T’as où les vaches ?

 

Le Pré aux vaches, de Rémi Farnos, fait partie de la collection des livres promenades cartonnés[1] de la maison d’édition de la Joie de lire. Un même lieu est représenté d’une page à l’autre tandis qu’un élément nouveau est généré à chaque page.

La première de couverture présente une prairie fort animée.

Farnos, R. (2018). Le pré aux vaches © La Joie de lire.

Ouvrons le livre. Nous découvrons, au premier plan, des artistes qui s’agitent sur une colline. Une équipée bigarrée, éclectique se dirige au sommet. Elle est chargée.

 

Farnos, R. (2018). Le pré aux vaches © La Joie de lire.

Les vaches curieuses observent et commentent, intriguées, ces sisyphes heureux. « Qu’est-ce qu’ils font là ces drôles d’oiseaux ? », dit l’une d’elles. A l’arrière-plan, une ville est esquissée au bord d’une étendue d’eau.

Au fil des pages, le bric-à-brac se précise. Ce sera « le joyeux bricolage » d’une œuvre commune. « C’est comme à Bex[2] ou à Môtiers », dira ma fille en découvrant l’album ! Voici l’art en plein air, à ciel ouvert, hors des musées et des galeries.

L’album invite à la promenade.

On assiste à l’arrivée des artistes qui prennent possession de l’espace vert. Les policiers vérifient si toutes les autorisations sont en ordre. On choisit le meilleur emplacement. On suit le développement de chaque créateur : l’un impose une œuvre déjà pensée, un autre bricole avec les matériaux du coin, un autre encore puise son inspiration dans le lieu. Il n’y a pas de commodités d’accrochages, ni d’aide à l’installation. Vient ensuite la photo incontournable qui immortalise la grande famille. Puis les visiteurs arrivent, contemplent et partent. Une fois que tout est déserté, le paysan reprend possession de son champ, s’installe sur un canapé. Il prend place dans l’œuvre. Il l’anime ; il est l’œuvre, devant la télé, assis à côté de son chien, tranquille…

Sous les traits du dessin, se reconnaissent Calder, Picasso, Buren, Mondrian et d’autres artistes moins connus. Sont-ce des sculptures, des installations ? Est-ce encore une œuvre marquante qui a été conçue ailleurs et reprise ici ? Est-ce de l’art environnemental ou du land art ?

Intéressons-nous à d’autres détails : les personnages par exemple. Il y a des visiteurs avertis, des investisseurs, des curateurs, mais aussi des familles. Amusons-nous à les faire parler, inventons des dialogues puisque l’album nous y invite. Changeons de point de vue et imaginons leurs liens ou encore les villageois avant, pendant et après la manifestation.

Cette promenade sur la colline aux vaches dans l’art contemporain nous permet de créer nos propres histoires dans la grande histoire sans se prendre trop au sérieux – juste pour se dire que la création est à la portée de chacun·e.

Toi, l’artiste, le paysan, le villageois, t’as où tes vaches ? Si tu me dis où tu les fais paitre, je saurais peut-être situer ton alpage. Et si je connais ton alpage, j’aurais aussi d’autres indices pour t’interpeler et peut-être te rencontrer…

Finalement, on regarde cette succession de scènes avec un œil amusé. Fermons le livre, fermons la fenêtre et prolongeons la promenade au-delà des pages jusqu’à Môtiers, à Bex ou encore à Gsür.

 

 

Chronique publiée le 3 septembre 2018.

Par Carole-Anne Deschoux, professeure associée à la HEP Vaud, carole-anne.deschoux@hepl.ch.

[1] https://www.lajoiedelire.ch/collections/livres-promenade/

[2] Triennale des sculptures contemporaines à Bex (http://www.bexarts.ch/2017/ ) et Art en plein air à Môtiers (http://www.artmotiers.ch).

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