Roman d’école – Une expérience positive au service d’élèves en fin de scolarité

L’essentiel en bref

Donner la possibilité à des élèves définis comme faibles scolairement en fin de cursus obligatoire l'occasion d'écrire collectivement, avec l'aide ciblée d'auteurs expérimentés, un texte de fiction qui sera publié sous forme de livrets au graphisme contemporain et présenté en public dans un lieu distinct de leur quotidien, telle est la colonne vertébrale des ateliers "Roman d'école" (www.romandecole.ch).

Cette démarche originale de médiation culturelle, engagée et tournée vers l'avenir puisqu’elle offre aux participants, outre l’exercice de la formulation et de la confrontation des idées, une expérience positive et pratique dans des domaines souvent marqués par l’échec et par l’anxiété qui l’accompagne. Cette démarche a déjà fait ses preuves en donnant naissance, en treize ans d’existence, à des centaines de textes en Suisse, en Allemagne et en Autriche.

Comment naît un roman d’école ?

Un Roman d’école est une création collective qui prend corps au travers d’échanges et d’exercices pratiques. Guidée par un·e « écrivain·e coach » qui intervient 8 fois 2 périodes dans un temps rapproché, la classe développe sa propre histoire à partir d'une idée de base choisie par les élèves eux-mêmes. L’enseignant·e peut être présent·e, par exemple comme soutien d’autorité, mais ne collabore pas à la rédaction.

Les élèves, en fonction de leurs compétences initiales, rédigent, individuellement ou par petits groupes, les chapitres de leur histoire durant les ateliers. Ils agissent également avec des remarques orales, en exprimant des objections, des doutes et des souhaits.

Les écrivain·e·s coaches ont pour tâche de générer et de gérer les nombreuses stimulations orales et écrites qui vont nourrir l’histoire, puis à « synchroniser » la production des élèves en une histoire unique. Entre chaque atelier, l'écrivain·e coach assemble en effet les propositions des élèves en les combinant, en les arrangeant. Ensuite, il/elle soumet cette construction provisoire à la classe. Les modifications de l'auteur·e sont systématiquement discutées.

Les élèves expérimentent une situation dans laquelle leurs idées sont reprises par les auteurs et par leurs camarades de classe, et par là prises au sérieux. Ces idées deviennent intéressantes, elles « valent quelque chose » dans l’absolu. Il convient de souligner à ce propos que le travail des élèves ne fait jamais l’objet d’une évaluation par les enseignant·e·s ; il n’est jamais « noté ».

S’exprimer sur des sujets d’importance

En participant collectivement à l’élaboration d’un texte narratif relativement long, les élèves renforcent leur capacité à débattre et à s’exprimer tant par écrit que par oral.

Sans surprise, durant les ateliers, beaucoup de questions brûlantes pour les élèves sont thématisées et débattues ouvertement : la famille et la société, l’amour et la violence, la puberté et la sexualité, l’émigration et l’intégration, la pauvreté et le luxe… Les élèves parlent d’autant plus librement que le coach insiste volontiers sur le fait qu’il ne représente pas « l’école ».

En réfléchissant sur les différentes façons d'exprimer les choses, en analysant quelles fonctions ou quelles significations ont dans l'ensemble – selon leur position dans le texte, leur forme, leur sonorité – les fragments qu'ils ont écrits, les élèves découvrent aussi comment leur vécu, leur quotidien, se transforme en récit. Ils saisissent d'une manière inédite la portée d'un texte littéraire, de l'intérieur, d'une manière plus directe et intime qu'en lisant des textes avec lesquels ils n'ont pas d'attaches.

De fait, Roman d’école associe intimement l'écriture et la lecture dans un processus d’aller-retour permanent : lire, lire à voix haute, relire, lire à voix haute, débattre, développer, compléter – et ainsi de suite.

Publication et événements publics

Les « romans » imprimés sont un volet important du projet puisqu’ils sont la preuve physique et durable de la réussite des élèves.

Grâce à leur graphisme contemporain et à une mise en page soignée, ces livrets sont disponibles également comme objet de lecture. La plupart du temps, deux romans sont publiés dans un même cahier – ainsi, les participants découvrent également un roman « étranger » à côté de celui qui est « à eux ».

Quant aux manifestations publiques en dehors du cercle scolaire, elles sont vécues par les participants comme les points cardinaux du projet. Dans des théâtres ou autres lieux culturels, surmontant leur timidité, les élèves lisent en effet à voix haute leurs propres créations devant un public formé de proches, de camarades, des autorités scolaires ou simplement de personnes intéressées par la démarche.

Les médias (presse écrite, radio, télévision) sont systématiquement informés et rendent souvent comptent du projet Roman d'école et des animations publiques qui lui sont associées. Ce suivi est particulièrement valorisant pour les élèves.

Écrivain·e·s coachs professionnel·le·s

Une dimension fondamentale du projet est l’accompagnement par des écrivain·e·s expérimenté·e·s. Celles/ceux-ci imposent aux textes de Roman d’école les mêmes exigences qu’à leurs propres œuvres. C’est-à-dire que l’histoire ne doit pas seulement être « originale », elle doit aussi être crédible au niveau des techniques narratives. Ses « héros » sont mis en question, leur caractère et leurs motivations sont discutés aussi longtemps que nécessaire pour que cela « fonctionne ».

Au cours du processus, l'auteur e apporte aux élèves son propre point de vue en tant que créateur·trice artistique. Dans une perspective de partage, en puisant tant sur son domaine d'expertise que dans les apports des élèves, il montre comment la construction des phrases, le choix des mots, la prise en compte du son et du rythme ont un impact sur la signification et l’esthétique d'un texte. Avec l’exemple de la littérature, les élèves comprennent et expérimentent par eux-mêmes les liens et les différences entre une production « descriptive » et une œuvre plus « artistique ».

Langues, langages, cohésion sociale et culturelle

D’une manière générale, l’ensemble des textes écrits dans le cadre de Roman d’école donnent une image inédite du vécu et des aspirations de la jeunesse actuelle, comme en témoignent les thèmes abordés – l’amour, l’argent, l’isolement, la reconnaissance...

L’évolution du langage qu’on peut y trouver est également du plus grand intérêt. En effet, les Roman d’école essaient de rester au plus près des mots choisis par les élèves, et ce n’est pas un hasard s’ils contiennent tant de néologismes souvent audacieux ou de formulations nourries par l’oralité. Ce travail est intéressant pour les élèves au niveau de leur représentation de ce que peut être la langue littéraire. Par exemple des élèves qui savaient bien qu’on n’écrit pas « Magdo » tenaient à ce que mot soit utilisé pour valoriser une esthétique réaliste. De même, les prénoms des protagonistes sont très souvent sciemment adaptés : Cedrick, Sahra, Jonsone… A chaque fois, il y a discussion avec la classe qui choisit si elle « valide » ou pas ces transgressions littéraires, parfois proposées volontairement, parfois simplement reflets des compétences des participants. L’important est de pouvoir profiter de l’occasion pour discuter de l’importance de la graphie non d’un point de vue strictement grammatical, mais dans une perspective de compréhension et de partage : si on écrit ça comme ça, est-ce qu’on sera compris ?

Voici le Début de « Tchou peut arriver », classe CR51 (années 2001 à 2004) du Centre des Deux Thielles au Landeron. Le texte a été élaboré avec l’aide de l’auteure Marie Houriet (1966) durant le printemps 2018. Ce travail a été soutenu et accompagné par l'enseignante Stéphanie Frochaux :

Terroristes suicides gangs deal et trafic d’armes : y en a dans le monde entier.

L’histoire pourrait se passer…

En Malaisie, juste avant la nuit, dans la lumière orange d’un restaurant chinois et des magasins de marque.

Dans une avenue de Mexico aux longs immeubles, en plein jour, au milieu du bruit.

Dans les déserts d’Irak, et leurs camps d’entraînement.

En Colombie, où certains gangs attaquent même les hôpitaux. Pas ceux qui sont bien gardés, mais ceux où l’argent manque. Ceux où les files d’attente sont longues et les ascenseurs, en panne. Ceux qui puent la mort et qui seront bientôt abandonnés aux moisissures.

À Santiago, dans une petite rue mal éclairée.

À Londres dans un bar au comptoir de bois et aux portes de saloon. Ambiance Far West, fumée de cigares, parties de poker, discussions sur les armes ou sur les motos.

Dans des toilettes bunker, celles avec des leds bleues pour qu’on ne puisse pas se piquer.

À Beverly Hills ou dans un lounge première classe à l’aéroport de Los Angeles, la cité des anges.

Dans le sous-sol mal éclairé d’un laboratoire rempli de produits, d’outils et de matériel.

Dans une campagne sombre, au milieu de bruits effrayants, avec des arbres partout. Une forêt de sapins, qui sent la sève et le bois coupé. La nuit est belle mais il n’y a pas de promeneurs, juste deux chamois et un rapace.

On entend le craquement des branches et le moteur des voitures, il y a une route en bas de la montagne.

Terroristes suicides gangs et trafic d’armes : y en a dans le monde entier.

Et ça sent les mauvais quartiers – maisons qui tombent en ruines, chiens errants et chiens de garde.

Peu importe où ça se passe, il y a un peu de tout ça dans l’univers de Slade, Pabol et Lucky.

La cohésion sociale et culturelle est aussi en jeu avec Roman d’école. À l'initiative des collèges, mais aussi des écrivain·e·s coachs, des projets ont été réalisés en bilingue, voire multilingue, jouant ainsi sur les richesses linguistiques nationales comme avec les apports de l’immigration.

Coûts et calendrier

Le financement des projets Roman d’école, initiative sans but lucratif, est ponctuel. Il est différent dans chaque région et varie selon le contexte. Dans la majorité des cas, le coût de Roman d’école est couvert par le regroupement de soutiens publics (entre autres les écoles-hôtes ou des programmes spécifiques lié à l’enseignement obligatoire), et privés (fondations culturelles, loteries, partenaires occasionnels…).

Les projets Roman d’école n’ont lieu que lorsque leur financement est assuré. Ils ont généralement lieu entre septembre et décembre, ou entre février et mai, pour s’accorder au mieux aux programmes d’enseignement.

Les ateliers Roman d’école ne sont pas à option : pour que le processus fonctionne et soit bénéfique pour chacun, tous les élèves de la classe doivent participer aux ateliers et à la lecture publique.

En conclusion – plan d’études et engagement citoyen

Pour des jeunes en fin de parcours scolaire ou rencontrant des difficultés d’apprentissage, une initiative comme Roman d’école peut ouvrir de nouvelles perspectives pour atteindre les objectifs des plans d'étude. En participant à une production littéraire collective, les élèves montrent qu'ils sont à même de s'exprimer, de créer des narrations surprenantes et inspirantes, de jouer avec la langue et les registres et de présenter des textes de manière inventive devant un public, ce qui peut représenter pour eux une expérience positive et singulière. La plupart des élèves montent en effet pour la première fois sur scène et doivent maîtriser leurs émotions pour projeter leur voix et se faire entendre – dans tous les sens du terme. Cette expérience peut révéler ses bénéfices bien plus tard, par exemple lors d’un entretien d’embauche. Dernière étape avant la présentation publique, le texte est généralement « redécoupé » (dialogues, voix off…) afin que chaque élève puisse incarner un bout du texte en fonction de ses compétences. Dans le Canton de Neuchâtel, les élèves bénéficient d’un atelier supplémentaire, donné par un comédien et metteur en scène, consacré à la mise en voix et au travail de la posture.

De plus, les élèves savent dès le départ qu’ils devront présenter leur texte en public. Ils savent aussi qu’il sera disponible sur différents supports durables. De cette perspective naît une réflexion fondamentale et citoyenne sur la prise de parole et l’impact des mots.

Pour aller plus loin

La première décennie de Roman d’école / Schulhausroman a été analysée dans la thèse de Gerda Wurzenberger (Université de Zürich), Intermedialer Style. Kulturelle Kontexte und Potenziale im literarischen Schreiben Jugendlicher. 2016. EAN13:9783839433461. Ce texte est disponible en open access.

Le site internet de Roman d’école fournit de nombreuses informations sur le processus, donne accès aux textes, présentent les écrivain/e/s coachs – entre autres.

Roman d’école dispose d’une antenne francophone : thomas.sandoz@ccdille.ch

 

Chronique publiée le 27 août 2018

Par Thomas Sandoz, écrivain, médiateur culturel, Dr en psychologie, responsable de l’Antenne romande de Roman d’école / Schulhausroman/ Romanzodiscuola/ Romandascoula

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