Une fenêtre sur… le kamishibaï plurilingue

Le 15 mai dernier à la HEP Vaud a eu lieu la remise des prix du concours international de kamishibaï plurilingues[1], avec comme thème « De ma fenêtre vers le monde »[2]. Cette édition du concours Kamilala (https://kamilala.org/) a pour la première fois eu une consécration internationale, comme en témoigne la participation simultanée de plusieurs pays : le Canada, les États-Unis, la France, la Grèce, l’Italie, le Portugal et la Suisse. Le jury de cette mouture 2019, qui a fait une présélection sur la base de fichiers numérisés, s’est penché sur la sélection des meilleures œuvres parmi les 32 reçues. La désignation des lauréats s’est faite sur la base de trois critères principaux : la qualité de l’image, qui fait partie de l’ADN des kamishibaï, le contenu (l’histoire est-elle cohérente, poétique, créative ?) et l’intégration réussie de la pluralité de langues à l’histoire.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un kamishibaï ?

Le théâtre d’images kamishibaï (de kami = papier, et shibaï = théâtre), ce support littéraire particulier encore relativement méconnu, est une idée née au Moyen-Age, au Japon[3].  Avec le butaï, espèce de petite scène portative souvent faite de bois qui sert de support aux planches illustrées, le kamishibaï se situe quelque part entre l’album traditionnel pour enfants et le théâtre. Il met ainsi véritablement en scène une histoire, en faisant se succéder des images, manipulées et narrées par la personne derrière le butaï.

 

Source de l’image : https://kamilala.org/

La narration d’une histoire avec kamishibaï se distingue par ses caractéristiques lyriques et une série de codes à respecter sur le plan de la mise en scène. D’abord, par son grand format, le kamishibaï se prête plus que d’autres supports à une représentation devant un groupe. Il est d’usage de dire « bonjour », et de recréer l’ambiance d’une pièce de théâtre, ce qui permet d’établir d’office le rôle des spectatrices et spectateurs et celui du narrateur ou de la narratrice. De plus, le récit sur kamishibaï se caractérise par une concordance entre effets visuels et sonores. Les transitions entre les images en sont aussi investies. En effet, il est de mise de laisser apparaitre une image sur l’autre en y mettant des effets qui accompagnent le récit. On peut ainsi tirer les planches par saccades, ou en faisant onduler le papier, en deux temps, en trois temps, et ce, plus ou moins rapidement, bruyamment, brusquement ! L’image n’est pas du tout figurante, comme elle peut l’être dans d’autres types de supports, mais communicante, parlante. Le kamishibai renouvelle la manière de présenter les histoires par ce jeu entre le récit et le théâtre, en repoussant un peu, par des effets de voix et de 3D, les limites du livre papier.

La prochaine section de cette chronique est dédiée aux œuvres primées dans le cadre du concours kamishibaï plurilingues «Da minha janela para o mundo», ces fenêtres qui s’ouvrent sur les mondes des élèves qui les ont créées.

Les mondes des lauréat·e·s

©Par ci,... par là...

 Le prix du meilleur kamishibaï plurilingue pour la tranche 1H-4H a été décerné aux élèves de l’école enfantine des Charpentiers à Morges-Ouest, qui ont été soutenu·e·s par leur enseignante Mme Isabelle Kasser Desarzens, pour Par ci,… par là…. Ce kamishibaï, qui fait se succéder 14 langues dans un joyeux spectacle de couleurs, est cadencé par la répétition des locutions « par ci » et « par là », qui font virevolter les différentes scènes : « Enn zoizo [un oiseau, en créole mauricien] par ci qui vole par là … et a pondu tres huevos [trois œufs, en espagnol] par là». Quel bonheur de voir que l’école y est dépeinte comme un lieu sûr, confortable et propice aux rêveries ! Les images nous font voyager, sans même que les heureux protagonistes, aussi auteur·e·s de l’histoire, n’aient quitté la salle de classe.

 

©Nicolas

Le prix coup de cœur, dans la catégorie multiâge, a été décerné à « Nicolas », récit d’un poisson triste, qui habite dans un aquarium et qui est à la recherche sa famille. Ce kamishibaï plurilingue réalisé par les élèves de la classe de Mme Anne-Béatrice Gonard, de l’école d'Aigle, est vraiment charmant. Le monde de Nicolas est tellement riche, entre le dragon cracheur de feu de l’aquarium, le majestueux château et les enfants qui vivent à l’extérieur des murs de verre ! L’aboutissement tout en gaieté des aventures de Nicolas se concrétise par un dénouement périlleux dont les enfants sont les héros.

 

©De ma fenêtre

Chez les 5H-8H, c’est « De ma fenêtre », œuvre réalisée par les élèves du groupe de français intensif de Mme Marie Murisier, à Vevey, qui s’est valu le prix du meilleur kamishibaï plurilingue de sa catégorie. Ce kamishibaï exploite à merveille la notion de point de vue, de la perception du monde extérieur, par un passage vers le monde intérieur. Le protagoniste principal, Milo, rencontre tour à tour ses camarades de classe qui le saluent toutes et tous dans leur langue : « Avec ses lunettes grossissantes, il voit Dhruv qui lui crie : ‘Hello, how are you ?’» Par un rigoureux travail sur le plan visuel, l’œuvre passe d’une perspective à l’autre, d’abord en zoomant sur le personnage principal, ses yeux, son regard, puis, exponentiellement, en le présentant qui utilise des lunettes, des jumelles, et finalement, un téléscope. L’histoire opère un retournement de celui qui perçoit vers ce qui est perçu, de l’autre côté des « grosses jumelles » de Milo, vers tous ces gens qui tentent de communiquer leur désir de se lier d’amitié et de partager, dans leur langue. « Avec son téléscope puissant, il observe l’univers et il se dit : ‘Je vais bien.’ »

 

©J'ouvre ma fenêtre

Les lauréats du prix dans la catégorie 9H-11H et post-obligatoire sont les élèves de la classe d'accueil de Bex (Mmes Sandrine Fournier et Ariane Monod), pour « J’ouvre ma fenêtre », fruit d’un travail conjoint entre enseignantes en arts visuels et en langues. L’œuvre commence en dépeignant la scène où l’enseignante a présenté à ses élèves le thème du concours de kamishibaï. S’ensuit alors une série de souvenirs « très beaux, mais parfois très durs », dans lesquels la fenêtre de la classe est métaphoriquement remplacée par la fenêtre de la maison quittée du pays d’origine, puis par le téléphone, témoin électronique des péripéties d’un papa éloigné pour offrir une nouvelle vie à son enfant, par la télévision, aussi, qui diffuse des images d’affrontement, et finalement par l’ordinateur : « en Géorgie, j’ai vu par l’ordinateur des tanks russes qui rentraient dans une ville et les gens étaient effrayés comme des éléphants [prononcé spilo, en géorgien] blessés ». C’est l’histoire des yeux de ces élèves-là, qui ont vu la souffrance et la peur de très près, dans leur voyage pour une terre accueillante… « En Méditerranée, avec mon corps je sentais l’eau, avec mes yeux je voyais la mer agitée, un bateau et beaucoup de monde comme une énorme larme de dauphin [prononcé delphin, en arabe] ». La neige des montagnes suisses assure à l’histoire une finale heureuse, et les flocons, « comme un chat tout doux qui aime le froid », suggèrent qu’une certaine tranquillité s’est installée dans les chaumières.

©Par la fenêtre de ma classe

«Par la fenêtre de ma classe», un kamishibaï plurilingue réalisé par les élèves de la classe de développement de l’école de la Tour-de-Peilz (classe de Mme Marie-Claire Chatain, Chabloz et Salamin), est aussi lauréat dans la catégorie multiâge. L’œuvre, qui constitue l’aboutissement d’un travail conjoint entre arts visuels et langues, aborde la thématique des racines et du sentiment d’appartenance, par l’entremise d’une recherche sur les origines des arbres de la cour d’école : un marronnier, un gingko, un érable et un cèdre. Ces arbres, leur cœur qui bat et leurs histoires sont un prétexte pour voyager du Liban au Japon, en passant par l’Albanie et la Chine. Le produit fini constitue un plaidoyer humaniste pour la communication et l’échange entre cultures, et une invitation à œuvrer dans le but de se comprendre et de se rejoindre.

Félicitations aux gagnant·e·s et aux participant·e·s pour leur travail, et longue vie au concours de kamishibaï plurilingues!

Vous trouverez plus d’informations sur le concours à la page suivante : https://kamilala.org/.

Pour obtenir plus d’informations sur l’édition 2019 du concours, et pour voir les kamishibaï des élèves en format pdf et en format vidéo (à venir), nous vous encourageons à visiter cette page  : https://www.hepl.ch/cms/accueil/actualites-et-agenda/archives-actualites/archives-2018/de-ma-fenetre-vers-le-monde/kamishibai-laureats.html.

 

Je remercie chaleureusement René-Luc Thévoz et Anne-Claire Blanc, chargé·e·s d’enseignement à l’UER de didactique du français de la HEP Vaud, pour avoir consenti à donner temps et informations afin de rendre possible la rédaction de cette chronique.

 

Le deuxième volet de cette chronique sur les kamishibaï, portant sur des pistes didactiques pour les utiliser en classe, sera diffusé l’automne prochain. Restez à l’affût !

 

[1] Le concours a été organisé par l’Association française Dulala, en partenariat avec le Laboratoire LPIC de la HEP Vaud.

[2] « Da minha janela para o mundo », un vers du poète portugais Fernando Pessoa

[3]  Source : https://www.ricochet-jeunes.org/articles/le-kamishibai-petit-theatre-dimages

 

 

Chronique publiée le 20 mai 2019

Par Rosalie Bourdages, assistante-diplômée HEP Vaud, rosalie.bourdages@hepl.ch