Salon du livre de Genève (1/2) : trajectoires langagières

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A Montreuil, Bologne ou Genève, au seuil des possibles ouverts par la textualité célébrée, les dilemmes sont toujours les mêmes : suivi rigoureux d’un itinéraire préétabli, ou déambulation exploratoire ? La préparation d’une visite au Salon du livre (re)pose la question des trajets possibles et des avantages comparatifs de leurs configurations. Mais les détours, espaces liminaires, moments suspendus… ne constituent-ils pas le cœur du parcours, au fond ?

Cette chronique en deux parties adopte de fait la sérendipité comme principe conducteur, et la trajectoire comme concept organisateur, central au Salon 2018 dans au moins deux de ses acceptions : trajectoires langagières, trajectoires narratives… et plus si affinités, les convergences s’avérant nombreuses entre les deux sillons.

Les références complètes des ouvrages mentionnés peuvent être consultées en fin de chronique.

Bonne route !

 

Dans l’espace réservé aux formidables éditeurs québécois (dont Planète rebelle, qui s’est donné pour mandat la publication exclusive de contes poétiques), Agathe Tupula Kabola, auteure d’un éloge étayé de l’apprentissage bilingue et logopédiste de formation, rappelle l’impact considérable de la langue parlée sur le rapport au monde, et l’importance d’une prise en considération effective des profils plurilingues d’élèves, tout particulièrement de ceux rencontrant des difficultés d’apprentissage.

En d’autres termes, soient ceux proposés par Beatrice Masini et Guillaume Long (101 bonnes raisons de se réjouir d’apprendre une langue étrangère, La Joie de lire) : « Chaque langue est un monde. Les mots sont comme des clés pour entrer dans ce monde. Tant de mots, tant de clés pour d’autres mondes différents du nôtre. ».

On pense aux jeunes primo-arrivants accueillis et accompagnés dans les classes romandes, dont la maîtrise de la langue de scolarisation est extrêmement variable, le rapport aux pratiques littératiées en partie à reconstruire, les trajectoires d’appropriation d’autant plus complexes[1]. Lorsqu’est offerte à ces élèves la possibilité d’une démarche biographique[2], les formes discursives adoptées se déploient volontiers en une vaste palette langagière et modale (« écrite mais aussi orale ou dessinée, monologale ou interactionnelle, sous forme de forum ou de discussion en classe, etc »).

Au Salon, les multiples réalités de cette intégration, dont la richesse des parcours de vie confluant dans l’espace de la classe, trouvent de nombreux échos.

En premier lieu dans les récits de jeunes migrants balisant un ouvrage collectif de 2012 heureusement mis en lumière sur le stand des éditions Antipodes, consacré à l’enseignement dans les classes d’accueil du post-obligatoire vaudois. « Loudna – Sendeban – Haydar… » : en sus de la restitution de leurs histoires par certains d’entre eux, les prénoms d’élèves accompagnent la lecture des observations sociologiques et propositions didactiques composant le volume. Ils apparaissent scandés, en rangs serrés, trame ténue et continue, au pied de chacune des 300 Pages d’accueil, un à un émergés du silence et du déni d’identités.

Autres mises en récits, celles permises par le collectif Dessins sans papiers. Deux trajectoires relatées et imprimées en l’espace de deux ans, dont Le journal de Mickey Le Vieux, présenté comme le « carnet de route » d’un migrant camerounais de 16 ans, Mohamed Ndepe Tahar, auteur-illustrateur d’un ouvrage restitué dans sa lettre manuscrite, et son français également hésitant et éclatant.

A la publication émergente de tels témoignages répond une ouverture croissante de l’édition aux récits de migration fictionnels, notablement riches de potentiel didactique. Constitutif de cette tendance, le journal de Malik, 17 ans, parti lui aussi de Douala pour Un voyage sans retour (Nouveau Monde éditions), est efficacement mis en forme par l’aquarelliste Gaspard Njock, qui définit l’ouvrage comme un « docu-fiction ».

Toujours chez Dessins sans papiers, Le voyage de Hafiz El Sudani bénéficie de traductions anglaise et arabe en son sein, et d’une postface éclairant incidemment l’intérêt du texte en contexte d’enseignement : « Au début on dirait des dessins d’enfant. On s’aperçoit ensuite que ces dessins racontent une histoire : roman illustré ou bande dessinée ? ». Aux élèves et enseignant.e.s d’explorer ensemble cette « petite histoire terrible » ; à nous tou.te.s d’« espére[r] que cette longue route conduira à la lumière ».

Sont présents aussi, par leur absence, ces récits manquants dont Marie-France Etchegoin, journaliste devenue enseignante de FLE, mobilise les fragments et lacunes dans la composition d’un témoignage intitulé J’apprends le français (JC Lattès): « J’apprends ce qui fait une langue et j’apprends ce qui se défait quand on ne la possède pas. ».

Les élèves auxquels la narratrice s’adresse directement, destinataires premiers d’un texte qui tient autant du journal que du manifeste, ont-ils « parfois peur que cette langue inconnue prenne la place » de celle qu’ils identifient comme la leur, à l’instar de Talha, jeune héros du roman Des feuilles et des branches ?

Destiné à un public pré-adolescent, Des feuilles et des branches est un cadeau du Calicot, merveille de maison d’édition indépendante proposant aux enfants « des livres pour développer leur sens critique et pour rêver un monde qu’ils méritent ».

Encore non-francophone, Talha développera une amitié « par les mots, à travers les mots »  – la façon même dont le personnage de l’enseignante « apprenant » (doublement) le français établit un lien insécable avec ces élèves dont elle aimerait tant « qu’un jour ils soient assez à l’aise en français pour pouvoir lire ce récit ».

Et s’ils pouvaient le lire, ce récit, en une langue familière ?

Fondée à Marseille où « certains jours de pluie, le port a jauni », la maison d’édition éponyme s’est donné pour mission la diffusion d’albums et de poésie bilingues français-arabe. Un papier épais, qui bruisse, râcle et respire ; une esthétique délicate et puissante ; un jeu revendiqué, à portées poétique et politique, avec le sens de la lecture (« parfois le livre tourne et retourne comme une roue ») : autant de partis pris fondant l’originalité des objets précieux (et non moins abordables) produits par Le port a jauni. L’attention portée au texte, l’approche holistique de l’être-enfant invite d’autant plus pressamment à la consultation de leur cinquième collection d’Histoires courtes (2017), recueil de nouvelles bilingues et illustrées pour jeunes lecteurs.

Chez le même éditeur, les tout petits ont leurs espaces thématiques propres, explorés parfois en tout petits formats. La collection dédiée aux « Aventures de Zoé » se décline ainsi en carnets carrés tenant à un objet ou enjeu (La soupe), et dans le creux d’une main adulte. On y trouvera, pêle-mêle, des personnages minimalistes, un investissement extraordinairement dense de l’espace imparti, des retournements au sens propre et figuré, et toujours, un entrecroisement dansant des alphabets arabe et français, aéré d’échappées solo.

La lecture bilingue est aussi à l’honneur sur la scène dite de la Place suisse, où le travail de traduction se présente et se discute à l’occasion de passionnantes sessions intitulées « Lis-moi dans une autre langue ». On y découvre le travail réalisé dans le cadre de la Collection ch, projet destiné à promouvoir les échanges littéraires entre les quatre régions linguistiques du pays, dont tout un pan concerne l’enseignement post-obligatoire. La Fondation ch se propose en effet « d’envoyer les auteurs et leurs traducteurs dans les écoles du secondaire II » pour des lectures et discussions typiquement couronnées de succès : « pouvoir observer des forgeurs de mots à l’œuvre, et débattre avec eux, incite à un traitement ludique des mots et à la passion pour la littérature et ses langages ».

Chaque année, la commission en charge du projet établit une liste de tandems auteurs-traducteurs disposés à visiter les classes désireuses de les rencontrer autour d’ouvrages spécifiques, encore en nombre relativement restreint, mais voués à se multiplier. Soucieuse de favoriser la qualité de l’échange, l’équipe de Collection ch met à disposition, sur son site web, des Suggestions pour l’enseignement des textes originaux et/ou de leurs traductions. La vocation interdisciplinaire du projet y est d’emblée soulignée : idéalement, la visite s’organise dans le cadre d’une collaboration entre branches des langues de départ et d’arrivée de la traduction.

Le potentiel de cette initiative, énorme, appelle sans doute à être davantage exploité – en l’état, ainsi qu’en des configurations encore hypothétiques mais non moins envisageables, ouvertes à la littérature jeunesse et/ou au secondaire I, voire en-deçà.

A gauche, Gaël Remise et Gaspard Njock attelés à dédicacer respectivement Un amour de Stradivarius et Un voyage sans retour (Nouveau Monde éditions, 2018).

A droite, un détail d’Elle et les autres, de Nahla Ghandour et Jana Traboulsi, traduit de l’arabe par Mathilde Chèvre (Le port a jauni, 2012).

 

Peut-être est-il indiqué en outre de rappeler ici ce mot de Laurent Gajo, à mi-chemin des Pages d’accueil évoquées plus tôt: « Introduire le plurilinguisme comme enjeu pour l’institution scolaire exige en premier lieu une reconnaissance de la diversité linguistique et culturelle présente socialement et incarnée par la communauté des élèves ».[3]

Le caractère multiforme de cette diversité linguistique trouve à s’exprimer sur la Place suisse du Salon, où se verbalise la difficulté de restituer dans une autre langue nationale les différentes variétés d’une même langue mobilisées en l’occurrence par un écrivain genevois d’origine camerounaise, Max Lobe. En l’absence de variations italiennes équivalentes à celles distinguant le « français africain » du « français standard », pour le traducteur concerné, c’est un nouveau lexique qu’il s’agit d’inventer ; pas question de lisser les nuances.

Une dynamique vérifiable au-delà de la traduction, et à l’échelle du Salon : les deux univers de l’édition adulte et jeunesse se sont désormais emparés des problématiques de créolisation. Il semble bien que continuent de se multiplier les tentatives de déconstruction de l’homogénéité linguistique, ou d’extension du domaine de la langue – réponse heureuse au foisonnement effectif des registres langagiers et univers culturels de référence dans l’espace francophone de ce jeune vingt-et-unième siècle.

 

A gauche, un extrait de Manikanetish, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier, 2018).

A droite, la citation en exergue de Lire à l’adolescence : réalités et stratégies de lecture, ouvrage réalisé par Edmée Runtz-Christan et Nathalie Markevitch Frieden en collaboration avec des enseignants de français (Chronique sociale, 2010), en vente au Salon.

 

Retour en terres québécoises. Le Salon 2018, c’est aussi Naomi Fontaine, auteure issue d’une communauté dont on ignore souvent, de ce côté de l’Atlantique, qu’elle constitue une nation forte d’une langue spécifique. Innue d’origine, partie se former à l’enseignement du français dans la grande ville, Naomi est revenue, comme elle l’avait prévu – en qualité d’enseignante, puis d’écrivain.

Lorsque Naomi Fontaine confie n’avoir jamais été « encouragée à écrire, ça n’existait même pas, le métier d’écrivain », on ne fait pas tout de suite le lien avec cette autre réalité, soulignée par le fondateur haïtien des éditions Mémoire d’encrier : « En langue innue, un ‘auteur’, une ‘autrice’, ça n’existe pas… Pas plus que le mot ‘poésie’. ».

Dans les mots clairs de Nicole Brossard, poète québecoise, citée par le même Rodney Saint-Eloi : « Il faut beaucoup de phrases … » (et beaucoup de langues ?) « … pour arriver à exister. ».

 

Textes cités :

Billet, Julia, & Manon Ficus. Des feuilles et des branches. Péronnas : Le Calicot, 2018.

Durussel, Chris, Etienne Corbaz, Emilie Raimondi, & Marisa Schaller (dir.). Pages d’accueil. Lausanne : Editions Antipodes, 2012.

Etchegoin, Marie-France. J’apprends le français. Paris : JC Lattès, 2018.

Fontaine, Naomi. Manikanetish. Montréal / Québec : Mémoire d’encrier, 2017.

Ghandour, Nahla, & Jana Traboulsi. Elle et les autres. Trad. Mathilde Chèvre. Marseille : Le port a jauni, 2012 [version arabe 2010].

Masini, Béatrice, & Guillaume Long. 101 bonnes raisons de se réjouir d’apprendre une langue étrangère. Genève : La Joie de lire, 2018.

Ndepe Tahar, Mohamed. Le journal de Mickey Le Vieux. Paris : Dessins sans papiers, 2016. Pour contacter l’association, acheter les deux ouvrages publiés à ce jour, ou organiser un atelier : dessinssanspapiers@gmail.com

Njock, Gaspard. Un voyage sans retour. Paris : Nouveau Monde éditions, 2018.

Tupula Kabola, Agathe. Le bilinguisme, un atout dans son jeu : pour une éducation bilingue réussie. Montréal : Presses de l’Université de Montréal / CHU Sainte-Justine, 2017.

[1] Jeanneret, Thérèse (2010), « Trajectoires d’appropriation langagière et travail identitaire : données et analyses », Bulletin Vals-Asla, n° spécial, pp. 27-45.

[2] Baroni, Raphaël, & Chiara Bemporad (2011), « Exploitation de la démarche biographique en classe de langue », A contrario, n° 15, pp. 117-133.

[3] Laurent Gajo, « Le plurilinguisme : point de départ ou ligne d’arrivée de l’enseignement ? ». In Pages d’accueil – référence complète en fin de chronique.

Chronique publiée le 7 mai 2018

Par Fiona Moreno, doctorante à l'Université de Pennsylvanie (Etats-Unis), et assistante suppléante à l'Université de Genève, fiona.moreno@unige.ch