Les mots de la migration. L’exemple de « Partir : Au-delà des frontières » de Francesca Sanna

 

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

 

Le 26 novembre, à Berne, se tiendra la remise du Prix suisse Jeunesse et Médias 2017. Parmi les six finalistes retenu.e.s figure notamment Francesca Sanna pour l’album jeunesse Partir : Au-delà des frontières (traduit de l’anglais, Paris : Gallimard jeunesse, 2016). Traitant de la migration à partir du point de vue de l’enfant, la force de l’album se situe dans la capacité de son auteure à aborder l’indicible de l’expérience migratoire par le biais du symbolique. C’est au fil de rencontres faites dans un centre pour réfugiés, soit au contact d’enfants ayant vécu l’exil, que Francesca Sanna réussit à transposer avec beaucoup de justesse leur expérience du déplacement forcé. Le résultat : un album magnifique, bouleversant et inoubliable, qu’on relit plusieurs fois pour être sûr de ne passer à côté d’aucun de ses détails sublimes. Un immense coup de cœur !

Le récit relate l’histoire d’une petite fille, de sa mère et de son frère, forcés de quitter leur pays pour fuir la guerre. Le format horizontal de l’album participe d’ailleurs à créer l’impression d’aller de l’avant, vers l’inconnu, au fil des planches que l’on tourne. La narration, en « je » et au présent, se dévoile à partir de la subjectivité d’une enfant, tandis que les illustrations élargissent le cadre de perception pour montrer un point de vue plus large. Hormis la mention de la mer et l’illustration d’une amie de la famille portant le voile, Sanna ne situe jamais l’action dans un cadre spatial et temporel. Les personnages ne sont, eux, nommés qu’en fonction de leur relation à l’enfant – « ma maman », « mon papa », « mon frère ». Ainsi, l’écriture à la première personne permet aux enfants de s’identifier à l’héroïne, tandis que les illustrations universalisent l’histoire en traçant un itinéraire (voiture, traversée de la frontière, bateau, train) semblable à celui de nombreuses familles forcées à l’exil. Le langage, quant à lui, est plutôt simple et minimaliste. Il est convoqué pour marquer les changements d’actions et préciser les émotions qui s’y rattachent, tout en restant suffisamment général pour laisser la dimension universelle de l’album se déployer.

Ainsi, davantage que la narration, explicitant chaque étape de la migration et mettant en mots les émotions qui y sont associés, ce sont surtout les illustrations qui marquent par leur force évocatrice. Les dessins de Sanna, dans un foisonnement de couleurs, incorporent avec énormément de finesse les sentiments, les peurs, et l’imagination à laquelle recourent les enfants confrontés à la guerre, puis au « voyage » forcé.

 

L’envahissement du noir

La manière dont Sanna instrumentalise la couleur noire pour représenter l’envahissement de la guerre et de la peur sur l’enfance, est peut-être l’aspect le plus identifiable de l’album. Le noir vient en effet symboliser la peur, le chagrin, l’angoisse, soit tout ce que l’enfant perçoit et ressent sans forcément réussir à mettre des mots dessus. A titre d’exemple, la guerre est personnifiée en un monstre noir à plusieurs bras, venant d’abord semer le chaos sur une scène de bonheur familial, puis emportant « papa ». En quatre planches, les tons chauds sont progressivement remplacés par du noir, à l’exception de quelques objets, dont les lunettes du père, emblèmes d’une vie d’insouciance révolue.

 

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

 

Plus loin, alors que la mère fait appel à un passeur pour traverser la frontière, c’est à nouveau le noir qui envahit les planches, à la fois pour personnifier la nuit et pour incarner l’homme, étranger et terrifiant, qui les aide à passer le mur. Dans l’imaginaire de l’enfant, le passeur est une créature géante aux immenses yeux verts et mesquins, ayant de par sa taille emblématique le pouvoir de décider de leur destin, tout comme le garde-frontière géant et roux quelques planches plus tôt.

 

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

 

La puissance de l’imaginaire enfantin

A l’intérieur même de cette atmosphère angoissante, la force de l’imaginaire enfantin ressurgit ponctuellement, comme un mécanisme permettant à l’enfant d’échapper à la réalité. Ainsi, alors que la famille roule pendant des jours entiers en direction de la frontière et doit se cacher dans une remorque pour passer inaperçue, de manière très touchante, sur la planche suivante, le conducteur inconnu est remplacé par le père souriant et protecteur ; les objets de la remorque par des fruits et légumes très colorés ; et le paysage sombre par des collines aux tons chauds survolées d’oiseaux.

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

 

De manière similaire, tandis que la famille se retrouve dans un minuscule bateau avec de nombreux autres immigrés, les enfants parviennent à échapper à l’atmosphère étouffante et angoissante en inventant des histoires d’animaux marins. Le remplacement de la réalité par l’imagination permet une nouvelle fois de mettre en pause le monde qui les entoure, en retournant à l’enfance. L’espace exigu du bateau est ainsi symboliquement élargi par l’immensité de la mer et les histoires qu’elle permet de faire ressurgir.

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

 

Les oiseaux migrateurs

Ces moments remplis de couleur, qui emblématisent les ressources dont disposent les enfants pour faire face à la migration forcée et au chamboulement de leur univers, font écho à la fin de l’album, où réapparaissent à la fois les tons chauds et l’espoir pour la famille de l’héroïne. Une nouvelle fois, c’est le dessin et les couleurs qui marquent ce changement, dès lors qu’apparaissent les oiseaux migrateurs. Symboles de liberté et de renouveau, ils incarnent une capacité sans égale à recréer un sentiment d’appartenance où qu’ils se trouvent. C’est d’ailleurs le souhait le plus cher de l’héroïne, une fois arrivée à la fin de l’ « aventure » migratoire : « J’espère que bientôt, comme ces oiseaux, nous trouverons un endroit pour nous. Une maison bien à l’abri, où nous pourrons reprendre notre vie. » Désormais loin de la guerre, tout comme les oiseaux, la famille peut se reconstruire une vie nouvelle.

 

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

En guise de conclusion…

Dans Partir, Sanna révèle la toute-puissance de l’imaginaire des enfants, dans sa manière immensément riche d’aborder un sujet d’actualité sensible et de le rendre dicible pour un public enfantin. C’est d’ailleurs ce qui en fait un album extraordinaire :  le dévoilement, par le dessin, de la capacité des enfants à inventer des histoires et à fabriquer des univers oniriques pour échapper à une réalité difficile. En ce sens, Partir invite à valoriser, et surtout à continuer à développer l’imaginaire des petits, notamment par le biais de la littérature. Dès lors qu’on les incite à explorer la puissance créatrice de leur esprit, on les encourage également à nourrir un espace mental qui leur est intime et dont eux seuls ont la maitrise, quelles que soient les circonstances externes ou les problèmes rencontrés dans la vie réelle. Aux enseignants donc de s’emparer de la littérature jeunesse et d’albums comme celui-ci, pour montrer aux enfants que l’imagination n’a aucune limite !

 

 

 

Sur la même thématique : 

  • Akim court – Claude K-Dubuis, L’école des loisirs, 2012. (dès 6 ans)
  • Eux, c’est nous – Illustré par Serge Bloch, avec un texte inédit de Daniel Pennac, Les éditeurs Jeunesse avec les Réfugiés, 2015.
  • Les migrants – Mariana Chiesa Mateos, Le Sorbier, 2010. (dès 8 ans)
  • L’oiseau de Mona – Sandra Poirot Chérif, Rue du Monde, 2008. (dès 5 ans)
  • Mon ami Paco – Luc Baba, Marion Dionnet, Les Territoires de la mémoire, 2012. (dès 8 ans)
  • Moun – Pascal, Pastel, 1995. (dès 6 ans)
  • Petit point – Giancarlo Macri, Carolina Zanotti, Editions NuiNui, 2016. (dès ans)
  • Tu vois la lune – Agnès de Lestrade, Anaïs Bernabé, Anna Chanel, 2010. (dès 7 ans)

 

 

par Violeta Mitrovic, assistante-doctorante à la HEP Vaud, violeta.mitrovic@hepl.ch

 

Chronique publiée le 14 novembre 2017

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