Paloma et le vaste monde : un récit familial

Dans sa famille (pas) comme les autres, Paloma rêve

« Elles étaient trois sœurs.

Et elles vivaient avec leur mère à Camerone,

rue du Capitole, dans un petit appartement de trois pièces.

Les filles dormaient dans une seule chambre,

chaque lit séparé de l’autre par un drap sur un fil à linge.

Ça faisait beaucoup de filles à la maison.

C’est ce que disait toujours leur mère. »

Dès la première page, le ton est donné par l’auteure et l’illustratrice. L’album que vous allez lire est ciselé tout en finesse. Le texte dit sans dire. L’image suggère et développe son propre discours, à condition qu’on la « lise ».

Finesse : ce sont des inférences qui esquissent le cadre de l’intrigue, qui invitent le lecteur à combler les blancs. C’est donc l’histoire de trois sœurs, qui vivent avec leur mère. Le père ? Aucune mention pour l’instant. On devine des moyens financiers modestes : elles partagent une chambre, les séparations entre leurs lits sont sommaires. « Beaucoup de filles à la maison » : suppose-t-on des fins de mois difficiles ? Une inquiétude de parent, que la mère ne peut partager avec personne ? Ce « beaucoup » induit la lassitude ou les soucis d’une mère seule.

L’illustration joue aussi avec les inférences : trois visages de filles, dont deux sont tronqués, qui dévoilent des traits communs. On déduit que le visage en plein est celui de Paloma, l’héroïne de l’album. Des couleurs vives, des fleurs disent la jeunesse. Mais ces yeux noirs et fixes confèrent une gravité, d’ordinaire étrangère à l’enfance. De la détermination aussi. « Paloma et le vaste monde », c’est donc tout cela à la fois. Vérifions-le.

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V. Ovaldé & J. Detallante (2015), Paloma et le vaste monde, Paris : Actes sud junior.©

Après les portraits en couleur des trois sœurs, qui conjuguent les promesses de la jeunesse et la sévérité d’un regard déjà trop adulte sur le monde, une double page aux tons tranchés : noir, gris clair, gris foncé. C’est ici que le père est représenté : pilote, voyageur, et probablement défunt, selon les indices syntaxiques. La double page suivante nous apprend qu’il a disparu au-dessus du triangle des Bermudes. Cette perte a confiné toute la famille dans le petit appartement, a restreint le monde à leur rue, comme si dépasser ces frontières invisibles représentait un danger aussi important et délétère que survoler des océans.

Or, Paloma rêve. Elle rêve de voyages.

Ce qui rassure la mère – l’immobilité, la construction d’un monde au périmètre restreint – est au contraire ce qui effraie Paloma, qui « avait peur de s’enraciner ». Peu après, une double page, sans texte, présente le demi-visage de Paloma, recouvrant un demi-visage de son père : image de la filiation, de la protection également, on comprend que Paloma est prête à se lancer sur les chemins. Sa famille le sera-t-elle également ?

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V. Ovaldé & J. Detallante (2015), Paloma et le vaste monde, Paris : Actes sud junior.©

La réponse se donne dans la fête, organisée par la mère de Paloma, qui encourage sa fille à « courir le vaste monde ». Paloma partira et reviendra, le récit nous le dit : « et elle revint, bien sûr, n’ayez crainte, elle revint bien longtemps après et elle raconta ses aventures à tous ceux qui ne savaient pas partir ». L’ultime double page est sans texte. L’image, en couleurs vives, représente Paloma souriant largement pour la première fois. En mouvement, comme tirée par la force de la découverte du monde, elle s’élance sous l’ombre bienveillante de son père.

La boule à neige : souvenir de voyage et invitation à multiplier les points de vue

Paloma et le vaste monde est certes le récit d’une fillette, prisonnière de la peur qui enserre sa famille – peur qu’elle finira par surmonter pour vivre son propre destin. On pourrait s’arrêter à cette lecture, un peu angélique, presque naïve. Tout est bien, qui finit bien. Mais on peut tout aussi bien lire l’album à la lumière d’un souvenir que le père rapportait à sa femme à chacune de ses escales : une boule à neige. Objet de l’enfance ou de collection, la boule à neige est un univers clos, en miniature. Quand on le secoue, selon le point de vue, c’est la même boule à neige ou une autre, radicalement différente. Si l’on se concentre sur l’image de fond, elle est immuable. Si, au contraire, ce sont les flocons qui attirent l’œil, on ne peut qu’admirer l’aléatoire de leur trajectoire, l’entropie qu’ils créent. Ainsi en va-t-il, à mon avis, du récit, accueillant des angles et des représentations variés.

On pourra y lire tantôt un récit d’apaisement, avec une mère qui parvient à dépasser son propre monde pour laisser celui de sa fille se construire, tantôt un récit d’émancipation, si l’on se focalise sur Paloma.

Autre exemple, où se mêlent des points de vue interprétatifs : la ville de Camerone, où habitent l’héroïne, sa mère et ses sœurs, n’est pas fictionnelle. En 1863, se déroula, à Camerone, une ville mexicaine, une bataille qui fonda l’histoire de la Légion étrangère. Lors de l’expédition française au Mexique, sous le règne de Napoléon III, 63 hommes de la Légion étrangère (ou 64, selon les versions) furent assiégés par 2'000 soldats Mexicains et résistèrent plus d’une journée à leur assaut. Fidèles à leur serment, ils se battirent jusqu’à n’être plus que 3 (ou 6, selon les versions). Dès 1931, cette bataille est commémorée par la Légion. Camerone, donc, est tantôt le symbole d’une situation désespérée, d’un combat inégal, qui se solde par un résultat « logique », attendu, érigé comme un haut fait glorieux, d’une résistance, d’une foi qui défie la raison. Tantôt, si l’on se place du côté des Sud-Américains, le souvenir d’une victoire éclatante où l’envahisseur qui avait mis le peuple à genoux a été repoussé, le retour à un certain ordre, une certaine maitrise de son destin national.

Enfin, le Triangle des Bermudes, où a disparu le père de Paloma, est, on le sait, un espace de l’Atlantique qui accueille les théories les plus mystiques ainsi que des démentis les plus rationnels. Cet espace à peine évoqué dans le récit, dont l’imaginaire n’est donc pas vraiment imposé, sera réinvesti très différemment selon les connaissances et âges des lecteurs. Un peu à l’image de chaque personnage, qui y projette ses propres peurs, ses croyances, ses envies, sa force, aussi. Ainsi, si l’on suppose que pour la mère, le triangle des Bermudes a précipité la fin de son mari, on peut se demander si pour Paloma, le même espace n’ouvre pas des possibles : l’envie de démystifier une crainte mortifère, la volonté d’aller sur les traces de son père, l’urgence à se confronter au monde et à affermir ses propres croyances.

La boule à neige, figure de l’immobilité et d’un chaos créateur, symbolise la double lecture qu’autorisent les destins de ses personnages, les références culturelles que retravaille le récit et l’album tout entier.

V. Ovaldé & J. Detallante (2015), Paloma et le vaste monde, Paris : Actes sud junior.

Sonya Florey, Professeure à la Haute Ecole Pédagogique du canton de Vaudsonya.florey@hepl.ch

Chronique publiée le 16.05.2016

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