Nids ou hymne à la diversité ?

Que mettriez-vous derrière le mot nid ? Habitation des oiseaux qui protège les œufs et les oisillons ou encore endroit confortable où les amoureux vivent leur lune de miel ?…Peut-être, mais ce n’est pas l’option que nous choisissons pour vous faire voyager dans l’album de Pepe Marquez et de Natalia Colombo. Nous nous arrêtons sur le pluriel du mot (Nids) pour déambuler dans les dimensions de la diversité. Embarquons pour une présentation succincte de l’album et une exploration en classe.

La très colorée première de couverture constitue un indice : le point du «i» du titre «nids» est marqué par un oiseau; l’intérieur du «d» du même titre est comblé par un œuf alors que le titre est soutenu, lui-même, par une branche d’arbre. Qu’est-ce que cela peut-il bien vouloir signifier? Ce titre est à l’image de tout l’album; un album dans lequel, persuadés de la force et du symbolisme des dimensions iconographiques et des couleurs, les auteurs y recourent plus qu’aux mots pour exprimer la diversité dans toutes ses formes : diversité des êtres vivants, des espaces, des formes, des genres, des couleurs. Diversité tout court. Mais qu’est-ce que les auteurs ont voulu exprimer à travers cette richesse de symboles ?

La première page, tout aussi colorée que l’ensemble de l’album, nous présente un tableau avec une multiplicité d’êtres vivants : poissons, crocodiles, girafe, chèvre, chauvesouris, oiseaux et bien d’autres encore. On découvre donc à travers cette page une nature où cohabitent différents êtres. Aussi différents qu’ils puissent paraitre, chacun vit «bien» dans l’espace qui est le sien. Il ne se sent ni inquiet ni menacé par la présence de l’autre.

Les pages suivantes présentent respectivement les êtres que l’on retrouve dans chaque espace de notre monde : sur la terre, dans l’eau, dans les airs. L’originalité des auteurs a été d’imaginer chacun de ces espaces, chacun de ces mondes comme un tout. Un monde où cohabitent les terrestres, les aquatiques et ceux qui volent. On pouvait donc s’attendre logiquement à ce stade que chacune des pages suivantes présente distinctement chaque espace avec les êtres qui le peuplent. C’est ce que font les auteurs…à trois nuances près : (1) sur la planche représentant la terre, la place des aquatiques et des oiseaux reste marquée ; (2) sur la planche correspondant au milieu de vie aquatique, on distingue les ombres des humains et des oiseaux et, finalement ; (3) dans les airs, les êtres qui vivent sur la terre et ceux qui vivent dans les eaux sont perceptibles à travers leurs fantômes.

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P. Marquez & N. Colombo (2016), Nids, Genève :  Editions La Joie de lire. ©

La suite de l’album illustre bien cette nature dans laquelle, en plus de ne pas être incommodés par la présence des autres, les uns ne réalisent ni l’absence ni l’inexistence de ces derniers quand ils sont gommés. Bref, la richesse de ces pages découle de la suppression de certains êtres du tableau initial pour ne garder que ceux qui vivent, par nature, dans le même espace. C’est par ce jeu de plans marqué par la mise en couleur des éléments pertinents que les auteurs matérialisent chaque espace de vie. Les mêmes êtres se retrouvent aux mêmes places que sur le tableau précédent : les poissons et les oiseaux sont juste rendus transparents. C’est ce qui permet de marquer l’espace terrestre. Le procédé est le même pour les milieux aquatique et aérien.

Aux pages 9 et suivantes, marquant une rupture, les auteurs choisissent de s’arrêter sur l’oiseau : ils présentent ses particularités, le décrivent et présentent son monde et son mode de vie.

Au fil de ces pages, la diversité est ainsi déclinée sur le thème des oiseaux. Tous ces oiseaux procèdent de la même manière pour se reproduire : ils construisent des nids. Ces nids qui servent d’abris à leur progéniture sont aussi à l’image de ceux qui les font : divers et variés. Oui, ces nids sont différents et sont construits à des endroits différents : parfois au sol, d’autres fois très en hauteur. Ahhh!!! Et si c’était pour cela que le titre de l’ouvrage «nids» est au pluriel?

Comme leurs nids, les oiseaux sont aussi différents. Il y en a de grands, de très grands et de petits. Pourtant, ramenées dans un espace plus grand, la nature, leurs différences s’effacent pour faire place à leur singularité : des êtres volants.

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P. Marquez & N. Colombo (2016), Nids, Genève :  Editions La Joie de lire. ©

Que pourrions-nous en faire en classe ?

Nids : un nid de leçons aux humains

Première entrée :

Au-delà de l’image, ce que traduisent les pages de cet album, c’est l’idée que dans ce monde (dans cette nature), il y a toujours de la place pour tous et pour chacun. En effet, sur le tableau 1, on perçoit tous les êtres vivants. Sur les tableaux 2 et 3, certains sont effacés, mais leur place est toujours là. C’est un symbole de respect. Respect de l’autre. Respect de la différence, ce qui est et devrait rester un principe de vie. Il y a toujours une place pour l’autre pourvu qu’on s’en persuade. Pour étudier cette thématique en classe, l’on pourrait, à partir d’un choix de planches, mener des discussions dans le cadre d’un cercle de lecture ou d’un atelier philosophique.

Deuxième entrée :

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P. Marquez & N. Colombo (2016), Nids, Genève :  Editions La Joie de lire. ©

La famille[1] comme lieu de refuge. La famille comme espace de protection face à l’adversité. Puiser ses forces dans la famille pour affronter les difficultés de la vie : tel est l’un des nombreux messages que véhicule cet album, car, en définitive, les nids dont il est question dans cet ouvrage sont des abris, c’est-à-dire des espaces, des lieux servant de protection contre les vents, les intempéries, les dangers…ou tout simplement des espaces où l’on trouve une quiétude. C’est d’ailleurs ce que réussissent à traduire Marquez et Colombo dans la dernière partie de cet album. Ils montrent finalement que le danger et la quiétude, ces deux situations ou états contraires, ne sont pas si distants. La proximité du danger est symbolisée par la construction d’un nid dans un endroit dangereux symbolisé par la bouche d’un crocodile, qui est pourtant le voisin direct de l’oiseau dans la première planche regroupant tous les êtres vivants. Dans un tel contexte, le nid, la famille, aussi imparfaite soit-elle, devient un rempart, un lieu de sérénité comme ceux que présente Emmanuelle Houdart dans Abris (Chronique de Vincent Capt, avril 2016). Les abris dont il y est question sont des refuges, des lieux confortables et sécuritaires, des espaces de vie, des espaces de socialisation…un peu comme des nids…

Troisième entrée :

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P. Marquez & N. Colombo (2016), Nids, Genève :  Editions La Joie de lire. ©

Il n’en faut finalement pas beaucoup pour être heureux. C’est ce que symbolise la vie de ces oiseaux en bout de ligne. Des oiseaux qui se contentent de leurs nids quelques fois bien tissés, d’autres fois pauvrement garnis ou encore imparfaits, pendant que nous les humains ne sommes jamais, ou presque jamais satisfaits de ce que nous possédons. Un peu à l’image de cette blague devenue légende : le célibataire veut se marier; le chômeur veut travailler; le travailleur en a marre de son travail ; le pauvre veut devenir riche ; le riche est prisonnier de sa richesse ; le célèbre se cache, le frustré veut être vu; le gros veut maigrir ; le maigre veut grossir ; le noir veut devenir blanc et le blanc cherche à se bronzer…

Et si, comme les oiseaux, nous appréciions juste un peu ce que nous avons ? Et si, finalement, ces nids ne constituent qu’une métaphore nous invitant à nous investir et à nous sentir bien dans la diversité qui constitue le monde du vivant ?

[1] Nous entendons la famille ici dans son sens le plus large : qu’elle soit dite traditionnelle, monoparentale ou recomposée.

Par Florent Biao, B.Ed., M.A., Doctorant en didactique du français, Université Laval et Université de Genève, florent.biao.1@ulaval.ca

Chronique publiée le 13 juin 2016

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