La tendre libraire écrit si bien son monde d’enfant

La jeune maman multiplie les livres jeunesse. Elle les vend aussi, avec beaucoup d’autres, à Yverdon.

 

Quand il s’agit de parler d’elle-même, Nathalie Wyss multiplie les petits éclats de rire qui trahissent autant sa timidité naturelle que sa gentillesse et sa joie de vivre. Dans les locaux de la délicieuse librairie L’Étage, à Yverdon-les-Bains, elle s’occupe du rayon jeunesse. Une autre manière pour cette amoureuse des livres de rester dans l’univers qu’elle préfère depuis toute petite. Depuis «Arc-en-Ciel», l’histoire d’un poisson qui partage ses écailles, la petite, cadette de trois enfants, trouve dans la chose écrite les réponses à ses questions, la magie qui lui manque dans le réel si pragmatique. «Je lisais beaucoup dans une famille qui lisait peu. J’ai toujours su que c’était ça que je voulais faire toute ma vie.»

L’enfant souffrait pourtant de peurs inexpliquées. «Je me réfugiais souvent dans la chambre de mes parents ou je regardais sous mon lit la nuit. Pour le reste, j’étais plutôt une fillette facile.» Pas étonnant qu’elle en ait tiré «L’enfant qui avait oublié sa peur», où un gamin marche dans le vent et la neige jusqu’à ce qu’il rencontre un ours à la fourrure touffue et chaude.

Gamine déjà, à Morrens, elle rêve de nature, adore s’y promener, se projette une vie à la campagne avec des enfants, bien sûr. D’ailleurs, sur sa bio, on trouve aujourd’hui «entre écriture, lecture et pots de confiture, Nathalie Wyss vit à la campagne avec sa famille». Elle éclate encore une fois de rire quand on lui pose la question. Non, elle ne fait pas si souvent des confitures, et encore moins la cuisine.

Celui qui l’a apaisée, celui qui a accompagné ses rêves s’appelle Bernard. Ensemble, ils ont créé ce foyer près de la campagne, dans le Gros-de-Vaud. Ensemble, ils ont imaginé l’histoire de ce garçon qui part à la rencontre d’animaux pour leur demander la taille de leur cœur. Et, surtout, mariés, ils ont donné naissance à la petite Lou, 6 mois aujourd’hui, qui sera sans doute suivie d’autres frères ou sœurs. Il paraît que Lou a déjà droit à la lecture de «plein d’histoires qui ne sont pas adaptées à son âge».

Brochures agrafées

Nathalie Wyss elle-même était précoce puisqu’elle a écrit ses premières histoires à 11 ans, qu’elle illustrait elle-même et qu’elle reliait à l’agrafeuse. Des romans d’enfants mais aussi des histoires d’horreur. «Écrire me permet de m’extérioriser», avoue-t-elle. L’adolescence la voit arrêter sa production jusqu’à ses 18 ans et le retour de l’envie d’écrire pour les enfants, des contes, des petits récits tout simples. Elle s’encourage, les envoie à des éditeurs. Sans grand succès. Jusqu’à une première commande pour écrire l’histoire personnelle de l’illustratrice iranienne Parisa Baro, qu’elle transpose en Petit Chaperon rouge asservie et voilée.

Depuis cinq ans, elle a trouvé sa vitesse de croisière. Ses livres sont parfois pour jeunes enfants, parfois pour adolescents. «Tout se fait assez naturellement, j’attends que ça vienne. Il me faut la première phrase et après tout coule. Mais je vais ensuite reprendre mon texte inlassablement.» Oui, la jeune femme est perfectionniste. «C’est pour ça que je ne relis pas mes livres une fois imprimés. J’aurais encore envie de changer des choses et on ne peut plus.» C’est ainsi qu’il s’est passé dix ans entre la première phrase de «L’allumeur de réverbères» et sa parution. L’histoire (dès 10 ans) d’un amour entre celui qui éclaire les rues riches et celle qui a peur du noir.

Souvent, les histoires naissent du parcours de l’auteure. Ainsi du «Marron dans la poche» écrit pour les petits, en souvenir de la «Mutti» de Nathalie, sa grand-mère qui avait toujours ce fruit comme porte-bonheur. «C’est court, ce genre de texte, ça tient sur une page A4. Je l’ai écrit d’un coup, dans le train, avant de le corriger pendant trois mois.» Ou le dernier paru, ce «Roi des rois», roman pour adolescent qui se passe en Inde, où la jeune femme a passé deux mois. «C’est le genre de pays qu’on adore et qu’on déteste en même temps.» L’histoire d’un gamin des rues qui a perdu son meilleur ami et qui continue à lui parler, une histoire de deuil et de reconstruction. «Ce n’est pas toujours très joyeux mais ça finit bien, promet-elle. Je n’ai pas voulu écrire un livre politique même si s’y intercale un épisode sur ces filles qu’on tue parce qu’elles sont filles.»

Un monde enchanté

«Nathalie a un côté très doux, où elle a toujours l’émerveillement de l’enfance, explique sa patronne Céline Besson. Mais elle a en même temps de la maturité venue de ses expériences dans le monde réel. Elle nous a beaucoup apporté dans le domaine de l’enfance.» La jeune libraire dit adorer écrire pour les petits parce que tout est permis, la magie, les rêves. «On n’est jamais trop gentil, et ce n’est pas grave si on abuse de douceurs.» Rien ne lui fait davantage plaisir que lorsqu’un jeune lecteur lui dit qu’il a adoré son livre. Ou quand elle est invitée en classe pour lire ses histoires. «Je suis plus à l’aise avec les enfants qu’avec les adultes», avoue-t-elle.

«Les livres de manière générale sont de merveilleux compagnons de vie, ils sont un peu des béquilles», dit celle qui se dit pourtant «joyeuse malgré des bouffées d’inquiétude». Elle sourit, beaucoup, est heureuse de faire admirer cette librairie indépendante où elle officie à 50%. Non, l’écriture ne lui rapporte pas beaucoup d’argent, c’est plutôt une passion. «Libraire, c’est aussi mon combat pour que les jeunes lisent, et qu’ils continuent quand ils seront grands.»

 

Cet article est paru originalement dans 24heures le 29 mars 2019 (https://www.24heures.ch/portraits/tendre-libraire-ecrit-monde-enfant/story/25775099). Nous remercions son auteur, David Moginier, de nous avoir permis de le reproduire dans son intégralité ici.

 

Chronique publiée le 13 mai 2019