Du côté de la création (elle est autrice) comme de la réception (elle est chroniqueuse), Sylvie Neeman se nourrit et nourrit avec enchantement la littérature pour la jeunesse. Tous les quinze jours, cette artiste du sens, des mots et des images offre son regard de lectrice dans une chronique publiée dans le journal Le Temps. Le 1er novembre 2020 Sylvie Neeman enquête sur la figure du loup à l’occasion de deux récentes parutions d’albums pour la jeunesse.

Ogres, loups, sirènes … qu’est-ce qu’une figure d’ailleurs ? Une figure détient un sens au-delà du texte. Elle est le produit d’un chemin d'interprétation tracé par le lecteur au fil des scènes et des livres, le produit aussi de performances sémiotiques qui se déploient dans le temps et la tradition (Rastier, 2001). Pour mieux être comprises dans leur variation, les figures se collectionnent et la vitalité de la littérature jeunesse en fournit d’infinies singularités. De l’image du loup bourreau et dominant  du père Castor à celles des loups drôles et sympathiques de Geoffroy de Pennart et Phillipe Corentin, les contes revisités n’en ont pas fini de jouer de sa symbolique. Rappelons-nous aussi le virtuose album Coeur de Bois[1] (Chronique publiée le 21 août  www.voielivres.ch)  et son loup isolé, délaissé, diminué sous le poids des années passées à se nourrir de l’âme des autres, faisant à la fois dialoguer nos zones d’ombres, celles des autres, la possibilité ou l’impossibilité du pardon.

En classe de français collectionner les figures est une modalité offerte par la lecture en réseau. Mettre des livres en réseau implique un travail sur l’intertextualité, « des liens à construire et à expliciter avec les élèves entre des œuvres littéraires » (Boutevin & Richard-Principalli, 2008),  de travailler « au ralenti » (Tauveron C.,2005) les scènes d’actions emblématiques où se joue le destin des personnages. Les élèves sont alors amenés à nommer une figure, décrire ses traits langagiers et iconiques par lesquels un·e artiste la représente, établir des familles de textes où elle apparait. Comprendre ces textes nécessite de s’intéresser particulièrement aux personnages, à leurs pensées, à leurs intentions, à leurs actions et bien souvent de lever l’implicite avec lequel l’auteur égare volontairement le lecteur.

Mais alors qu’en est-il dans les deux albums dont Sylvie Neeman nous parle ici ?

Claire Detcheverry, Chargée d’enseignement HEP Vaud

Les loups superstars

La petite Tiguidanké n’a pas froid aux yeux. - ©François Soutif / Kaléidoscope

Entre farce vaudevillesque et conte écologique, la figure du loup ne cesse d’inspirer les auteurs jeunesse

«Si tu ne finis pas ton assiette, Tiguidanké, j’appelle le loup!» C’est Papa qui parle ainsi, et devant l’obstination de la fillette il met sa menace à exécution. Le loup arrive et ne fait qu’une bouchée de… Papa. Tiguidanké ordonne alors au redoutable canidé de finir l’assiette litigieuse. Il refuse: les petits farcis, très peu pour lui! Puisque c’est comme ça, elle appelle le chasseur, qui dévore le loup. S’inviteront encore, dans cet album théâtral, un ogre et une (sacrée) grand-mère…

Tunique rose

La fillette imaginée par Vanessa Simon Catelin ne se laisse pas impressionner: avec ses tresses afros et une licorne arc-en-ciel sur sa tunique rose, elle mène le bal, n’a peur de rien et surtout pas des personnages tous plus effrayants les uns que les autres (merci François Soutif!) qui se succèdent à sa table.

©Vanessa Simon Catelin, autrice
François Soutif, illustrateur
Tiguidanké
Kaléidoscope, dès 4 ans

Entre poupées gigognes et conte en randonnée, voici une amusante façon non seulement de jouer avec les protagonistes des contes classiques, mais aussi de relativiser les menaces et autres tactiques parentales. Tel est pris qui croyait prendre, dans cette joyeuse pantalonnade où les illustrations flirtent avec la caricature et où rarement huis clos aura été aussi peuplé et mouvementé!

Le dernier loup

La petite Rouge saisit un goûter et un fusil à bouchon et déclare: «Je pars attraper un loup.» Sa maman ne s’inquiète pas, des loups, il n’y en a plus dans les parages depuis «au moins cent ans». Après quelques mésaventures dans les bois, Rouge aperçoit une maison: ici vivotent, entre lectures et jeux de société, le dernier loup, le dernier ours et le dernier lynx du pays.

Autour d’un thé, les trois compères évoquent pour la fillette le bon vieux temps, lorsque la forêt, immense, grouillait de bêtes de toutes sortes, et qu’il n’y avait qu’à tendre la patte pour se nourrir. Les illustrations, savoureuses, font alterner au fil des pages la vivacité d’un récit d’aventures et l’évocation tantôt mélancolique, tantôt enthousiaste d’un passé révolu.

Joyeusement écologique, délicatement didactique, et carrément humoristique: c’est un Petit Chaperon rouge contemporain, bien décidé à agir pour sa planète, que l’anglaise Mini Grey propose à ses jeunes lecteurs. Car de retour chez elle, Rouge sait comment aider ses nouveaux amis – quand bien même cela devrait prendre cent ans!

 

©Mini Grey, autrice et illustratrice
Le Dernier des loups
Rue du Monde, dès 5 ans
Texte et illustrations S. Neeman

 

Chronique publiée le 23 novembre 2020

Par Sylvie Neeman, autrice pour la jeunesse et chroniqueuse au journal Le Temps

 

[1] ( Meunier H. & Lejonc R., 2017 )