Entretien avec Alice Meteignier, auteure de Max et Marcel

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Paru aux éditions MeMo en 2016, le premier livre jeunesse d’Alice Meteignier a pour titre Max et Marcel. Ces deux amis – l’un est homme, l’autre cheval – vivent une existence paisible dans leur jardin, tout en rêvant d’horizons inconnus. L’anniversaire de Marcel est l’occasion idéale pour une escapade. Dans des images-tableaux poétiques et parfaitement maîtrisés, Alice Meteignier narre ce périple (d’un jour ou de plusieurs mois, peu importe), ses imprévus, les obstacles surmontés, et la surprise d’une rencontre. Entretien avec cette illustratrice qui, avec une grande une économie de mots, raconte dans son livre les plus belles aventures de l’enfance et de la vie.

Cécile Desbois-Müller : les prénoms des deux héros ont-ils une signification précise ? Pour ma part – et sans doute parce que le livre a une grande portée artistique –, j’ai tout de suite pensé à Max Ernst et Marcel Duchamp !

Alice Meteignier : Je n’ai pas pensé à Max Ernst et Marcel Duchamp, mais l’idée me plaît ! Bien loin de la référence artistique, je voulais qu’un des personnages s’appelle Marcel, comme mon grand-père, un excellent jardinier. Quant à Max, c’est un choix totalement arbitraire ; ce prénom sonnait bien avec Marcel, comme une assonance ou une allitération.

Pourquoi faire cohabiter un homme et un cheval ?

Faire vivre ensemble un homme et un cheval était le postulat de base, je suis partie de ces deux personnages pour construire l’histoire autour d’eux. Il me semblait intéressant que l’animal ne soit pas soumis à l’homme ni qu’il ait un statut d’animal de compagnie, mais que tous les deux entretiennent un rapport d’égal à égal. Marcel, le cheval, a d’ailleurs un comportement humain : il porte des chaussures, souffle des bougies, fait du vélo. Il ne sert de monture que furtivement, et presque ironiquement.

Max et Marcel sont des amis, et quand on est enfant (ou même plus tard), c’est le genre d’amitié dont on peut rêver.

Max et Marcel, Alice Meteignier © éditions MeMo, 2016.

Ces deux personnages vivent dans un monde heureux, clos sur lui-même…

Ils ne connaissent pas le monde au-delà de leur potager, et l’anniversaire sert de prétexte pour partir en voyage. Une fois sur la route, le décor change. Si on a l’impression que leur univers reste clos, c’est que j’ai voulu me concentrer sur Max et Marcel. Le décor, comme celui d’un théâtre, leur sert d’écrin. Je ne pense pas que leur absence d’interaction avec l’extérieur soit négative ; ils ont plutôt une attitude contemplative face au monde (comme le lecteur face au livre).

La rencontre avec le troisième personnage, tout comme le fait de partir de chez soi, représente une ouverture.

Justement, quelle est la fonction de ce protagoniste qui apparaît à la fin du livre ?

Ce personnage symbolise ce que le voyage apporte à Max et Marcel. Avec ce nouveau compagnon, leur quotidien est enrichi d’une présence et ne sera plus jamais comme avant. Leur monde clos s’ouvre.

Dans le livre, de nombreuses planches sont consacrées à la nature ; la ville, elle, n’apparaît qu’une seule fois, et semble peu accueillante, bruyante. Faut-il y voir un message à visée écologiste ?

La ville est la première étape du voyage ; elle devait être dépaysante, rien ne ressemble à leur décor familier. Elle contraste aussi avec les autres paysages parce qu’elle est habitée. Des silhouettes anonymes et des voitures en masse témoignent de sa densité et de son inhospitalité. Si elle avait été trop accueillante, Max et Marcel n’auraient pas ressenti le besoin de poursuivre leur route.

C’est un livre où la nature est très présente, elle l’a été dès le début du projet. Si on y trouve un certain engagement pour l’environnement, je ne suis pas contre, bien au contraire. Cependant, il n’était pas dans mes volontés de porter un discours. La nature occupe une place importante, elle est un personnage à part entière. Libre au lecteur de l’interpréter comme il le souhaite.

Max et Marcel,  Alice Meteignier © éditions MeMo, 2016.

Au cours de leur voyage, les deux héros testent différents moyens de locomotion qui, tour à tour, montrent leurs limites. Sauf peut-être le tout dernier, cette montgolfière qui les ramène chez eux…

Je voulais montrer que les héros pouvaient voyager sans véhicules, en marchant (les vélos sont, par exemple, vite abandonnés). C’est peut être ce qui explique leurs chaussures rouges, si présentes. Finalement, même si ma volonté consistait plus à pointer une économie de moyens qu’à amener un discours écologiste, les deux se rejoignent parfaitement.

Ce qui m’intéressait avec la montgolfière, c’était de proposer un nouveau chemin, hors sol, qui changerait le point de vue de Max et Marcel. Ils se détachent de la terre (à laquelle ils sont très liés) pour découvrir sous un nouveau jour le monde, puis leur jardin.

Pouvez-vous nous parler des techniques utilisées pour réaliser les planches du livre ?

Les illustrations sont réalisées avec un mélange de techniques qui me permettent de créer un univers inhabituel. Il y a du collage, de la peinture noire, du stylo, et les motifs rayés sont des coups de pinceau avec de l’encre. Pour ce premier livre, le mélange des techniques avait pour principale fonction de répondre au mieux à mes envies graphiques. Mais on peut voir dans l’aspect brut des illustrations une résonance avec la ruralité de Max et Marcel et l’économie de moyens qui découle de l’histoire.

Et il y a le noir qui structure chaque image…

Utiliser autant de noir pour un livre jeunesse était une de mes volontés premières. Alors qu’il est habituellement associé à des sentiments négatifs ou à la nuit, j’ai voulu m’en servir d’une autre manière. Tout à la fois, il incarne la terre et fait ressortir les autres couleurs ; par contraste, celles-ci apparaissent plus éclatantes. Les enfants qui découvrent le livre ont généralement moins d’a priori sur le noir que les adultes ; j’ai essayé d’adopter le même regard qu’eux.

Max et Marcel, Alice Meteignier © éditions MeMo, 2016.

Finalement, cette balade dans la nature n’est-elle pas aussi une balade dans l’art ?

J’ai imaginé les décors comme des sortes de tableaux ou des décors de théâtre dans lesquels les personnages se promèneraient de page en page. J’aime quand la technique du dessin est liée au discours de l’histoire. Pour ce livre, je n’ai pas vraiment exploité cet aspect mais j’y travaille pour un nouveau projet.

J’aimerais que l’écriture graphique de mes illustrations aiguise la curiosité de l’enfant, que les textures que je crée stimulent le toucher alors que les pages restent lisses.

Y a-t-il des artistes qui vous inspirent dans votre travail ?

J’essaye de ne pas laisser de trop fortes références influencer mon travail, car je cherche surtout à produire des images neuves et singulières. De ce point de vue, je cherche à me rapprocher de l’art brut, si l’on admet qu’il s’agit d’un monde vierge culturellement (cette vision étant à la fois utopique et réductrice). N’étant pas autodidacte, je tente d’oublier mes références pour dessiner.

Evidemment, certaines images m’inspirent tout de même, comme celles de Jockum Nordstrom. Son statut est intéressant, car on retrouve ses dessins à la fois dans des livres pour enfants* et dans des galeries sans qu’ils soient fondamentalement différents. Ses œuvres évoquent d’ailleurs l’art brut, et il me semble que j’admire autant ses dessins que sa faculté à changer de support.

Par ailleurs, je me nourris surtout d’images qui ne viennent pas de l’illustration jeunesse ; dans le désordre, je pense à Savignac, Saul Steinberg, David Hockney, Paul Cox, et j’aime beaucoup les dessins d’enfants qui sont souvent très efficaces.

Vous parliez d’un album en préparation. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Je travaille sur un nouveau livre aux éditions MeMo. Il est difficile de trop en dévoiler car tout peut encore changer. Mais disons que l’histoire que j’ai imaginée traite en trame de fond du dessin, et la technique des illustrations a un rapport direct avec le récit. Tout ça servi par des personnages qui sont des papillons…

 

* Par exemple : Marin et son chien (Pastel, 2005), Sailor et Peka (Cambourakis, 2017)

 

 

Propos recueillis par Cécile Desbois-Müller, médiatrice du livre et critique spécialisée en littérature jeunesse, cecile.desbois@gmail.com

Chronique publiée le 22 novembre 2017