Une histoire vraie 

« Cette histoire de nez est vraie,

puisqu’elle a été imaginée par Gogol en 1835 :

Le nez envolé du Major Kovaliov

lui fit perdre la face.

L’audeur »

L’Audeur (odeur ?) : n.m ? n.f ? Cela par quoi le nez en vient à s’animer, à frétiller, et dont il se détache, dès lors qu’il est bouché  ; à moins que, bouché, il ne s’ouvre à nouveau au bouquet de délires de son audeur (mais un mouquet, cela ne veut rien dire…).; c’est bien « une hisdoire de vous », à vous de jouer !

Parce qu’il faudra bien le jouer, ce nez, pauvres adultes, si vous espérez y retenir un peu l’enfant déjà tout à ses rêves…

Le nez d’Olivier Douzou, paru aux éditions Mémo, en 2008, est un album aussi drôle que déroutant. Imaginez qu’un conteur pris par un rhume tenace décide néanmoins de remplir son office. Et figurez-vous que ce conteur soit en réalité le nez lui-même, monté sur pattes et coiffé d’un petit chapeau melon.

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O. Douzou, (2008). Le nez, Nantes: Editions Mémo. © 

 De l’aveu même de l’ « audeur », c’est d’un illustre prédecesseur que lui est venu cette idée farfelue. En 1885, en effet, Gogol écrivait une nouvelle étrange, dont Douzou tirera (loin de sa source et pour notre plus grand plaisir) son argument.

Inspirer…

A l’origine, chez Gogol. Un matin de mars, un barbier, dont l’esprit vague baigne encore dans les litres d’alcool ingurgités la veille, tombe (nez à nez, si j’osais…) avec, un nez trônant dans sa tartine, là où seule sa canine a droit de cité, rendez-vous compte !

Expirer… 

Aventure de l’esprit pris dans la pâte des mots. C’est là tout le ressort comique de l’album de Douzou, et l’expérience de lecture qu’il nous lance à la figure. Entre Gogol et ce nez, que reste-t-il ? La personnification, certes, mais loin des tribulations premières, on est passé à une histoire de nez bouché. Le mien, de nez, me souffle que, peut-être, un jeu de bot semblable à ceux dont regorge l’album a pu être à l’origine de ces pages, un phénomène de transsubstantiation par la récriture d’une anecdote première chez Gogol, devenue dernière ici.

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O. Douzou, (2008). Le nez, Nantes: Editions Mémo. © 

A la fin, revenu de ses aventures, mais nullement guéri, malgré qu’il aura trouvé le grand bouchoir, longtemps recherché, accompagné d’un « mouton », d’une « trombe », d’un « dez de gloun » et d’un groin » tout aussi bouchés que lui, le nez, en dernier ressort comique, tentera la guérison par le bain:

« J’édais à doubeau zeul,

je zendais rien, je boyais rien,

j’étais zale gomme un bou.

Je suis rendré

En debandant aux bassants

Où je bourrais brendre un pain chaud. »

Ainsi, c’était sans compter sur les aléas d’un système oto-rhino défectueux, qui le mènera par le bout du…jusqu’à la « moulangerie ».

« Voilà comment je be zuis rébeillé,

Je suis à brésent dans un bain

J’ai de la bie plein les darines ».

Or chez Gogol, de même, le nez trônait dans son « bain », ne l’oublions pas…prendre un  bain de pain, et si tout avait démarré ici, dans l’esprit de Douzou ?

Le sens se débat dans les sons, dans un album plus que poétique en vérité. Et comme maints poètes, depuis un siècle l’ont illustré, la poésie, c’est aussi l’art du bégaiement (que l’on pense à Gherasim Luca), du balbutiement (Michaux et ses premiers poèmes, Glu et Gli, Le grand Combat…) ; art non pas de la langue triomphale, mais de la difficulté, de l’empêchement : parler du ventre, de la glotte tressautante ou encore du nez. Un vrai défi de lecture.

Comment lire le nez de Douzou ?

Cet album nous pose une question essentielle, parce que soudain, nous « « Lecteurs » qui souhaitons initier des jeunes gens à la lecture » (Pennac), nous retrouvons comme ces jeunes à initier, à nous encoubler dans les mots- ramenés à nos années de déchiffreurs malhabiles quoiqu’obstinés.

Dans la littérature jeunesse, la question de la lecture est en effet très vive. Qu’on pense aux rapports complexes entre texte et image d’abord. Je me souviens, enfant, avoir passé des heures dans les pages des Blake et Mortimer, sautillant allégrement du regard par-dessus les blocs massifs de textes dont ce littéraire contrarié qu’était E.P Jacobs écrasait ses dessins (et je ne ratais pas grand-chose, sans doute, car les ayant repris plus tard, je me suis aperçu que bien souvent, le texte redoublait le geste crayonné de ses trop longues articulations). Cela pourrait être par exemple : Se retournant, vif comme l’éclair, notre ami Mortimer envoya le vil Olrick voltiger au sol d’un formidable crochet du droit. Déjà-vu.

L’illustration chez Douzou est au contraire discrète, la part belle est faite au blanc, et lorsque soudain l’encre empli la page, c’est pour souligner de manière spectaculaire un moment partculièrement expressif (je pense à cette double page au milieu de l’album, de facture très Pollock)

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O. Douzou, (2008). Le nez, Nantes: Editions Mémo. © 

Donner une telle importance au texte, si l’on vise de jeunes lecteurs, c’est fondamentalement poser la question du lien : il faudra que le nez passe par un conteur, un diseur, un parent, un enseignant.e. Mais celui-ci, je le disais, se retrouve bien emprunté, lorsqu’il essaie de se mettre le nez en bouche pour la première fois. Essayez donc, c’est à croire qu’entre toutes les manières possibles de mimer les effets sur la langue des sinus empâtés, Douzou a systématiquement choisi les enchaînements vocaliques les plus difficiles ! C’est un véritable défi qui nous est lancé.

Microméga

Alors que faire ? Répéter, et ne s’avancer sur la scène de la salle de classe ou de la chambre à coucher de son enfant, pour le border, qu’une fois qu’on se sera assuré qu’aucune syllabe ne nous pourra plus faire trébucher ?

Peut-être, mais n’est-ce pas l’occasion aussi de s’amuser- le nez est drôle, ne l’oublions pas ! Et de voir surgir un lien souterrain avec l’enfant à qui l’on veut faire ce cadeau. Pour une fois, on pourrait ne plus être le lecteur expert face à l’enfant apprenant. Pour une fois, on pourrait se montrer fragile, lisant, et lui rappeler qu’on n’est pas tout-puissant.

Premièrement, rien ne force à lire le nez intégralement et dans l’ordre. Le récit tient de l’accumulation et le ressort est toujours le même (ce n’est pas là son plus grand intérêt). On pourrait en prendre une page, au hasard, et se lancer tête baissée, dans le foisonnement des voyelles et les entortillements de consonnes : montrer la lecture à l’enfant, se montrer à travers elle, et non plus uniquement lui montrer des mondes à travers elle : « [la récitation] d’une écriture », pour détourner à peine Jean Ricardou.

Nous voilà ramenés face à nos peurs d’enfants (les enfants sont déjà nos juges, contrairement à ce que l’on pense souvent) du haut des maigres centimètres (à l’échelle cosmique, il n’y en a pas tant que ça…) gagnés à coup de cuillère à soupe desquels on les toise parfois plus que de raison.

On doit bien avoir en soi encore un peu de la peur de lire sa poésie devant le sapin de Noël à exhumer et à partager.

Par Mathieu Depeursinge, assistant à la HEP Vaud, mathieu.depeursinge@hepl.ch

Chronique publiée le 27 juin 2016

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