Les yeux de Bernard

« T’es pas étonné que Bernard parle ? », c’est une des répliques que le petit garçon adresse à son pépé dans le récit de Delphine Perret Moi le loup et les vacances avec pépé, publié aux éditions Thierry Magnier. Bernard, c’est le loup de compagnie du petit garçon. Pépé, le petit garçon et le loup partent en vacances. Ils ont la durée du trajet pour se connaitre. Au moment de partir, lorsque Bernard se présente et décline son identité de « grand méchant loup », pépé est à peine surpris. Il n’y croit pas à cette renommée de méchant. Sur son apparence, dans son regard, le personnage ne répond en effet à aucun trait définitoire de la figure du loup prédateur, plein de rage. On apprend que Bernard est végétarien, qu’il déteste être pris pour un chien, qu’il emballe soigneusement son « chouingum » dans du papier et qu’il est bon en math. Bref, un loup de compagnie, bien éduqué, dont tous les papas et les mamans rêvent pour leurs fils et filles.

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D. Perret (2010),  Moi le loup et les vacances avec pépé, Paris : Editions Thierry Magnier. ©

Serais-je étonné, moi, si mon fils devait me présenter un animal poilu, qui parle avec humour de sa condition d’animal de compagnie ? Non, sans doute, comme pépé ! Cette qualité humaine d’user de ses organes manducatoires pour parler, associée aux animaux, ne m’est pas étrangère. Depuis que je suis tout petit, on me lit des histoires de loups noirs qui parlent, de chats bottés qui brettent, de lapins blancs pressés qui courent après le temps, de sirènes plumées et cruelles qui chantent, de renards rusés qui défient les lois et vivent d’expédients. J’ai baigné dans les fables de La Fontaine, j’en ai récité quelques-unes. Plus tard, je me suis abreuvé aux mamelles du Loup et l’agneau. On m’a fait résumer l’histoire et déchiffrer le référent humain sous l’allégorie animalière. J’y ai admiré la « langue littéraire » du génie gaulois. On m’y a fait interpréter l’épaisseur d’un regard sur le monde, acerbe et critique. On m’a poussé à décrypter l’engagement politique d’un poète, acquis à la cause d’une démocratie participative, qui recourt à l’anthropomorphisme pour se protéger de la censure. Depuis, la critique universitaire a montré ce que le bestiaire des fables doit aux savoirs physiognomoniques de l’âge médiéval, savoirs par lesquels se devine l’être sous les signes visibles de l’apparence[1]. Recourir aux animaux pour clarifier les types humains : voilà déclassée la doxa scolaire ! Mais je m’emballe… Quand je parle du génie de La Fontaine et de la doxa scolaire, je veux seulement évoquer la notion d’auteur et la fonction allégorique des fables, fabriquées l’une et l’autre par l’école pour l’école. Il faudra revenir sur cette fabrication de la littérature par les savoirs en usage à l’école et leurs effets sur la critique universitaire.

Aujourd’hui, qui s’étonnera de lire une histoire de méchant loup qui parle ? Toutes sortes d’animaux anthropomorphisés foisonnent dans toutes sortes de formes culturelles. On côtoie des ours, des chats et des renards dans des romans, des albums, des BD et des films d’animation. Et quantité innombrable de lapins ! Le lapin blanc de John Tenniel, Bugs Bunny de Looney Tunes, Roger Rabbit de Robert Zemeckis, les lapins crétins de la société Ubisoft, mais aussi, plus récemment, Judy Hopps, la lapine inspectrice de police héroïque de Zootopia. Sans compter toutes ces peluches qui nous ont accompagné.e.s dans nos premiers pas, qui nous ont protégé.e.s des mauvais rêves, à qui nous nous confiions dans les moments d’abandon ! Tous ces objets sémiotiques contribuent à nous rendre familier le recours aux figures animales pour raconter une histoire.

Mais cette familiarité fait-elle de nous des lecteurs et lectrices averti.e.s ? Parvient-on pour autant à cheminer de l’allégorie animalière au référent humain en toute conscience, à distance du signe et de ce qu’il représente ? Rien n’est moins sûr. Les images de synthèse poussent aujourd’hui à de nouvelles audaces qui tendent à effacer le caractère symbolique des personnages. La « réalité animale » tend à confondre le référent humain. Ce qui brouille ce référent et opacifie le récit en lui donnant l’illusion de la transparence. Dans le dernier film d’animation, Le livre de la jungle, produit par les studios Disney, a-t-on bien compris que Baloo, Bagheera, Shere kahn ou Kaa, sous leurs apparences pileuse ou écailleuse, ont un caractère humain, dicté par leur appartenance à une espèce. Le tigre carnassier est un prédateur solitaire et tyrannique, le loup un être social et solidaire, le serpent un être de mémoire et fourbe, soit. La qualité locutoire mise à part, par quels autres traits sont marqués les caractères humains ? Serait-ce le comportement du personnage qui fasse la différence, sa ligne de conduite, son regard ?

Revenons au « road-story » particulièrement réussi de Delphine Perret par lequel j’ouvrais cette chronique. J’ai recommandé ailleurs ce récit[2] et la série à laquelle il appartient aux lecteurs en difficulté. Ces derniers apprécieront de retrouver, d’une situation à l’autre, ces personnages drôles, attachants, humains, trop humains ! Pourtant, le récit m’a résisté à moi, lecteur averti. Il m’a fallu le lire et le relire avant de me le « rendre aimable ». Je me suis laissé gagner par le regard anthropomorphe de Bernard ! Depuis son œil noir amusé, ce grand méchant loup me scrute, semble-t-il. Mais d’où me vient cette impression d’être jaugé, moi, grand amateur de comédies humaines ? Serait-ce parce que je ne parviens pas à saisir son regard, qui, comme chacun sait, est le miroir de l’âme ?

[1] Voir notamment Dandrey, P. (1990). La fabrique des fables. Essais sur la poétique de La Fontaine. Paris : Klincksieck.

[2] Voir les notices de lecture préparées par le ISJM dans le recueil La lecture, c’est trop dur ! (à paraitre).

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D. Perret (2010),  Moi le loup et les vacances avec pépé, Paris : Editions Thierry Magnier. ©

Par  Christophe Ronveaux, maitre d’enseignement et de recherche, GRAFE – Université de Genève, Christophe.Ronveaux@unige.ch