2016, année poétique…

Au mois de mars de cette année a été organisé le premier Printemps de la poésie, par le Prof. Antonio Rodriguez de l’UNIL (Université de Lausanne). Cet événement vise à fédérer l’ensemble des forces vives qui agissent quotidiennement dans le sens de la promotion de cet art et de la diffusion et du renouvellement des pratiques qui l’animent - au premier rang desquelles compte bien évidemment l’enseignement. A ce titre, une table ronde a eu lieu le 17 mars, à la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne, dont le but était d’initier une réflexion de fond sur l’actualité et la place de la poésie dans l’école romande. Nous profitons de cette chronique pour la poursuivre. 

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Il faut le dire et le redire, ou plutôt que de le dire, il faudrait le montrer : la poésie, ça compte. Cela ne veut pas dire qu’on établit des hiérarchies ; qu’on pense que la poésie serait plus noble que les autres arts, et l’art que la vie dite « commune ». Plaçons le curseur ailleurs, et démarrons avec un peu plus de pragmatisme : osons affirmer simplement que son défaut de présence, de diffusion, de visibilité, de vie, en résumé, serait un manque profond pour la société.

Mais un pareil discours fait peut-être trop penser à celui de militants pour la sauvegarde des espèces en voie de disparition ; avec tous les risques de muséification que cela implique… Il importe de donner, à ce propos, quelques clarifications. Ce constat, nous n’y sommes parvenus qu’en prenant la poésie dans un sens restreint. Celui de la diffusion de textes poétiques reconnus parce que publiés, et préservés - des plus anciens aux plus contemporains ; ce qui est « étiqueté » sous Poésie, si l’on va dans une librairie, une bibliothèque, ou aujourd’hui, sur des sites consacrés (blogs d’écrivains, maisons d’éditions en lignes).

Si l’on ne s’attache qu’à ce sens-là, le constat semble criant : la place faite à la poésie est aujourd’hui minorée.

Quelles barrières à surmonter ?

A prendre la posture du protecteur de la poésie, on donne le sentiment qu’il faudrait promouvoir, défendre un corpus menacé ; alors que, plusieurs indications le confirment, dont une petite enquête menée auprès d’étudiants de la Haute Ecole Pédagogique du canton de Vaud, c’est la poésie qui apparaît souvent aux lecteurs comme un corpus menaçant, intimidant : difficile, allusive, incompréhensible ou au contraire trop triviale, trop technique, trop diverse… comment rendre intéressant ce que soi-même on ne comprend pas, ou au contraire, ce avec quoi on a une pratique intime, mais difficilement partageable. Comment l’évaluer enfin ?…

On cerne un peu mieux alors les contours de la question : s’agit-il de défendre la poésie contre le monde qui s’en désintéresse, parce qu’elle serait trop fragile ; ou s’agit-il comme dans le fameux conte d’Andersen, de dire, « le roi est nu ! » ?

Parce qu’on souffre d’un ensemble de représentations qui sont comme les vêtements de la fable et nous empêchent de regarder librement les textes.

Rappelons-nous en particulier l’image du poète telle que la charrie un poème scolaire par excellence : L’Albatros.

[…]

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Avouons qu’il y a là de quoi impressionner les pauvres mortels terre à terre que nous sommes.

Ainsi réfléchissons sérieusement à nous donner des droits, comme nous y invitait Daniel Pennac au début des années 90 ; car c’est sans doute face au corpus qui fait le plus peur, qui offre le moins de cartes, de mode d’emploi, qu’il faut se donner le plus de droits…

Pour rendre à César ce qui lui revient :

  • Le droit de ne pas lire. 
  • Le droit de sauter des pages.
  • Le droit de ne pas finir un livre.
  • Le droit de relire.
  • Le droit de lire n’importe quoi.
  • Le droit au bovarysme.
  • Le droit de lire n’importe où
  • Le droit de grapiller.
  • Le droit de lire à voix haute.
  • Le droit de nous taire. [1]

Sans oublier le droit de modifier et compléter cette liste…

Pennac disait qu’il importait de le faire parce que, « en matière de lecture, nous autres « lecteurs », nous nous accordons tous les droits, à commencer par ceux que nous refusons aux jeunes gens que nous prétendons initier à la lecture » [1] ; mais nous croyons que, en amont même de cela, c’est avant tout, concernant la poésie, aux enseignants de se donner des droits.

Même les poètes souffrent parfois - mais l’avouent rarement - du stigmate scolaire du poème-monument :

Quant à je, des poètes très peur ai (de ceux qui connus par je sont du moins) et pour qui une famille sommes, la même famille sommes et ensemble la poésie défendre devons (ce que je avec ils jamais faire ne pourrais) [2]

La poésie hors des sentiers battus

Mais, encore une fois, se borner à ce constat, c’est prendre la poésie dans un sens trop étroit, là où, sans doute de tous les mots, la poésie est le plus flou et le plus englobant… La poésie, c’est ce mot sur lequel personne ne s’entend, et dont pourtant, à chaque fois que quelqu’un l’utilise, on sait très bien ce qu’il veut dire. D’une part, la poésie, cela excède la seule littérature, les textes, au sens canonique.

A travers le lien fort entre poésie et rythme, de manière générale, musique, au sens retreint, la poésie a toujours été associée (qu’elle soit ou non nommée telle), au cérémonial, intime ou public : religieux, officiel, politique, amoureux, familial… ; à la chanson, puis aujourd’hui, au rap, slam…

Aussi parce que dans le langage et les représentations partagées, on parle - et c’est admis - d’expérience, de paysage poétique ; on qualifie également ainsi des œuvres non littéraires : picturales, cinématographiques…

D’autre part, en termes de pratiques d’écriture, c’est sans doute le « genre littéraire » qui connaît la plus grande production spontanée. Non pas en raison d’une différence qualitative, de difficulté, de moyens requis ; mais parce que, d’un point de vue quantitatif, le poème (entendu comme forme brève, sans plus discuter ici) est ce qui peut le plus facilement se pratiquer hors de toute intention de projet littéraire dans la durée ; c’est une question de disponibilité : on peut écrire un texte bref, comme un éclair sur le bord d’une nappe. En témoigne le succès du concours de twaïkus (très brefs poèmes de forme libre publiés sur une page tweeter) organisé par l’Université de Lausanne, durant le Printemps de la poésie qui a inspiré près de 600 auteurs, dont certains étaient déjà confirmés, d’autres non.

La poésie par les albums

La place de la poésie dans la littérature jeunesse occupe également un statut particulier. Certes, plusieurs poètes ont produit des poèmes pour l’enfance (que cela ait été leur intention ou le résultat d’une récupération scolaire ou éditoriale). Mais parmi tous les corpus, la poésie est peut-être celui qui obéit le moins à la répartition entre littérature adulte et jeunesse. Pour ne donner qu’un exemple, s’il serait bien évidemment inenvisageable de se lancer dans la lecture suivie de La recherche du Temps perdu avec une classe primaire, en vertu de quoi serait-il inapproprié de proposer à des enfants, dès leur plus jeune âge, un Calligramme d’Apollinaire, ou même un sonnet de Ronsard, sachant que, contrairement au roman classique, il n’est pas indispensable là de tout comprendre, ou du moins pas dans le même sens. Sans parler de la foisonnante production contemporaine…

Nous disions plus haut que, alors même qu’on peut déplorer la perte de vitesse de la poésie, entendue dans son sens livresque, celle-ci, dans des formes plus inattendues, moins visibles, est au contraire très vive et répandue. Or à cet égard, il faut affirmer que le domaine des albums jeunesse est sans doute l’un des lieux les plus vivants de la production poétique contemporaine. Qu’on pense à l’exploration formelle et au mélange des modalités, à l’imaginaire ou encore à la voix et à la relation - puisqu’il s’agit d’une littérature à dire et à partager (entre l’enfant et ses parents ou ses enseignant-e-s). Pour ne donner que quelques exemples, on peut citer La nuit quand je dors de Ronald Curchod, présenté sur ce même site par Pascale Lhomme-Rolot et la riche production d’Albertine et Germano Zullo ; on pensera aussi au petit théâtre merveilleux d’une Rebecca Dautremer, ou encore au ludique Nez aux accents dada, d’Olivier Douzou.

Comme souvent, il suffisait de déplacer un peu le regard, pour s’apercevoir que la poésie était déjà là, dans notre enseignement, alors qu’on la cherchait encore.

[1] Pennac, D. (1962), Comme un roman, Paris: Gallimard, p.162.

[2] Molnar, K.(1996)Quant à je (kantaje), Paris: P.O.L. 

Par Mathieu Depeursinge, assistant à la HEP Vaud, mathieu.depeursinge@hepl.ch

Chronique publiée le 6 juin 2016

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