Zoom sur la bienveillance

Le hasard fait parfois drôlement les choses. Certaines fois, une musique, un roman ou un album jeunesse vient ponctuer un moment de façon tout à fait appropriée, sans qu’on comprenne bien pourquoi on découvre cette œuvre à cet instant.

Alors que nous sommes toutes et tous plus ou moins confinés à la maison sans pouvoir nous rassembler ni nous enlacer pour nous réconforter, nous avons plus que jamais besoin de nous sentir proches les uns des autres. Plus que jamais nous avons besoin d’empathie, d’entraide et de bienveillance.

Comme formatrices d’enseignant·e·s à la HEP Vaud, nous avons découvert, il y a quelques mois, un magnifique album jeunesse, qui traite justement de la bienveillance. Avant même que la pandémie actuelle nous touche toutes et tous, nous avions entrepris un échange à son propos, échange que nous avons décidé de faire à distance, par courriels. C’est cet échange épistolaire que nous vous offrons dans cette chronique… en toute bienveillance.

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Chère Suzanne,

Ce petit message pour te dire que j’ai découvert un album de littérature jeunesse qui mérite le détour : Je suis là, je suis là. L’autrice est Marie-Francine Hébert et l’illustratrice, Mathilde Cinq-Mars.

Le format italien de cet ouvrage m’a immédiatement plu. J’ai aussi apprécié la douceur que réverbère la première de couverture. Elle atteint le lecteur au plus profond de lui et lui donne envie d’entrer dans le texte. Les tons pastel apportent immédiatement une coloration à l’album : une volupté enveloppante et communicative s’en dégage.

Quand je suis entrée dans le texte, j’ai rapidement repéré la force de ce dernier qui amène pourtant un sujet important de notre société : la bienveillance. Les phrases sont courtes, mais percutantes. Elles sont positionnées de manière particulière sur la page, avec de grands blancs, comme pour dire au lecteur de s’arrêter, d’apprécier, de méditer.

Moi, je ne dors pas.

Je fais semblant, comme d’habitude.

J’attends maman.

Qu’elle vienne me border

et me donner un bisou en murmurant :

« Je suis là, je suis là. »

J’ai aussi envie de relever l’importance des liens familiaux. Dans cette histoire, il y a trois personnages principaux : une grand-maman qui garde ses trois petits enfants pendant que les parents travaillent, la maman qui a été licenciée de son travail et le narrateur. Le papa, qui occupe un emploi de nuit, est un personnage secondaire du récit, mais pourtant bien présent. Le matin, lorsqu’il revient, il réveille ses enfants, leur donne des bisous qui piquent, les chatouille, rit avec eux, leur prépare le petit déjeuner.

J’ai l’impression que cet album est doté d’un miroir invisible. Il permet un face à face avec nous-mêmes et nous enjoint à porter un regard sur notre famille et les liens que nous entretenons avec elle, sur les amis ou proches qui ont été licenciés dernièrement, sur la bienveillance que l’on peut avoir lorsque l’on est confronté à une telle situation. Bref, un album qui permet un arrêt sur image sur le quotidien, sur sa propre vie, sur les valeurs que l’on défend et sur les liens que l’on tisse avec les autres.

Je te le recommande vivement !

Amitiés,

Sonia

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Chère Sonia,

À ta recommandation, je suis vite allée me procurer un exemplaire de cet album magnifique. La première phrase m'a tout de suit happée : « J'entends la clé tourner dans la serrure. » Cette voix toute personnelle, qu'on sait dès le premier paragraphe être celle d'un enfant, j'avais l'impression de l'entendre, tant la narration nous amène dans l'univers de ce tout-petit qui attend que sa maman rentre du travail et qu'elle vienne le border avant de dormir. Cette narration m'a plu aussi parce qu'elle permet une focalisation interne intéressante, faisant glisser le lecteur dans la petite tête d'un enfant qui, bien qu'étant bien avec sa grand-maman qui les garde, lui, son grand frère et sa petite sœur, attend chaque soir le bisou de sa maman avant le dodo. Comme tu l'as aussi remarqué, les phrases courtes de Marie-Francine Hébert permettent non seulement de s'identifier à ce petit, mais également de créer un certain suspense puisqu'on rythme le récit par ces phrases courtes quand il s'agit du présent où on attend la maman alors que des phrases plus longues brisent la chronologie et relatent ce qui se passe avec le papa lorsqu'il rentre du travail le matin ou avec la grand-maman qui s'occupe des enfants après l'école.

Comme toi, aussi, j'ai aimé les couleurs douces et chaleureuses des illustrations de Mathilde Cinq-Mars qui nous font souvent voir les personnages en gros plans et en plongée. Ces illustrations, je ne sais pas si tu as remarqué, sont parfois agrémentées d'une plante − un lierre?... − qui enveloppe ou entoure les personnages, à certains moments du récit.

Source de l'image : http://lesptitsmotsdits.com/je-suis-la-limportance-rituels-familiaux/

Bref, un album réconfortant dont le titre prend tout son sens dans ces simples mots que la maman, la grand-maman et le petit prononcent, à tour de rôle, l'un pour l'autre : « Je suis là, je suis là. »

Je pense qu'on devrait le proposer à nos étudiant·e·s de la formation à l'enseignement primaire de la HEP. Qu'en penses-tu?

Suzanne

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Chère Suzanne,

Merci pour ton message qui a suscité de vives émotions en moi lorsque je le lisais.

J’avais l’impression que tes mots m’enveloppaient dans un monde à part, tellement ils étaient bien choisis et  réveillaient en moi la beauté de ce texte. À part les mots, j’ai aussi été attentive aux sons qui émergent de ton récit, comme la clé dans la serrure ou la voix douce de la maman ou encore le tendre et délicat clapotis du bisou.

Merci de relever la présence du lierre qui concorde parfaitement avec l’idée d’envelopper, d’entourer, de protéger cette famille. La narratrice nous fait partager ce bienêtre communicatif et chaque lectrice, chaque lecteur ne restera pas insensible à cela.

Relevons que le lierre est une plante grimpante et rampante à feuilles persistantes qui se fixe aux parois des arbres et des murs par des racines crampons. Gageons que ce lierre se fixera chez les enseignant·e·s et chez les élèves. Tel est notre défi !

Bonne soirée et à bientôt,

Sonia

 

Chronique publiée le 6 avril 2020

Par Sonia Guillemin, Professeure HEP associée, UER-FR Didactique du français – HEP Vaud et Suzanne Richard, Professeure HEP associée suppléante, UER-FR Didactique du français – HEP Vaud