Lire en prison pour habiter le temps…

 

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Quatre jeunes détenus et une de leurs éducatrices en charge de la médiathèque témoignent de la manière dont l’enfermement contribue à faire de la lecture un moyen de se réapproprier l’espace et le temps. Ils racontent comment cette pratique se développe en milieu carcéral en tant que nouvel intérêt permettant à la fois de supporter l’isolement et d’échanger à propos des lectures réalisées.

 

« En prison, c’est ma drogue : il n’y a rien à faire ici ». Les mots de John [1], 18 ans, font écho à ceux des autres jeunes interviewés détenus aux Léchaires (établissement de détention pour mineurs et jeunes adultes situé à Palézieux). La lecture est vue comme une possibilité d’habiter un temps sur lequel il est difficile d’avoir une prise en condition d’enfermement. Si la plupart des jeunes dit aimer lire, tous affirment lire « pour passer le temps » et la majorité ne s’imagine pas lire une fois sortie de prison. Le milieu carcéral rédéfinit ainsi le rapport de ces jeunes à la lecture et l’isolement y est pour beaucoup (que faire pendant les longues heures passées seul en cellule sans TV ?). Toutefois, les services proposés par les éducateurs jouent également un rôle important. Les jeunes ont des goûts généralement assez affirmés et les éducateurs cherchent à répondre à leurs attentes.

Danielle, l’éducatrice questionnée, nous rapporte que la médiathèque des Léchaires comporte plus de 2000 ouvrages diversifiés incluant des romans, des BD, des revues (Géo Ado, Science et Vie Junior, Phosphore, Closer, So Foot et Sport Auto), des livres en langues étrangères, la Bible, le Coran, des ouvrages philosophiques et de développement personnel, des livres sur le sport et certains jeux ainsi que des tapis de prières et des DVD. Les jeunes peuvent faire des demandes qui – lorsqu’elles rejoignent les intérêts d’autres détenus – sont prises en compte lors de la commande annuelle de livres. C’est ainsi que les jeunes peuvent découvrir une grande variété de genres de textes, mais aussi nourrir leurs intérêts avec des histoires de bandits, des thrillers, des romans de fantasy ou des romans policiers (Cherub et Dexter, entre autres). Bien que les compétences en lecture ou le degré de maîtrise de la langue de certains puissent faire obstacle à la compréhension, une majorité de détenus emprunte des livres à la médiathèque, notamment grâce à la mise à disposition de livres adaptés en terme de contenu et de volume.

Chaque mardi, deux groupes de deux éducateurs se relaient pour accueillir les jeunes à la médiathèque ouverte uniquement ce jour-là – au grand regret de tous – pour des raisons organisationnelles. Les jeunes ont environ un quart d’heure pour choisir les ouvrages qu’ils souhaitent emprunter. Le quota de livres (6 livres ou 4 livres + 3 BD + 2 revues) est lié à des impératifs de sécurité, une certaine charge thermique maximale devant être respectée pour éviter les feux en cellule. Au début de leur incarcération, les jeunes ne peuvent pas encore quitter leur cellule et c’est donc les éducateurs qui leur proposent des lectures, généralement refusées dans un premier temps. Petit à petit, un dialogue se met en place et confrontés à l’isolement, les jeunes commencent à accepter les livres suggérés par les éducateurs pour finalement (re)découvrir une forme de plaisir de lire. Ce dialogue permet ensuite la socialisation des lectures dans le sens où les jeunes parlent volontiers des livres lus avec les éducateurs gérant la médiathèque : « ils nous parlent [de leurs lectures] quand ils sont touchés, choqués ou surpris, ou lorsqu’ils ont aimé le livre conseillé », explique Danielle.

Si les jeunes communiquent volontiers avec les éducateurs à ce sujet, ils parlent également de leurs lectures avec les autres détenus, surtout pour conseiller un livre qu’ils ont aimé. Thierry, 16 ans, affirme qu’il échange avec les autres détenus « à condition de savoir si le livre peut plaire à quelqu’un » alors que Christopher, 19 ans, dit qu’il partage ses lectures avec les autres « à condition que le livre soit bien ». Il ajoute pour exemplifier le genre de livre qui est souvent au cœur des discussions entre détenus : « par exemple, le livre sur Jacques Mesrine, tout le monde en parle. On aime bien les biographies de trafiquants ». C’est également ce que souligne Danielle lorsqu’elle évoque le succès de Pour une poignée de cerises, témoignage qui raconte comment la vie d’Edmond Vidal bascule à la suite d’un vol de cerises, érigé en lecture coup de cœur par les détenus. La socialisation de la lecture, lorsqu’elle a lieu entre jeunes, rime ici avec la création d’un sentiment d’appartenance rendu possible par des lectures qui entrent en résonnance avec le vécu personnel des détenus.

La lecture comme passe-temps, mais pas seulement

Les jeunes interviewés attribuent à la lecture d’autres fonctions. Christopher rapporte que, d’après ce qu’on lui a dit, « cela améliore le vocabulaire ». Thierry, lui, explique qu’« on apprend parfois des choses utiles pour la vie », citant l’exemple de la biographie de Mohamed Ali. Il en retient que « malgré le fait que tout soit contre lui, [Mohamed Ali] a tout de même réussi ». John concède que parfois il réussit à s’immerger complètement dans les récits choisis : « des fois, je suis à fond dedans, je lis alors même la nuit ». De son côté, Ethan, 23 ans, développe un rapport différent à la lecture qu’il associe d’emblée à une forme d’instruction. Pour lui, la lecture sert à développer « des connaissances » et à apporter « du calme » et « de la réflexion ». Ainsi il s’intéresse à des ouvrages de développement personnel, abordant par exemple la question de la dépression, précise-t-il.

A côté d’un discours commun, faisant de la lecture l’unique moyen de passer le temps, d’autres fonctions émergent en contexte d’isolement. Tout d’abord la lecture permet une forme de socialisation à la fois entre les jeunes et les éducateurs en charge de la médiathèque, mais également entre détenus pour favoriser l’émergence d’un sentiment d’appartenance, la création d’une identité commune. Ensuite, les interviews révèlent que chacun se réapproprie la lecture différemment en fonction d’un parcours personnel singulier, lui attribuant ainsi des fonctions distinctes.

La lecture, telle qu’elle est vécue aux Léchaires, permet à la fois d’habiter le temps, de supporter l’isolement, de créer des liens, voire de se développer sur un plan personnel. Toutefois, elle ne conduit pas à oublier ce qu’impose l’enfermement et les derniers mots de l’entretien de Thierry servent à nous le rappeler : « on ne peut pas changer le temps qui passe dedans »…

 

Je souhaite vivement remercier les jeunes, Ethan, Thierry, Christopher et John, ainsi que leurs éducateurs, Danielle et Raphaël, qui ont permis que cette chronique voit le jour en évoquant certains enjeux du monde carcéral rarement médiatisés.

Mes remerciements vont également à la direction et plus généralement à l’entier de l’établissement des Léchaires qui a été partie prenante du projet, notamment en rendant les interviews avec les jeunes possibles.

 

[1] Les prénoms des détenus apparaissant dans cette chronique sont tous des prénoms d’emprunts.

Par Vanessa Depallens, assistante-doctorante à la HEP Vaud, vanessa.depallens@hepl.ch

Chronique publiée le 12 février 2018

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