Le BookTubing : une occasion d’aborder la littérature en classe autrement ? 

Avez-vous déjà entendu parler du Booktubing ? Ce néologisme est la contraction de « book », livre en anglais, et de « Tube », pour faire référence à YouTube, le fameux site de partages de vidéos. Il s’agit donc d’un moyen de parler livres via internet qu’un nombre conséquent de jeunes lecteurs.rices utilise pour partager une passion. L’école aurait-elle un intérêt à s’inspirer de cette pratique clairement créée pour favoriser un échange entre pairs ?

L’activité, principalement pratiquée par des jeunes filles de 15-25 ans, implique la création d’une chaîne sur la plateforme YouTube et une publication régulière de vidéos au sujet de livres lus ou à lire. Les vidéos sont soignées, les montages dynamiques et incrustés de vignettes amusantes. On y voit les BookTubeuses dans leur intimité, généralement devant la bibliothèque de leur chambre. Leur manière de s’exprimer révèle le style de chacune ainsi que la volonté de manifester une personnalité singulière, signe de l’authenticité du discours produit. Ainsi, une certaine manière de parler livres, plutôt libre car affranchie de certaines contraintes, semble constitutive du BookTubing. Ici, pas de références aux auteurs incontournables, pas besoin de s’afficher par rapport au livre primé du moment et encore moins d’adopter avec sérieux la posture du critique littéraire. Il s’agit de partager avec des pairs une passion pour les livres de manière décomplexée par le biais d’un enthousiasme communicatif. Rien de mieux que le visionnage d’une vidéo sur YouTube pour comprendre le principe.
Le corpus le mieux représenté par le BookTubing concerne la littérature Young Adult ou New Adult. Ces textes souvent peu médiatisés par les canaux traditionnels (radio, presse écrite, télévision) mettent en scène des personnages auxquels le public visé, des adolescent.e.s et de jeunes adultes, peut facilement s’identifier. La genre de la fantasy est représenté de manière importante chez les BookTubeurs.ses. Pensons au sucès de Twilight largement salué par le milieu, mais aussi aux mutiples mentions de dystopies faites dans les vidéos ou encore aux nombreux témoignages de lectrices qui affirment avoir commencé de dévorer les livres grâce à Harry Potter. D’autres genres, comme les romans réalistes, les récits autobiographiques, ou même les classiques, démontrent l’hétéroclisme des lectures des BookTubeurs.ses qui choisissent leurs lectures en fonction de l’envie du moment.
Après les USA et la France, le phénomène BookTubing a commencé à prendre de l’ampleur en Suisse romande, comme en témoigne le succès de la Fribougeoise Margaud Liseuse, suivie par plus de 29000 abonnés et régulièrement sollicitée par les maisons d’édition (pour consulter sa chaîne : cliquer ici).

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L'exemple d'une des nombreuses vidéos postées par Margaud Liseuse

Début 2016, un atelier organisé par Bibliomedia a été animé par la BookTubeuse romande et s’est conclu par une table ronde pour évoquer les liens possibles entre BookTubing, médias et bibliothèques (à propos de l'événement organisé par Bibliomedia, voir ici). Ce double rendez-vous a été l’occasion de découvrir comment de jeunes lectrices se créent conjointement un espace pour échanger à propos de livres qui les interpellent et le moyen d’interroger la pertinence de médiations culturelles existantes proposées à cette tranche d’âge. La création d’un tel espace est né d’un manque. Si la littérature jeunesse est bien médiatisée tout comme la littérature restreinte, valorisée par les institutions culturelles, la littérature Young Adult ou New Adult est généralement passée sous silence. Comment avoir alors un aperçu des nouveautés et des coups de cœur dans le domaine ? Comment échanger des points de vue sur les livres qui nous importent, nous déçoivent, nous émeuvent ou changent notre manière de voir le monde ? Le BookTubing paraît bien être l’alternative imaginée par de jeunes lecteurs.rices, qui ne trouvant pas d’interlocteurs directs pour parler littérature, se sont tournées vers internet afin de former une nouvelle communauté.
Cette communauté genrée dessine une manière plutôt innovante d’exposer son rapport au livre. Le côté ludique permet d’associer aussi la lecture à plusieurs pratiques amusantes. 1) L’une est celle du Book Tower Challenge qui exemplifie ce que peuvent inventer les Booktubeurs.ses pour se divertir. Les concurrents ont environ trois minutes pour réunir vingt livres selon diverses contraintes : un livre avec du bleu sur la couverture, un classique, un livre avec un épilogue, ... et les disposer par ordre alphabétique de façon à former une tour. 2) Une autre s’appelle la First Sentence Challenge où il s’agit de donner le titre d’un livre à partir de son incipit. 3) Le Guess That Book Character consiste à deviner le nom d’un personnage qui nous est attribué sur un post-it, collé sur notre front, en posant le moins de questions fermées.

Ce qui peut être transposé à l’école
La manière qu’ont les Booktubeurs.ses de rendre compte de leurs lectures démontre une belle énergie, qui peut être associée à un mode de lecture très éloigné de la lecture lettrée pratiquée à l’école dès le secondaire. Le BookTubing tire son intérêt d’un développement du rapport affectif au livre  qui fait fi des valeurs des « héritiers » bourdieusiens. Le suspense qui découle de la mise en intrigue ou l’identification aux personnages sont jugés primordiaux, puisque garants du plaisir qu’éprouvent les lecteurs.rices. Implication, émotions et plaisir sont des termes qui peuvent servir à définir le type de lecture participative réalisée par les BookTubeurs.ses. Ce mode de relation aux textes, trop souvent jugé naif par la critique littéraire qui préconise un rapport distancié au texte, ne peut aujourd’hui être ignoré par les enseignant.e.s. Pour convaincre les élèves de ménager une place aux textes littéraires dans leur univers culturel, l’école gagnerait à prendre en compte ce mode de lecture participatif qui caractérise les pratiques privées des adolescent.e.s au lieu de l’ignorer, voire pire de le mépriser. Dans cette optique, l’enseignement de la littérature vise à favoriser les médiations culturelles, en faisant dialoguer pratiques privées et pratiques scolaires. L’inclusion d’usages propres au BookTubing pourrait contribuer à penser divers rapports à la littérature, notamment en se positionnant en tant que lecteur pour définir ses préférences littéraires. .
Les challenges proposés par les internautes pourraient être repris pour travailler de manière ludique divers aspects ayant trait à l’institution littétaire. Le Book Tower Challenge serait un moyen amusant de travailler l’appareil péritextuel du livre (trouver un livre publié par les Editions Livre de poche, un autre comportant une dédicace, …). Les élèves visionneraient des vidéos sur YouTube pour déterminer les règles du jeu et inventer eux-mêmes des contraintes. On pourrait filmer le challenge et le diffuser sur YouTube ou sur un blog d’accès limité. Un First Sentence Challenge permettrait de rassembler plusieurs élèves en fin d’année, en se fondant sur une liste de livres dressée par la classe en début d’année, comprenant des livres qui seront lus en classe, mais aussi d’autres lectures privées (par exemple, les 10 livres qu’un élève de 10VSG devrait connaître). Un travail préalable sur les incipits pourrait être conduit durant les cours, notamment pour observer dans quelle mesure un lien auteur-œuvre-incipit peut être établi, en fonction de quelles occasions : voilà une opportunité pour évoquer les questions épineuses de style et de registre. En petits groupes, les élèves se challengeraient en se questionnant à tour de rôle devant la caméra selon les règles du jeu (un exemple de vidéo ici). Pour terminer, le Guess That Book Character, demande aux élèves de bien connaître les personnages des livres lus. Ce jeu pourrait ainsi développer une meilleure connaissance des caractéristiques de chaque personnage choisi et éventuellement permettre de discuter la pertinence de certains traits attribués aux personnages.
Outre leur aspect ludique, ces activités offrent la possibilité aux élèves de développer leurs compétences informatiques, mais également de réfléchir aux avantages et aux limites des réseaux sociaux. Les questions de gestion de l’image de soi, du sentiment d’appartenance à une communauté, des réactions à envisager lors de commentaires blessants ou encore de désir de reconnaissance sont autant de sujets qui devraient pouvoir être discutés dans le cadre de l’école. La pratique du BookTubing en classe paraît un excellent moyen de les aborder.
Finalement, un rapport affectif aux livres devrait être valorisé en classe, notamment en tenant compte d’approches littéraires centrées sur les affects du lecteur. Point besoin d’utiliser des outils issus du formalisme comme le schéma narratif ou actanciel pour produire un discours réflexif sur la littérature. Les sciences cognitives, en légitimant la composante affective de la cognition, ont permis l’émergence d’une critique qui réfléchit à l’empathie que le lecteur éprouve à l’égard des personnages ou à la manière dont un récit peut susciter le suspense ou la curiosité du lecteur. Le mode de lecture adopté par les BookTubeurs.ses, mêlant implication, plaisir et émotions, témoigne d’une appropriation réussie des livres lus. L’école, à sa manière et en repensant la pertinence des outils proposés pour lire un texte littéraire, devrait  contribuer à développer cette capacité d’appropriation des œuvres qui rend l’accès aux livres possible.

Vanessa Depallens, assistante à la HEP,  vanessa.depallens@hepl.ch

Chronique publiée le 21.03.2016