L’âge d’encre - Revue culturelle et artistique du Gymnase Auguste Piccard

Design : Claude Augsburger. Photo : Julie Petter

Point de doute. A le découvrir lors de son éclosion - après une couvaison attentionnée de quelque six à sept mois - dans son écrin étrangement carré et coloré, affichant une teinte flashy qui ferait pâlir le plus flamboyant des œufs de Pâques, on se dit que, oui, il est beau et que tous ces efforts, précédant sa venue au monde, en valaient largement la peine. Ce joyau, ce nouveau-né prématuré, c’est le nouveau numéro de l’âge d’encre, revue littéraire et culturelle du Gymnase Auguste Piccard. Le vingtième pour ainsi dire, dernier né d’une fratrie apparue en 2002, et que ses actuels parents d’adoption, Denise Zaru et moi-même, découvrons toujours avec une certaine émotion, même si cela nous agace foncièrement de tomber, en le feuilletant lors de son irruption, au hasard et en toute décontraction, sur une petit coquille restée coincée, là, entre nos dents, malgré tout le soin de nos re-mâchages méticuleux. Vilain poussin ! Sois sage, et tiens-toi bien, faute de quoi nous ne te présenterons pas à tata Nicole !

Et pourtant ... faudrait-il filer la métaphore jusqu’à dire que l’accouchement s’est fait dans la douleur ? Non, ce serait trop grossier et pour le moins injuste envers le petit animal. Mais... (car il y a toujours des mais, hélas.)

Tout part d’une conviction. L’écriture et la création sont des biens nécessaires, ou plutôt essentiels (tiens, ce mot résonne soudainement d’une manière nouvelle dans le contexte actuel où le débat fait rage sur ce qui relève justement de l’essentiel ou non), que l’Ecole se doit d’encourager. Mais le programme, mais la dissertation, mais les analyses de texte, mais ... Oui, il y a tout cela, et le temps dévolu à la création, hélas, se réduit comme peau de chagrin. Œuvre qui figure au programme, par ailleurs, et qu’il faut lire. Balzac, p. 82, lignes 7 à 89. Allez, prenez vos cahiers, ne perdez pas de temps, numérotez, et hop au travail !

Car oui, l’école, d’abord, c’est sérieux. La vie, d’ailleurs, c’est sérieux. Et la création, on sait bien que cela ne l’est pas. Des artistes... Oui, mais à l’étude, ou comme passe-temps. N’est pas Baudelaire qui veut. Hein ? Baudelaire ?

 

©Emilie Anderson

Alors oui, faire écrire « librement dans la contrainte », au Gymnase relève d’une certaine gageure ou d’un certain volontarisme. Il faut lutter contre le système et l’institution qui n’encouragent pas véritablement ce type d’activité, jugée hâtivement secondaire, car très peu pragmatique - au contraire de l’informatique (chic !) - ne servant à rien (on le sait... « l’art pour l’art », la préface de Maupin, cela s’enseigne plutôt que cela ne se pratique). Il faut lutter ensuite contre sa propre inertie ou flemmardise. Le programme est là, il faut bien s’y astreindre. Il y a des priorités, des examens, un cursus et un corpus. Pourquoi faire plus ? Et comment ? Mieux vaut baisser les bras que faire vibrer les mains. Et lutter, en fin de compte, contre des élèves qui, de toute manière, n’aiment plus lire, ni écrire. On le sait. Ces sales jeunes... toujours sur leur smartphone à chater passivement dans une atmosphère grégaire.

La création, ou l’écriture créative, devient ainsi objet de lutte. Et ça tombe bien puisque le désir, dit-on, se nourrit de l’obstacle. Vraiment ?

Un des obstacles les plus tenaces me semble être le manque d’habitude que nos élèves ont d’écrire « librement ». Cela ne se pratique plus tellement. Au collège, bien souvent, on remplit des fiches, des cahiers, on lit des extraits de livres, on analyse, mais le temps dévolu à l’écriture de création semble quasi inexistant. Idem au Gymnase. La priorité est largement donnée aux exercices directement en lien avec l’examen : l’analyse de texte et la dissertation. A cela s’ajoute des lectures, de l’histoire littéraire. Grosso modo, c’est tout. Dès lors, l’écriture de création s’inscrit toujours pour les élèves comme une parenthèse surprenante, joyeuse pour certain-e-s, éminemment douloureuse pour d’autres. L’enseignant arrive dans la classe (a-t-il mal préparé son cours ce matin ; ou a-t-il été soudainement transcendé par une idée lumineuse, doucement susurrée au réveil par la muse Érato ?) et propose une contrainte, rapidement piquée à Queneau (du type, lipogramme : écrire un texte sans la voyelle « a ») en ajoutant cette glorieuse consigne digne d’une double injonction : « surtout soyez spontanés, soyez créatifs ». Certains élèves, inspirés de leur côté par une muse plus contemporaine (Booba ou Lana del Rey ?), se précipitent sur l’exercice, avides. Enfin du nouveau ! Ils écrivent et plongent avec aisance dans leur univers intime pendant 45 minutes, brandissant à la fin de l’heure une page noircie, dépositaire de leur âme. D’autres se morfondent. Que dire ? Pourquoi doit-on faire cela ? Est-ce qu’il y aura une note ? Monsieur, on est obligés ? Puis, ils écrivent, sur le fait qu’ils ne savent pas quoi écrire, mais que - magie  de l’écriture autotélique !- cela même leur fait écrire, et que la page qui était blanche soudainement ne l’est plus. Ça sonne. C’est terminé. L’enseignant ramasse les copies. Il ne les rendra plus, et il ne sera plus question de travail de création durant les trois années à venir. Fin de l’exercice.

©Noémie Mousquès

Oui, les élèves ont pris l’habitude, que nous leur avons évidemment léguée depuis tout petits déjà, de bien différencier ce qui est utile (à savoir, évalué), de ce qui est gratuit, et donc inutile (car non-évalué). Faut-il donc contraindre les élèves à écrire librement ? Et les soumettre volontairement à une évaluation imposée ?

Non, il existe une autre possibilité. Celle de ritualiser l’écriture créative. Que celle-ci devienne à son tour une sorte d’habitude, d’e-ncrage. Car il n’est pas vrai que les élèves n’aiment plus écrire. Simplement, ils ne savent pas faire. Et le plaisir ne peut que s’ajouter à une certaine pratique. Si on ne sait pas, on souffre, on est empêché, on doute de soi et de ses capacités.

Mais force est d’admettre que cette ritualisation exigerait un temps dont nous ne disposons pas pleinement, en tant qu’enseignants au Gymnase, ou qu’il nous faut pour le moins « arracher » à d’autres perspectives d’enseignement établies comme prioritaires par le Plan d’étude. C’est ce qu’on pratique, mais il serait bienvenu (appel militant !?) que le français puisse disposer, lui aussi, d’une option complémentaire, comme d’autres disciplines, afin de laisser une place digne de ce nom à l’écriture créative, et pourquoi pas, au théâtre. Oui, pourquoi pas ? Peut-être parce que cela exige une certaine vision politique qui manque cruellement actuellement, ou qui se centre essentiellement sur le « retard pris ces dernières années dans le virage informatique » (sic !).

©Jil Cuénoud

Pour revenir plus spécifiquement à notre revue, un autre obstacle apparait, peut-être plus surprenant celui-ci. Le manque de lecteurs. C’est certes noble de publier une revue, encore faut-il que celle-ci s’adresse à quelqu’un et qu’elle soit lue. Or les élèves, nos gymnasiens entonnent, à nouveau, la même ritournelle. Ils ont déjà tellement à lire pour l’école, puis les vocabulaires d’allemand à apprendre hebdomadairement, puis leurs diverses activités extra-scolaires, puis les réseaux sociaux. Alors, oui, à nouveau, lire, pour le seul plaisir de lire devient un véritable luxe, ou une véritable plaie. Certains l’avouent, sans vergogne. Ils ne lisent plus. Rien. Ils n’en ont plus le temps et, au fond, plus l’envie. Mais à nouveau, l’envie et le plaisir ne peuvent que surgir avec une certaine pratique. Combien d’élèves qui disent ne pas aimer lire, qui affichent ostensiblement leur « effroi » ou l’anticipation de leur ennui devant l’annonce de la prochaine lecture qui sera faite en classe, modifient ensuite leur regard une fois qu’on les accompagne dans celle-ci, qu’on leur ouvre les yeux, et qu’ils voient, peut-être, ce qu’ils pensaient ne jamais voir, à travers ces mots, posés là, en toute simplicité sur la page de leur livre ouvert.

D’autres lecteurs qui rechignent eux aussi, mais avec plus de forme et de discrétion, ce sont les enseignants eux-mêmes. Eux, aussi, ont déjà tellement à lire, à relire, à faire, à corriger, à planifier. Alors s’encombrer d’une revue... littéraire et artistique qui plus est. Bref.

A cela s’ajoute la question du prix. Jusqu’à présent nous passions par un éditeur artisan du Flon. Le prix de parution pour chaque exemplaire revenait à quelque 12 francs. C’était trop. Sur 250 exemplaires, la quasi moitié restait invendue. L’institution offre alors un subside, permettant de vendre à prix réduit (ou au rabais ?) la revue : 10 francs pour les enseignants, 5 francs pour les élèves. Soit un demi-kebab. C’est toujours trop. Les élèves se plaignent. Quoi une thune pour ce truc ? C’est pas gratuit !? Mais Monsieur, j’ai pas d’argent, moi. Je dois manger à midi. Drôle de génération pour laquelle le moindre effort devrait être rémunéré (certains trouvent qu’on devrait les payer pour étudier, c’est vrai vous êtes payé vous !), alors que toute acquisition devrait, elle, être gratuite. Logique implacable. On peut télécharger, streamer, etc. Acheter une revue. Impossible. Seuls quelques happy few résistent encore, et viennent presque honteusement à la fin du cours, vers le pupitre, demander un exemplaire et glisser une pièce. Gargouillement.

En ce qui concerne les collègues, il a fallu se résigner à glisser en catimini la revue dans toutes les boites aux lettres, avec une petite notice nous excusant à demi-mot de la violence d’un tel geste, incitateur, et la possibilité de nous retourner, bien sûr, la revue gratuitement. Aucune obligation d’achats. Mais un soutien pour le travail créatif de nos élèves serait bienvenu et valorisant pour eux, vous savez. Un tiers des exemplaires nous revient. Les autres sont achetés. Pour quels motifs ? Entre véritable plaisir, culpabilité, et altruisme, difficile de toujours faire la part des choses. Mais passons.

Dès lors la question se pose. Faut-il aller vers la gratuité ? Comment ? Confinement oblige, la revue a été virtualisée pour la première fois, l’année passée, en 2020. Pas de publication papier, pas de vernissage, pas de soirée culturelle. Un blog, avec la revue en ligne. C’est gratuit, c’est bien. Qui l’a lu ? On ne sait. Quelques témoignages épars et allusifs de collègues fidèles (oui, il y en a !) ou simplement bienveillants. Hey, vachement bien le site. C’est tout. Mais c’est déjà pas mal.

Faut-il dès lors rejoindre le flow de la virtualisation ? Faut-il au contraire faire du livre et de sa parution papier un acte de résistance ? Passerons-nous pour des passéistes ? Est-ce l’objet qui compte ou le contenu ? Est-ce qu’on désire que les élèves lisent ou qu’ils perçoivent dans l’objet-livre un certain intérêt. Sommes-nous, au fond, encore du même monde ? Autant de questions sans réponse. Et pour cette année, une solution consensuelle et bien helvétique a été prise, celle du moitié-moitié. La revue paraîtra en ligne et sur papier. Verra bien.

©Virginie Emonet

Voilà en quelques mots, l’envers du décor, le quatrième de couverture, de cette revue. Et pourtant, si tous ces obstacles contiennent bien quelque chose de décourageant, chaque année nous remettons l’ouvrage sur le métier. Simple masochisme ? Non, évidemment. Il y a quelques motifs de réjouissance. Peu nombreux, mais suffisamment intenses pour nous donner l’énergie de continuer.

D’abord, la présence d’un comité d’élèves. A chaque rentrée, c’est l’estomac noué que je descends les trois étages de l’établissement pour me diriger dans le séminaire de la bibliothèque qui accueille nos rencontres. Y aura-t-il cette année assez d’élèves pour former le comité ? Est-ce que cette revue littéraire et artistique peut encore attirer et intéresser des jeunes gens, pas sérieux, de 17 ans ? Est-ce vraiment possible ? Et chaque fois, ils sont là. Huit, dix élèves qui seront fidèles à chacun des sept à huit rendez-vous pour proposer les contraintes de notre concours littéraire annuel et débattre de la qualité stylistique des textes proposés, émettre un jugement, toujours bienveillant et constructif. Des élèves intelligents, curieux, qui ont des visions très singulières, qui s’expriment ici en toute liberté et qui apprennent, de manière quasi ludique, à renforcer leur esprit critique, à passer de j’aime pas trop, à ce texte me semble intéressant parce que... mais... .  Des élèves attachants, en somme, qui redonnent pleinement du sens à notre démarche.

Il y a aussi les retours positifs de nos collègues. Certains ont activement collaboré à la revue. Ils ont fait écrire leurs élèves en classe, les ont encouragés à persévérer, ont relu leur texte, les ont corrigés, etc. – parfois en donnant comme punition pédagogique la rédaction d’un poème, jugé après-coup excellent, à tel point que l’élève en redemande (oui, de la punition, mais aussi de la poésie). La fin justifie les moyens... Et puis ces collègues de mathématiques, d’économie, d’italien, qui nous glissent, entre deux bouchées de sandwich, à la pause de midi : j’ai lu le texte de Jérémy, puissant. Je ne pensais pas qu’il était capable d’écrire ça.

Mais il l’est. Car oui, c’est quand même la plus grande source de joie. Celle de découvrir la production de cet élève, qui ne pipait pas mot en classe, venir vers nous fébrilement avec sa feuille pour nous dire, j’ai écrit ça pour la revue. Je ne sais pas ce que ça vaut. Parfois, c’est fragile, maladroit. Mais il y a quelque chose. Alors, on reprend ensemble. On trace, on biffe, on échange un mot contre un autre. Et à la fin, on se dit, ouais, c’est pas mal. C’est même pas mal du tout, voire carrément bien. Alors on publie, et on offre la revue, cette belle revue carrée et colorée à ce nouveau collaborateur, qui l’est presque devenu à l’insu de son plein gré, mais qui est fier, et heureux, l’espace d’un instant.

Alors, oui, le désir se nourrit bien de l’obstacle. Et on rempile pour une année supplémentaire ! Vivement l’édition 2021 !

 

Design et photo : Julie Petter

N.B. Cette revue peut être commandée directement à marc.desplos@eduvaud.ch ou être consultée sur le site qui accueille le blog culturel et la revue du Gymnase. https://www.leblogdugap.ch/

Ce texte a surtout mis en évidence la question de l’écriture de création, mais la revue contient également de nombreuses et magnifiques illustrations d’élèves issues pour la plupart des travaux effectués lors des cours d’arts visuels. Je tiens ainsi à remercier l’ensemble des enseignant.e.s d’arts visuels, et plus particulièrement l’artiste et enseignant Claude Augsburger qui est également un des initiant de cette revue et qui y a collaboré activement durant de nombreuses années, notamment pour sa mise en page et le choix des images, ainsi que Julie Petter, qui lui succède avec brio et s’occupe de la mise en ligne de cette revue, du blog culturel depuis 2020, et du renouvellement du design de la revue (voir image ci-dessus).

Sinon, je tiens à remercier au passage l’actuel comité d’élèves (magnifique !), Denise Zaru, enseignante de français avec laquelle je collabore au comité et dont les suggestions et relectures sont on ne peut plus précieuses ; Nicole Gaillard qui, à présent à la retraite, a initié en 2002 cette revue avec un dévouement sans faille ; notre Doyen Olivier Blanc qui participe activement à la parution de celle-ci ; et notre imprimeur https://www.angecreations.ch/ qui a fait un travail remarquable.

Enfin, je tiens à remercier l’ensemble de nos collègues (notamment la file de français), et peut-être une dédicace particulière à Vincenzo Di Marco, qui nous fournit un nombre considérable de textes, de même que la Direction – in corpore - qui soutient le projet, financièrement et institutionnellement.

Last but not least, un remerciement à nos aimables bibliothécaires, Martine Gambazzi et Isabelle Roy, qui nous accueillent chaleureusement dans leur antre lors des séances du comité.

Chronique publiée le 10 mai 2021

Par Marc Desplos