Littérature de jeunesse en noir et blanc : un autre regard

Je suis d’une génération où le noir et blanc allait encore de soi, les débuts de la télévision (Zorro, le jeudi après-midi, chez les copines qui avaient déjà cette boite magique), les films d’animation (le loup de Tex Avery), les films de la nouvelle vague, les photos qu’on développe à la maison dans une chambre noire, moment fascinant, mystérieux où l’image révélait lentement ses contrastes, ses lignes, ses dégradés entre noir et blanc, toutes ses grisailles comme sorties de la brume liquide de la palette d’un peintre.

 

                                                                    

        Stripes de Y. Macherez                         Perceptions visuelles d’E. Rubin   

 

Carré noir sur fond blanc de K. Malevitch

Parmi les lectures imagées en noir et blanc de mon enfance qui me reviennent instantanément, il y a Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, plus particulièrement l’image du capitaine Nemo observant la pieuvre géante depuis son immense hublot qui a marqué ma mémoire à l’encre noire indélébile, ainsi qu’une bande dessinée en noir et blanc qui a bercé mes nuits blanches d’adolescente, La balade de la mer salée d’Hugo Prat. La couleur s’est imposée, l’univers de l’image s’est démultiplié. Le choix de la couleur est devenu celui de l’évidence. Le noir et blanc n’a pourtant pas disparu, mais a perdu sa normalité. Que peut donc apporter cette forme d’expression à l’heure du numérique, des techniques sophistiquées et de l’information immédiate offrant l’illusion d’appréhender la réalité du monde en temps réel et en couleurs ?

Le noir et blanc garde encore les faveurs des peintres, des photographes ainsi que des cinéastes et correspond à un choix esthétique parfois fortement revendiqué par les artistes pour dégager des images intemporelles et poétiques, ou encore jouer sur les contrastes afin de mettre en valeur les volumes et les formes. Le photographe Cartier Bresson a continué à privilégier les images en noir et blanc après l’avènement de la couleur. Le peintre Pierre Soulage [1] (1968) disait : « Il y a des toiles en noir et blanc qui font penser à la couleur. Ce n’est pas une couleur que l’on voit mais c’est une couleur que l’on imagine ». Le film muet et en noir et blanc L’artiste a reçu de nombreuses distinctions et une renommée mondiale en 2011, Alexander Payne a obtenu l’Oscar 2014 du meilleur réalisateur pour Nebraska et se bat avec les producteurs pour qu’il ne soit jamais présenté en version colorisée. Qu’en est-il de la littérature de jeunesse alors que les enfants d’aujourd’hui sont entourés dès leur naissance d’images mouvantes et colorées ?

J. Verne (1869-1870) pour Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers, Paris : Pierre-Jules Hetzel. ©

H. Pratt (1975) pour Corto dans La balade de la mer salée, Paris : Casterman. ©

Ce que l’album [2] donne à voir

Le rôle important et parfois prépondérant de l’image dans la littérature de jeunesse est un fait établi. Sa fonction relève pourtant d’un choix diversifié de la part des créateurs de livres pour enfants et des éditeurs (Van der Linden, 2008 [3]). La présence des images s’associant au texte de manière diverse font de l’album de jeunesse un objet sémantique et sémiotique particulièrement complexe. Les interactions entre le texte et les images font appel à une grande variété de techniques graphiques afin d’obtenir des effets. De plus, la polysémie des images, la profusion des supports ne facilite pas l’analyse de ces interactions, et la réception qu’on peut en attendre.

Le texte dit, l’image montre, alors comment se combinent la narration et la monstration sur un support matériel donné ? Sophie Van der Linden (2008) voit dans la relation texte-image, trois cas de figures principaux : la redondance, la complémentarité et la dissociation. Mais, en suivant la piste du noir et blanc, me voilà confrontée à une autre dimension de l’image, centrale dans les albums de jeunesse, et que j’avais sous estimée avec ce genre de support, celle des signes plastiques qui la composent. Alors que les signes iconiques renvoient à des objets de la réalité, les signes plastiques, eux, concernent en particulier la spatialité, la texture, la forme, et la couleur (Groupe Mu [4], 1992 ; Klinkenberg [5], 1996), et n’ont pas qu’une fonction décorative. Ils sont de l’ordre du symbolique, reflétant « un concept ou un affect », Klinkenberg, 1996, p. 380. L’album est donc composé en principe de signes linguistiques, iconiques et plastiques. Le sens est produit par les différents aspects de l’album : le rapport entre texte et image, mais aussi la typographie, les couleurs, la couverture. C’est ce que Rastier [6] (1989) appelle « entour » du texte comme « l’ensemble des phénomènes sémiotiques ou (re)présentationnels associés à l’objet interprété » participant à l’herméneutique du sens. Les signes plastiques interviennent aussi bien en interaction avec le texte, dans le choix du lettrage, des caractères, de la police, et bien entendu, au niveau de l’image, dans notre cas, l’option du noir et blanc.

Noir et blanc : pas pour les enfants ?

Pour rendre compte de la variété des albums de jeunesse, il me fallait réduire son champ d’une manière ou d’une autre. L’entrée par le noir et blanc semblait être un des moyens pour y parvenir. Les images tout comme les textes expriment des sentiments, des idées que l’illustrateur cherche à transmettre. Proposer aux enfants des albums aux textes/images en noir et blanc est sans aucun doute un parti-pris esthétique des auteurs et des illustrateurs. Cécile Boulaire [7] (2005) en entreprenant une recherche sur les notices critiques des livres pour enfants dans les années 1960 dégageait une tendance très marquée dans les jugements esthétiques : « l’image enfantine doit être fraiche, vivante, simple, gaie, claire » (p. 97). La « noblesse du noir et blanc » (Boulaire, 2005, p. 110) commence à être remise au gout du jour dans les années 1970. Par exemple, créé par Christian Bruel, le collectif interdisciplinaire « Pour un autre merveilleux » (réunissant artistes, psychologues, journalistes) qui s’intéresse à la littérature de jeunesse et aux messages qu’elle véhicule pour et sur l’enfance durant cette période des trente glorieuses. Suite à l’étude menée, parait l’album: l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, en noir, blanc, rouge en réaction à la représentation trop « rose » du monde de l’enfant, le nom de la maison d’édition donne le ton: Le sourire qui mord. Il y a également la collection « Souris noire » qui depuis les années 1980 introduit auprès des enfants le mauvais genre du polar en noir et blanc [8]. Antoine Guilloppé [9] est devenu un des auteurs de référence pour les albums en noir et blanc, il a osé se lancer en 2004, malgré la difficulté de trouver un éditeur qui le suive. Ses images graphiques s’inspirent du cinéma dont il utilise les techniques : gros plans, contre plongées, Pleine lune est un album esthétique et très technique où l’image est la star incontestée, le texte tient à l’image par un fil ténu. La revue « Hors-cadre » a consacré un numéro entier [10] au noir (2010) en laissant la parole aux auteurs ayant adopté cette forme de création. On peut citer entre autres les initiateurs du projet Black Book Black [11] : Olivier Deprez, Miles O’Shea et Alexia de Visscher que je présenterais comme des bédéistes militants. Leur objectif est « de créer une Internationale des lecteurs du livre Noir aux pages noires ». A ce stade, on peut déjà constater que ces quelques exemples révèlent des genres bien distincts. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’usage du noir et blanc, dans la littérature de jeunesse est toujours bien présent actuellement. En parcourant le catalogue de la Joie de lire [12], j’ai cherché à interroger les raisons du choix d’accompagner un texte d’images sans avoir recours à la couleur. Pour les artistes qui travaillent en noir et blanc, les techniques et les outils employés sont variés : l’encre de Chine, le fusain, le crayon, la carte à gratter, la calligraphie. Cette variété de moyens va de pair avec un foisonnement créatif. Mais qu’est-ce qui motive les auteurs à oser le noir et blanc ? Pour renforcer la patine vintage et rétro d’un texte plus classique, souligner symboliquement la thématique d’un sujet difficile à aborder tel que la mort,  ou jouer sur le code de la peur du noir ? Un parti-pris psychologique pour faciliter la concentration ? Est-ce un choix purement esthétique : le trait épuré, les effets de contraste qui accentuent les mouvements des personnages hésitant entre image fixe et dessin animé? Et bien sûr, quelles sont les interactions existant entre texte et images ?

Une flânerie à travers quelques albums

Parmi les 20 collections de la Joie de lire, j’ai pu répertorier pas moins d’une cinquantaine de publications en noir et blanc. Certaines représentent d’ailleurs une collection à part entière telle que Milton le chat, 101 raisons… et les Histoires d’Amadou. Elles s’adressent à un public varié allant de 4 ans à 14 ans, voire pour " tout public", comme c’est le cas de Bimbi (2014) texte sans parole, illustré par Albertine. Il faut préciser que sept d’entre elles sont des albums sans texte. Pour construire cette chronique, j’ai délibérément décidé de les laisser de côté et de retenir uniquement les ouvrages où le signe linguistique est présent. Parmi les livres feuilletés, une sélection de perles  blanches sur velours noir, ou vice versa, que je livre à la réflexion. Dans cette première chronique consacrée au noir et blanc, partons à la découverte d’Amadou, l’insolite. 

Une petite tranche de patrimoine suisse francophone

Les Histoires d’Amadou, classifiés comme « vintage » ont entamé une seconde vie. C’est une petite tranche de patrimoine suisse francophone. En effet, cette œuvre originale de l’écrivain-enseignant en littérature Alexis Peiry (1905-1968) et de Suzi Pilet la photographe (qui vient de fêter ses 100 ans) date des années 1950. Les aventures d’Amadou se déclinent en 7 histoires qui seront publiées par les auteurs dans l’édition du Cerf-Volant qu’ils fondent eux-mêmes pour l’occasion. La Joie de lire a réédité quatre de ces albums en 2013. Amadou est une poupée de chiffon achetée par Alexis et Suzi dans un magasin d’artisanat, que Suzi va mettre en scène et en photos, avec des prises de vue en intérieur comme en extérieur. L’Opinel est la première aventure d’Amadou qui parait en 1951. Les livres de la collection sont à déguster à partir de 6 ans. Qu’est-ce qui séduit chez Amadou ? La composition originale mêle réalité et fiction à chaque image. La poupée de chiffon de 30 cm s’anime dans la vraie vie, Amadou est représenté dans la nature, dormant dans de vrais draps, ou sur le quai d’une gare. Le monde matériel est bien présent, même les escargots sont réels (Amadou marchand d’escargots). Seuls les personnages sont fictifs, comme Copain, le chien d’Amadou. Le texte lui est bien présent. Amadou rêve et s’évade. A l’école, durant la leçon de géographie, il préfère s’inventer une roulotte, plutôt que de devoir se concentrer sur un atlas. Le texte de Peiry qui peut sembler impertinent à certains, de nos jours, reflète l’aspiration à la liberté et à la créativité après la période sombre et pesante de la Deuxième Guerre mondiale. L’écriture a un ton bourru de la campagne. Derrière l’action et les images, les thèmes de l’amitié, de la solitude, de la liberté donnent à Amadou un caractère intemporel. L’image n’apparait pas systématiquement sur la double page, elle ponctue souvent un rebondissement dans le récit. Le narrateur externe, tout comme le photographe, le suivent comme une ombre. Et justement, le noir et blanc dans tout ça ? Pour Suzi Pilet, seul le noir et blanc lui permet d’exprimer ce qu’elle a à dire : « je vois ce que je veux bien voir ». Filmée par la RTS en 2000, elle disait : « il y a du mystère dans le noir et blanc, on peut faire des choses plus extraordinaires… » [13]. Amadou est extraordinaire, d’une qualité artistique exceptionnelle, et mériterait bien une chronique à lui tout seul. Le noir et blanc qui met en scène Amadou joue poétiquement sur la thématique intemporelle du personnage, celle d’un enfant qui cherche sa voie dans les méandres du vaste monde.

A. Peiry & S. Pilet (2016), Amadou, marchand d’escargots, Genève : La Joie de lire. ©

Un chat en noir et blanc partout

Est-il encore nécessaire de présenter Milton ? Milton est une star qui a sa propre collection à la Joie de lire. Toujours en noir et blanc, excepté le fond de la couverture de chaque album et parfois une pointe de couleur dans les images à partir de 2012. Milton en vacances (2012), où la couleur vient mettre en lumière un petit détail, comme la laisse rouge du chat ou un animal rencontré, la sauterelle, le lézard, la souris, l’oiseau. Un soupçon de rouge est rajouté dans Milton quand j’étais petit (2013) aux objets qui l’entourent, Milton en pension (2013) avec des fonds de page rouge ou bleu. Pendant des années, Haydé a mis en scène son chat, trouvé dans les rues de Lausanne. L’auteure dit avoir toujours dessiné des chats noirs et blancs, et n’aurait pu les concevoir autrement. Pour elle, ils sont graphiquement parfaits. Pour faire vivre Milton, elle utilise l’encre de chine. Les effets de contraste du noir et blanc sont au service des mouvements du chat en pleine action ou un zoom sur ce qu’il pense. Le texte est un monologue du matou, ou plutôt son langage intérieur qui ponctue sa pensée et anticipe ses projets, mais suggère parfois de manière délibérée l’ambiguïté de ses actes (Milton et le corbeau). Un point commun dans toutes les aventures de Milton, c’est la description de sa vie quotidienne et de ses aspirations : sa soif de liberté et d’indépendance, comme il se doit pour un chat. La narration nous invite à nous glisser dans la peau du chat. Le narrateur est le personnage de Milton. Le texte est toujours bref, tout au plus une phrase pour une double page, est un reflet des pensées de notre personnage unique, l’image, celui de Milton en mouvement, qui joue, chasse, fait des bêtises. Leur collaboration est très proche : le texte se mêle parfois à l’image, parfois il s’en dissocie spatialement, une page pour la phrase et une page pour l’image. La graphie du texte présente des traits irréguliers, plus épais ou plus fins selon les cas, les lettres sont tour à tour noires sur fond blanc, et blanches sur fond noir. L’absence de couleurs oriente le regard sur les mouvements. Parfois, Haydé emprunte au genre documentaire et pointe avec des flèches chaque élément d’un objet pour définir ses différentes composantes. Seul livre où Milton apparaît dans la collection Somnambule classifiée comme une initiation à la BD, La fugue de Milton (2010), change du format habituel (18x14), et déroge au genre de la double page des albums. Le format est plus grand (21x28) et s’adresse à des enfants un peu plus âgés (6 ans), alors que les autres albums sont proposés aux plus petits, dès 3 ans. On peut se demander pourquoi ? On retrouve bien le graphisme en noir et blanc de Milton, à quelques détails près. Le museau de Milton apparait plus allongé, est-ce pour lui conférer un caractère un peu moins naïf ?

Moi, Milton, Haydé © Editions La Joie de lire, 1997. 

Moi Milton : la double page montre le narrateur (Milton occupe toute une page, il en déborde même) et annonce le rôle principal du personnage et l’énonciateur « Je suis noir et blanc partout ». L’effet d’annonce se fait dès le titre. La tête de Milton est représentée avec les deux mots « Moi Milton » situés au dessus pour symboliser la pensée narcissique de Milton. C’est lui qui pense, qui (se) décrit et agit.

La légende noire du vaisseau fantôme, quelques bulles de frissons

Dans la catégorie Somnambule, une seule autre bande dessinée en noir et blanc. Et c’est le noir et blanc qui délimite et impose le cadre des images juxtaposées, l’une des caractéristiques voulue par le genre. Le pêcheur et les revenants (2013) annonce « la couleur » dès la première de couverture. Une pleine lune bien blanche sur une mer noire intense promet une nuit blanche pleine de fantômes et de frissons aux enfants à partir de 7 ans. L’histoire reprend la légende du vaisseau fantôme, celle d’un capitaine qui tourmente les marins depuis des siècles. Un clin d’œil pour les adultes au « sinistre pirate de l’infini » de Victor Hugo dans La légende des siècles. La célèbre légende du Voltigeur hollandais a été aussi décrite à la même époque dans le Dictionnaire infernal [14] (1844, p. 522) : « Les marins de toutes les nations croient à l'existence d'un bâtiment hollandais dont l'équipage est condamné par la justice divine, pour crime de pirateries et de cruautés abominables, à errer sur les mers jusqu'à la fin des siècles. On considère sa rencontre comme un funeste présage ». Peut-on parler ici de transtextualité ou juste de clin d’œil ? Le texte est minimaliste, ce sont les images qui racontent la terreur ou le cauchemar du pêcheur, par les contrastes accentués et altérnés du noir et du blanc. Ni les images, ni le texte ne cherchent à rassurer le lecteur sur la peur du noir, mais proposent au contraire de jouer à « fais moi peur », une autre manière de s’en distancer.

Max Estes, auteur et illustrateur américain, installé en Norvège, joue essentiellement sur les contrastes du noir et blanc ainsi que leur mise en alternance entre le fond et la forme pour dégager une atmosphère inquiétante. Le texte se résume à quelques bulles blanches sur l’océan noir d’encre, la tendance s’inverse parfois en bulles noires sur fond blanc. Ce choix du noir et blanc sur des planches mal délimitées entre elles contribue à souligner une des caractéristiques de la légende, celle des frontières mouvantes et floues de la réalité et de la fiction.

 

M. Estes (2013). Le pêcheur et les revenants, Genève : La joie de lire. ©

Gucio et César

Gucio et César (2013) est également une BD, non classée dans la collection Somnambule, c’est un classique de ce genre dans la littérature polonaise. Tout l’oppose au monde des pirates et des fantômes hantant la nuit d’Estes, ici c’est le blanc qui prédomine, dans une ambiance bon-enfant. Gucio l’hippopotame, et César le chien en sont les héros. Seule la couverture est très colorée, elle n’est pas sans rappeler la série de Petzi, l’ourson voyageur et amateur de crêpes illustrée et mise en texte par les danois Vilhelm et Carla Hansen dans les années 1950, une série encore rééditée actuellement. Le texte est simple, au service des multiples péripéties et situations comiques des aventures des deux amis. Gucio et César est recommandé pour les enfants à partir de 4 ans. En format moyen, sur 268 pages, le graphisme au trait noir et fin sur fond blanc est léger accompagne le récit, en toute harmonie. La couleur aurait-elle pu apporter quelque chose au sens du texte ou n’aurait pas plutôt eu un effet de lourdeur ou de distraction ?

K. Boglar (texte) & B. Butenko (illustration) (2013), Gucio et César, Genève : La Joie de lire. ©

Un pantin noir mystérieux

Le Pantin noir (2014) est une nouvelle de jeunesse écrite à 19 ans par Corinna Bille. Hannes Binder y apporte un visuel à la forte personnalité qui s’unit pourtant harmonieusement à un texte plutôt dense, aux petites lettres sur grand format (21 X 30). Les dessins de Binder rappellent parfois les gravures d’Escher dans ses constructions impossibles, mêlant perspectives géométriques à des motifs figuratifs. Le personnage de Luce renvoie à l’univers poétique d’Alice aux pays des merveilles et de L’autre côté du miroir des gravures de John Tenniel (1866), un exemple d’intericonicité ou de palimpseste. Binder est graphiste et bédéiste zurichois, spécialiste du noir et blanc, illustrateur d’œuvres d’auteurs plus classiques également, comme A minuit (2011) d’Edward Mörike (1804-1875). Binder a aussi adapté en BD plusieurs romans policiers de Friedrich Glauser (1896-1938). Il illustre plutôt des situations que des personnages, qui s’adaptent particulièrement au discours indirect de la nouvelle de Bille. La symbiose du texte et de l’image révèle pour moi une complémentarité particulièrement réussie où deux caractères forts s’appuyant l’un sur l’autre renforcent ensemble l’aspect mystérieux et fantastique de la nouvelle qui s’apparente au conte philosophique, contant le trouble d’un passage initiatique, celui d’une métamorphose par à-coups de l’enfant. Le noir et blanc accentue l’ambiance mélancolique, un peu angoissante reflétant l’état d’esprit de Luce qui chemine entre l’enfance et l’adolescence vers la maturité. J’ai choisi un petit extrait du texte qui illustre parfaitement bien à son tour, cet état d’esprit tourmenté et exalté propre à l’adolescence.

Extrait : « Dans les champs, des feuilles mortes et des tiges de maïs brûlent en tas, et par place on a mis le feu aux touffes sèches des talus. "Tu-es-fou ! Tu-es-fou !", lance la mésange charbonnière. Mais Luce Alvaine ne l’a pas entendue. Elle n’entend rien aujourd’hui. Elle songe : "Pourquoi suis-je sur la terre ? À quoi est-ce que ça sert de vivre ? Personne ne m'aime, personne !" » (p. 7).

L’album est recommandé à partir de 7 ans. Pourquoi pas ? Cependant, je n’ai réussi à le lire, à l’interpréter et à (beaucoup) l’apprécier qu’avec mes yeux d’adulte. Je me demande donc comment aborder ce pantin symbolique avec de jeunes enfants ? Juste en les laissant découvrir la plastique des images en laissant leur imaginaire vagabonder ? Une autre question d’ordre général se pose à moi : comment le texte original de Corinna Bille se présentait-il ? Qui a choisi de rééditer cette nouvelle d’adolescente en y ajoutant des dessins ? Est-ce Binder après lecture et affinités personnelles ? Ses dessins sont profondément empreints de sa propre interprétation du récit.

     

H. Binder (2014). Le Pantin noir, Genève : La joie de Lire. ©

Première de couverture et illustration à la carte à gratter (p. 31) 

Kurt, un drôle de personnage

C’est un personnage décalé, dont les traits permettent difficilement une identification. Kurt, le conducteur de chariot transpalettes a une moustache à la Dali, une seule mèche de cheveux, de la même forme enroulée sur elle même que la moustache, sur le sommet du crane, de tous petits yeux ronds et un grand nez en forme de U. Impossible pour moi de concevoir le personnage de Kurt en couleur, c’est le trait noir de la silhouette qui apporte toute la personnalité du personnage, jusqu’au bout de sa moustache. On peut se demander quel est le rapport entre le texte et l’image ? Pour moi, le point commun est le style faussement naïf des personnages, de la narration et des images, qui transgressent allègrement les limites de l’absurde. L’écriture est peu conventionnelle, parfois agrammaticale. L’absurde jalonne l’ensemble du récit, ponctué par le portrait loufoque et inimitable de Kurt. C’est sans doute ce visuel qui rappelle au fil du texte le deuxième degré de l’histoire. Car sous ce vernis bon enfant, se cachent des thématiques sociales bien plus graves : l’argent, le pouvoir, le racisme que l’écrivain Erlend Loe et Kim Hiorthøy le graphiste s’accordent à dénoncer avec humour (noir parfois). Proposé aux enfants généralement à partir de 8 ans, certaines thématiques sont recommandées à des lecteurs un peu plus âgés.

E. Loe (texte) & K. Hiorthøy (illustration)(2015). Kurt et le poisson, Genève : La Joie de lire. ©

Conclusion

Je reste prudente dans mes conclusions, car vous l’avez compris, cette petite incursion dans le royaume du livre illustré n’est qu’un tout premier coup de sonde pour m’y orienter. Je peux déjà affirmer noir sur blanc sans devoir trop me mouiller que depuis les années 2000, le choix d’une composition en bichromie ne semble pas dépendre pour les auteurs, ni de l’âge, ni du thème, ni du genre. Le principe systématique du coloré, du clair pour les livres s’adressant aux enfants semble dépassé. Les auteurs et illustrateurs s’adressent à un public avisé (enfants et adultes confondus), sensible à la forme esthétique particulière qu’ils proposent. Petit bémol à leur logique de médiation : La première de couverture est toujours plus ou moins colorée, celle de Pleine lune est l’exception parmi tous les ouvrages cités ici. Les éditeurs imposent-ils tout de même par démagogie, la présence de la couleur en première de couverture ? Si tel est le cas, le choix du noir et blanc reste donc une entreprise risquée pour une réception à large échelle ? Avec ce petit échantillon observé, on peut constater la diversité des styles, des compositions et des techniques de dessins, ainsi que celle des genres et thématiques abordés. De manière générale, la complémentarité entre le texte et les images est recherchée, quelle que soit la proportion entre eux, pas de cas de redondance, ni de dissociation. Dans les quelques ouvrages présentés ici, différentes logiques d’illustration se dégagent. On y retrouve la dramatisation du mystère (Bille/Binder), de la peur (Estes), du mouvement ou de l’identité d’un personnage (Haydé et Hiorthøy). Le noir et blanc est une signature bien personnelle chez tous ces illustrateurs qui impulse un dynamisme particulier au couple image/texte de chaque composition. Les photos de Suzi Pilet et les gravures de Binder conservent une forte autonomie face au texte tout en le servant par leur dynamique propre. Haydé cherche une fusion de l’image et du texte par le mouvement. Kurt est une construction identitaire qui n’aurait pas cette puissance sans la représentation graphique du personnage. La simplicité apparente du trait de Gucio et César permet de ne pas effacer la saveur parfois grinçante du texte (humour noir encore, mais humeur claire).

D’un point de vue didactique, de multiples pistes à exploiter sont ouvertes, mais elles soulèvent des questions tout aussi nombreuses :

le noir et blanc permet-il de neutraliser le superflu ? Donne-t-il plus d’espace à l’imagination et à la créativité du lecteur? Participe-t-il d’un éveil de l’émotion esthétique en échappant à l’évidence de la couleur telle qu’elle est imposée actuellement ? Est-ce un support moins conventionnel pour former un regard critique ? L’analyse des albums s’avère indispensable pour sélectionner ceux qui médiatisent plus intensément les jeux de contraste entre réalité et fiction, et en faire un moteur pour l’émergence des significations. La discussion n’est pas close : loin d’appréhender la page blanche, elle me permettra de noircir encore quelques pages sans l’impression d’avoir fait chou blanc. On peut d’ores et déjà saluer la richesse et la créativité de la littérature de jeunesse actuelle qui, comme on vient de le voir, n’est pas cousue de fil blanc.

Par Irina Leopoldoff Martin, maitre assistante à la FPSE, Genève, irene.leopoldoff@unige.ch

Chronique publiée le 6.03.2017

[1] http://fresques.ina.fr/soulages/fiche-media/Soulag00005/pierre-soulages-son-utilisation-du-noir.html

[2] Nous prenons le terme album au sens large, n’ayant pas de terme adéquat pour définir la littérature de jeunesse avec images, illustrations, photographies. Dans nos choix, certains livres ne rentrent pas dans la définition étroite de l’album en ce qui concerne la caractéristique de la double page, comme par exemple les BD, les histoires d’Amadou ou le Pantin noir qui laissent plus de liberté à la relation image/texte sans tenir compte de ce critère.

[3] L’album, le texte et l’image

[4] Groupe Mu. (1992). Traité du signe visuel. Pour une rhétorique de l’image. Paris : Seuil.

[5] Klinkenberg, J.-M. (1996). Précis de sémiotique générale. Bruxelles : De Boeck.

[6] Repris dans cette citation par Louis Hébert (2010) : http://epublications.unilim.fr/revues/as/1761#ftn28

[7] Boulaire, C. (2005). Le beau et le moche dans l’album pour enfants. In I. Nières-Chevrel (Ed.) Littérature de jeunesse, incertaines frontières (pp. 96-114). Paris : Gallimard Jeunesse.

[8] Edition Syros. Par exemple Crime caramels de Jean-Loup Craipeau avec les dessins de Christophe Rouil paru en 1987. Il est à signaler que la 1ère de couverture a changé dans sa réédition chez Mini Syros. Un nouveau look a première vue où le noir est presque absent, substitué par la couleur jaune.

[9] Rappelons qu’une chronique sur notre site est consacrée à l’album d’Antoine Guilloppé: « les prédateurs ».

[10] Il s’agit du numéro 7, intitulé : Le noir.

[11] http://www.fremok.org/site.php?type=P&id=232

[12] J’ai choisi cette édition genevoise pour délimiter mon corpus, avec la possibilité matérielle de donner une suite à cette petite recherche. La proximité me permettra par exemple d’aller rencontrer plus facilement par la suite l’éditeur ou certains auteurs installés en Suisse romande.

[13] http://www.rts.ch/archives/thematiques/culture/3479032-suzi-pilet.html

[14] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56036043/f333.item.r=marins