Homosexualité, homoparentalité : tous les modèles sont dans la nature. Et dans la littérature.

 

Elle peut être source de bonheur vécu, de discrimination ou de réflexion : l’homosexualité, à l’école, laisse rarement indifférente. Tout le monde semble posséder un avis sur la question, conservé secret ou affiché comme un étendard. Peut-être aussi que les avis sont modulés en fonction du contexte : l’homosexualité des élèves ou des enseignants ? Vécue sur un mode public ou discret ? Présentée comme une exception dans une palette de relations (faussement) jugées classiques, potentiellement créatrice d’un mimétisme troublant, ou comme un mode de relation parmi d’autres ? A lire les communiqués émanant des syndicats enseignants ou les positionnements des Départements cantonaux de la formation et de l’instruction publique, on retient un message univoque, affirmant le droit à la différence. Le site internet du DFJC (canton de Vaud) pose qu’il « est important d’aborder la diversité d’orientation sexuelle et de genre à l’école, car les recherches démontrent que 5 à 10% de la population est homosexuelle ou en questionnement (et de ce fait 1 à 2 élèves par classe peuvent être concernées) ; l’orientation sexuelle (réelle ou perçue) est la 2ème cause de harcèlement à l’école ; […] certains enfants grandissent dans une famille […] où au moins l'un des parents se définit comme homosexuel, lesbienne, bisexuel·le ou trans »[1]. Autre source, le syndicat du corps enseignant alémanique a publié récemment son deuxième « manuel pour le respect et la protection de l’intégrité », qui prône une ouverture au débat sur l’homosexualité des élèves et du corps enseignant, avec comme perspective de questionner la normalité des orientations sexuelles et de promouvoir une attitude de respect qu’on souhaiterait universel. Faut-il rappeler que des issues fatales découlent (trop) fréquemment encore d’un manque de tolérance à la différence.

Les freins communément opposés à ce dialogue décomplexé autour des orientations sexuelles sont notamment l’apanage de ceux et de celles qui pensent que parce qu’on aura évoqué l’homosexualité, l’attirance pour quelqu’un du même sexe pourrait émerger chez des élèves qui n’auraient jamais envisagé ce possible auparavant. Ne souhaitant pas entrer dans ce débat (est-ce que le dialogue entre corps enseignant et élèves ouvre de possibles modalités de relation qui n’appartenaient pas à l’élève, ou est-ce qu’il permet à ce qui était émergent d’advenir ?), même si l’auteure de la chronique cultive un positionnement propre sur la question, ce texte n’ira pas plus loin dans la contextualisation de la thématisation de l’homosexualité à l’école. Ou plutôt, considérant que les lecteurs et lectrices qui n’ont pas abandonné la lecture de cette chronique à ce stade pensent peut-être que la question mérite d’être abordée, ce texte propose à présent d’interroger la manière dont quelques albums destinés à jeunesse s’emparent de ce thème. Car, oui, la littérature peut (aussi) servir une autre cause qu’elle-même.

Des albums, qui traitent de la question, sans la nommer

Dans le cadre d’une formation initiale à la HEP Vaud consacré à la littérature de jeunesse à l’école), j’ai sélectionné quatre albums de littérature de jeunesse et les ai soumis à la sagacité d’une quinzaine d’étudiant·e·s. Sensibles (ou non) au graphisme, aux métaphores ou aux emprunts des genres, séduit·e·s par certains livres ou au contraire circonspects par certains choix littéraires, les étudiant·e·s ont classé les albums en deux catégories : ceux qui explorent le thème implicitement ou explicitement. Commençons par le premier ensemble, qui jamais ne recourt au terme « homosexualité » ou à l’un de ses dérivés.

© Des ronds dans l'O, J.Parachini-Deny, M.Béal

« Mes deux papas » (2013) a choisi la métaphore animale pour parler de l’homoparentalité. Deux oiseaux mâles vivent ensemble et découvrent un œuf à couver sur une branche voisine de la leur. La vie s’écoule comme dans toutes les familles : l’oisillon grandit, ses parents le nourrissent et l’accompagnent, sans que le moindre questionnement sur la norme ne vienne troubler le trio. Lilou a deux papas, c’est ainsi qu’elle les a nommés à peine sortie de sa coquille. Le modèle familial est présenté avec une (fausse) facilité presque désarmante : aucune modalisation du discours ne laisse percevoir un quelconque décalage entre cette famille et la famille traditionnelle. La confrontation avec la « normalité » arrive lorsque Lilou entre à l’école, autrement dit lorsqu’elle rencontre des pairs qui vont poser sur sa situation un regard étonné : « Pendant la classe, Oscar demande à Lilou pourquoi elle a deux papas, elle ! Lilou reste sans voix… elle ne sait pas » (p. 24-25). Le récit est construit sur la base d’un schéma quinaire, traditionnel : à l’élément perturbateur correspond une résolution relativement univoque.

© Des ronds dans l'O,  J.Parachini-Deny, M.Béal

L’album se clôt sur une évocation de la famille de Lilou composée d’une paire de papas, de mamies, de taties, d’un oncle et de cousins. La diversité et la particularité de la composition familiale sont érigées en principes généraux.

La princesse qui n’aimait pas les princes, Alice Brière-Haquet, illustré par Lionel Larchevêque © Actes Sud, 2010

Le schéma quinaire est également exploité dans un deuxième récit qu’on classe dans la catégorie « implicite », où aucun terme ne réfère directement à l’homosexualité. Le travail littéraire à l’œuvre dans « La princesse qui n’aimait pas les princes » (2010) consiste à utiliser la trame d’un genre connu et étudié habituellement dans les classes, le conte merveilleux, tout en le détournant, dans la succession des épisodes, mais aussi dans le ton utilisé. C’est l’histoire d’une princesse dont on dit « qu’il fallait la marier » (p. 5). Mais des princes qui viennent se présenter au château, la princesse n’en veut pas. Rivalisant d’ingéniosité, de richesses et de séduction, les prétendants se voient rétorquer un inlassable « non vraiment, merci bien, celui-là, il ne lui disait rien ». Le roi, excédé par les refus multiples de sa fille, ayant cherché par-delà même le royaume le gendre idéal, finit par inviter une fée à l’aide.

La princesse qui n’aimait pas les princes, Alice Brière-Haquet, illustré par Lionel Larchevêque © Actes Sud, 2010

Et ce qui devait arriver… arriva. La princesse et la fée grimpent toutes deux sur le cheval volant de la seconde et partent à travers ciel. Respectant partiellement le modèle du genre, « la princesse et sa fée allèrent s’installer dans le pays d’à côté » (p. 37). Et là, l’horizon d’attente est déjoué : « Elles ne purent pas vraiment se marier, et pour faire des bébés, ce fut un peu plus compliqué… Mais toutes les deux, elles vécurent très heureuses. Et c’est ainsi que doit s’achever tout véritable conte de fées » (p. 37-38).

Ces récits présentent tous deux une fin « heureuse » (puisque l’amour triomphe) et apparemment bien acceptée par les personnages qui entourent les héros. Oscar n’apparaissant plus dans « Mes deux papas », on peut donc supposer que l’homoparentalité d’Enzo et de Tom ne constitue plus une source d’interrogation pour les camarades de Lilou. L’explication donnée par les parents, fondée sur l’amour (du couple et filial), suffit à éclairer ce schéma familial encore rare. Dans « La princesse qui n’aimait pas les princes », la seule réaction suite au choix de la princesse est le fait de son père : « Le roi, très étonné, en fit tomber son sceptre. Mais on dit qu’on vit sourire le portrait de tante Zoé » (p. 36). Le récit n’en dira pas plus. Le roi recouvre-t-il de sa surprise ? Tante Zoé dans son cadre avait-elle tout compris depuis le début ? Force est de constater que dans les deux récits l’entourage direct des héros semble acquis à la cause : si certains personnages s’interrogent (pourquoi deux papas ? pourquoi aucun prince ne reçoit les faveurs de la princesse ?), ils semblent satisfaits de l’éclairage donné. Leur absence dans la suite du récit, et donc leur absence d’interrogation plus intrusive, encourage une lecture qui corrobore cette interprétation.

Des albums qui disent l’homoparentalité explicitement

La situation est autre dans les deux albums où l’homosexualité et l’homoparentalité sont explicitement nommées. « Les papas de Violette » (2017) et « Le jour où papa s’est remarié » (2017) se déroulent dans un univers vraisemblable, avec des protagonistes humains. Seul point commun apparent avec « Mes deux papas », l’orientation sexuelle (des pères) est questionnée dans le contexte scolaire, lorsque la fille ou le fils sont confrontés au regard de leurs camarades. Mais ici, l’incompréhension se déploie dans un contexte fait d’adversité et de jugement.

Dans cet album, le récit pose dès l’incipit une situation de rejet : « A l’école, j’ai zéro copine. Un jour, Cécile m’a dit que c’est parce que je suis trop bizarre ». Violette a deux papas, donc, et c’est la cause de sa solitude. Les moqueries de ses camarades, Violette les met en regard du dévouement, de la tendresse et de l’amour de ses pères : ces derniers ressortent gagnants. Un regret cependant, ressenti par l’héroïne : les pères de Violette ne se montrent jamais en public ensemble. Le récit trouve son dénouement lorsque la fameuse Cécile est en pleurs suite au départ du domicile familial de son propre père, elle devient amie avec Violette. Dans cet album, les pères homosexuels sont comparés aux autres pères. A ceux des contes, tout d’abord, lorsque Violette fait le procès du père du Petit Poucet, qui abandonne ses enfants dans la forêt, de Peau-d’Âne, qui veut épouser sa fille et de Cendrillon, qui en se remariant fait de sa fille une belle-fille martyre. Aux pères du récit ensuite, où on imagine que pour Cécile, avoir deux pères est soudainement moins grave que n’en avoir aucun.

Le jour où papa s’est remarié, collection Premiers Romans,de T. Lenain et T. Portal © Editions Nathan, 2017

Dans « Le jour où papa s’est remarié », la stigmatisation de l’enfant à la famille homoparentale est encore intensifiée. Le contexte est celui de la classe, où un débat se met en place entre les élèves et une enseignante autour du remariage du père de Guillaume avec un autre homme. S’ensuit alors un échange entre plusieurs élèves, porteurs de discours et de positions stéréotypés : « C’est dégoûtant ! s’exclame Malwen » (p. 14), « Pourquoi tu dis que c’est dégoûtant ? proteste Tovi. Mon tonton aussi il est marié avec un homo, et c’est pas dégoûtant du tout, et même qu’il est très très gentil » (p.14), « Et puis c’est mieux que le papa de Guillaume se marie avec un homme qu’il aime plutôt qu’avec une femme qu’il n’aime pas ! » (p. 16). A ces échanges qu’on pourra trouver caricaturaux (on peut être homosexuel et gentil, ou mieux vaut être un homosexuel heureux qu’un hétérosexuel malheureux), succède une prise de parole de Guillaume : « Alima et moi, on s’est promis que quand on sera grands on se mariera et on fera plein de bébés. Si je ne suis pas homo quand je serai grand, ça ira. Mais si je suis homo, on ne pourra pas. Et je ne pourrai même pas faire de bébé du tout, puisque mon amoureux sera un homme ! » (p. 20). Alima rétorque alors : « Si tu es homo quand tu seras grand, moi aussi je serai homo ! Je me marierai avec une femme, et comme je ne pourrai pas faire de bébés avec elle, je les ferai quand même avec toi ! Et après ils vivront une semaine chez ton mari et toi, et une semaine chez ma femme et moi ! » (p. 24-25).

Dans ces deux récits réalistes, on pourra regretter la qualité de résolution de l’intrigue : après « deux pères valent mieux que pas de père du tout », on assiste à une description de la double famille homoparentale qui a conçu un enfant par couples croisés et qui élève l’enfant alternativement. A la fin de l’histoire, Violette a une amie, tandis que Guillaume et sa classe retournent à leur dictée. N’est-ce pas un peu complaisant ? Comment considérer la question de l’acceptation sociale passée sous silence, alors que c’est bien la confrontation à l’Autre qui fonde l’élément perturbateur de l’intrigue ?

L’expérience avec les étudiant·e·s en formation a constitué un réservoir précieux de réactions, immédiates et médiates, après analyse des albums. Il est intéressant de noter que le consensus n’a pas dominé durant cette séance de séminaire. Au-delà des qualités littéraires et iconographiques reconnues des albums, au-delà de l’intérêt thématique relevé, aucun album n’a été plébiscité par l’entier du groupe : certain·e·s étudiant·e·s regrettaient la métaphore animale, d’autres une formulation – implicite ou explicite – jugée inappropriée, d’autres enfin une trop grande simplification de la problématique. Une piste, alors, a émergé : lire ces albums avec l’idée que le texte littéraire, seul, n’est pas tout. Il ne peut jamais « tout » être. C’est l’enseignant qui, alors, prend le relais, choisissant de traiter de la thématique de l’homosexualité ou de l’homoparentalité, complexifiant le débat autour de ces questions, donnant aux élèves des outils afin qu’ils puissent se positionner eux-mêmes, avec les forces et les freins que constituent leurs âges respectifs. La littérature de jeunesse donne aussi à voir un reflet de notre société : parfois avant-gardiste, parfois conservatrice, souvent contradictoire. La didactique et les pratiques enseignantes permettent de construire à partir de là. Pour le meilleur.

 

Références bibliographiques

Brière-Haquet, A. & Larchevêque, L. (2010). La princesse qui n’aimait pas les princes. Paris : Actes Sud.

Chazerand, E. (2017). Les papas de Violette. Paris : Gautier Languereau.

Lenain, T. & Portal, T. (2017). Le jour où papa s’est remarié. Paris : Nathan.

Parachini-Deny, J. & Béal, M. (2013). Mes deux papas. Vincennes : Des ronds dans l’O.

[1] https://www.vd.ch/index.php?id=64641

 

par Sonya Florey, Professeure HEP en didactique de la littérature, sonya.florey@hepl.ch

Chronique publiée le 26 février 2018

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