Quelle place les animaux occupent-ils en littérature jeunesse ? Comment les met-on en récit ? Au sein de quels dispositifs ? Dans quels types d’ouvrages ? En regardant à la loupe trois types d’albums animaliers illustrés – abécédaires, bestiaires ou récits – se dessine un imaginaire : celui que l’espèce humaine a développé autour du règne animal et de sa propre place dans ce monde « sauvage ». Cette première chronique l’explore à partir des abécédaires animaliers.

 

Un peu d’histoire(s)

L’abécédaire constitue l’un des plus anciens genres destinés à la jeunesse. Des frises alphabétiques qui ornent les livres d’heures médiévaux aux albums d’aujourd’hui, leur forme a évolué magistralement. Au tournant de cette histoire, le XIXe siècle et les progrès de la scolarisation. Entre la loi Guizot[1] et celles de Jules Ferry[2], l’édition des livres destinés aux enfants – les ouvrages scolaires, d’une part, les ouvrages récréatifs et instructifs autre part – connaît un âge d’or. Réservés à un usage familial, les abécédaires accompagnent cette apogée. Ils se structurent autour des étapes d’apprentissage de la lecture (alphabet, syllabes, mots, petites phrases) avant de proposer, en fin d’ouvrage, l’exploration alphabétique d’un thème. Les progrès techniques, les jouets ou, pour ce qui nous intéresse, les animaux, sont des sources d’inspiration inépuisables. Les exposés sont documentés, mais longs, souvent moralisateurs et privés d’images. Ces dernières s’introduisent dans les pages, en noir et blanc, à la fin du XIXe siècle. Les ouvrages y gagnent en préciosité, devenant l’apanage de l’élite sociale.

Abécédaire Le petit naturaliste, 1851.

 

C’est dans les années 1880 que l’abécédaire sort définitivement de sa chrysalide : avec l’arrivée de l’image en couleur, il devient – enfin – album. Bientôt, le genre accueille de nouvelles recherches artistiques : travail typographique, recours à l’humour, interaction avec le lecteur… Le thème des animaux se prête encore plus à cette façon d’envisager le livre jeunesse. Dans Le premier livre de l'enfance (1927), l’inénarrable Benjamin Rabier croque de sa ligne claire des animaux joviaux, les ancre dans des situations quotidiennes ; Jean de Brunhoff avec L’Abc de Babar (1934) – héros inventé par sa femme Cécile de Brunhoff – propose au lectorat de rechercher dans des scènes tout aussi familières, quoique peuplées d’éléphants débonnaires, des objets et personnages répondant à un ordre alphabétique.

 

Le premier livre de l’enfance, Benjamin Rabier, 1927.

 

De cette longue histoire[3], de ce rapport texte-image encore en construction, les artistes contemporains tirent un héritage précieux mais malléable. Se prêtant toujours à son inventaire, le monde animal n’en finit aujourd’hui pas d’être exploré.

 

 

ABC de Babar, Jean de Brunhoff, 1934.

 

Jeux et joie de mots

Les abécédaires contemporains ont pour point commun de ne plus viser directement l’apprentissage de la lecture ; ils proposent – plus subtilement – d’instaurer une proximité, une complicité, avec la langue.

Abécébêtes d’Olivier Tallec (Actes Sud, 2019), album aux dimensions dignes d’un tableau, s’organise en doubles-pages : à droite, la lettre et une phrase. A gauche, l’illustration dans une palette de couleurs très maitrisée. Le texte joue sur les consonances et allitérations pour créer des récits absurdes, à la façon des non sense anglais. Un « kangourou en képi et kimono klaxonne sur des kilomètres de ketchup »… ça n’existe pas ! Et pourquoi pas ? répondrait Desnos. Comme dans un cadavre exquis, la phrase débride l’imagination par la magie de mots qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer. A d’autres endroits, les enfants se frottent à un vocabulaire inaccoutumé : « Lors du bal burlesque des bêtes à bottes la barbe du bélier de bric et de broc brûle dans une bien belle brume bleutée ». Comment ne pas avoir envie de s’amuser à son tour avec cette langue ? Montrer une image aux élèves pour faire découvrir la lettre concernée, rechercher d’autres mots pour inventer des récits, considérer ces histoires comme des incipit et les poursuivre… Nombreuses sont les possibilités ! On pourra aussi inscrire l’album dans une perspective historique en les confrontant à un Alphabet plus ancien, celui de Jean de la Fontinelle (ci-dessous). D’un même procédé littéraire se dégagent des scènes à la fois ressemblantes et tellement différentes : avec Olivier Tallec, le livre n’est plus un prétexte à l’instruction, mais au plaisir, à l’amusement et à la création.

 

A gauche, Alphabet de Jean de la Fontinelle ; à droite, Abécébêtes d’Olivier Tallec.

 

Dans un tout autre format, Zou le zoo ! de Cécile Roumiguière (Seuil jeunesse, 2018), est lui aussi basé sur la recherche de la sonorité. Ici, les animaux sont en cavale, et n’en perdent pas pour autant leur bagout, loin s’en faut ! Participant de A à Z à une histoire au rythme endiablé, chaque protagoniste (l’alligator, la baleine…) y va de sa répartie. L’enthousiasme est général, accentué par les allitérations et consonances exclamatives. Même la tortue sort de sa léthargie : « Tiens partir… Tellement tentant ! Un peu de tenue, ni tâche, ni trac. Patatras, pas de tracas : je suis prête ! » Emballement de mots et d’interjections pour un abécédaire qui a choisi la forme d’un récit avançant par tirades, sans que l’émetteur ne soit forcément nommé (aux lecteurs et lectrices de deviner). A cette excitation, qu’on pourra faire goûter par la lecture orale, répond l’art du papier d’Eric Singelin qui propulse par ses pop-up des animaux décidés vers la liberté.

 

De l’image

Il est des créateurs et créatrices qui préfèrent entrer dans l’abécédaire par l’image. Delphine Chedru, avec A comme baleine (Nathan, 2015) convie le lectorat à une chasse à l’intrus. Si les animaux sont très présents dans le livre, des personnages, objets et végétaux s’y affichent aussi dans chaque double-page. Tous commencent par une même lettre sauf un… Le jeu consiste à identifier ce qui se présente sous nos yeux pour débusquer celui qui n’a pas sa place, et qui se trouve être un animal. Pour cela, il faut déjouer les pièges tendus par les « H » muets, les « G » qui grincent ou qui geignent, les « E » qui, en s’accentuant, deviennent graves ou aigus. Le plaisir sera immense de voir les élèves découvrir l’indice laissée par l’autrice-illustratrice : le nom de l’intrus débute toujours par la lettre suivante. Ainsi à la lettre « C », l’indésirables est-il un « dragon » qui occupera le centre de la page d’après avec, à ses côtés, un… écureuil. On s’amusera beaucoup à bâtir une contre-liste des intrus, nouvel abécédaire sujet à d’innombrables aventures et récits. De l’image au texte, la boucle est bouclée.

A comme baleine fait inévitablement écho à l’ABCD d’Henri Galeron (Les Grandes personnes, 2017) : là aussi, les animaux sont omniprésents mais n’excluent pas objets et protagonistes. Pour chaque lettre, une trentaine de sujets sont mis en scène dans un rapport texte-image d’une rare intelligence : en faisant se côtoyer des protagonistes ayant pour seul point commun leur initiale, Henri Galeron crée des tableaux surréalistes, des visions oniriques ; il crée une œuvre. Le regard explore l’image, s’attarde sur un sujet, perd de vue l’objet de sa quête avant d’y revenir. Ici pas d’intrus ; la densité des devinettes se suffit à elle-même. Et aux intérêts pédagogiques réels (enrichir son vocabulaire et sa connaissance) est préférée la pensée poétique et artistique (s’émerveiller, oser, inventer, se tromper, lister…).

 

Henri Galeron, ABCD, Les grandes personnes, 2017.

 

ABC zoo (Casterman, 2021) de Janik Coat repose, lui, sur le principe de l’accumulation. L’âne Antonin est seul dans sa prairie blanche immaculée bordée d’eau, il est bientôt rejoint par Barbara la baleine, puis Cyprien le chien, et ainsi de suite jusqu’à la dernière page, celle du Z, qui comporte pas moins de 26 animaux. La règle du jeu influe sur le parcours du lecteur qui hésitera peut-être à choisir une planche au hasard : facile de retrouver le zèbre dans la page finale, mais on aura peut-être eu plus de difficultés à identifier, quelques pages avant, Xavier le xérus ! D’autant que les animaux changent de place de page en page et que seuls leurs prénoms sont écrits. Dans ce Où est Charlie ? des animaux, il y va de l’observation et, au-delà, comme dans les précédents exemples, de la contemplation des aplats de couleurs, contrastes et formes quasi abstraites.

 

Janik Coat, ABC Zoo, Casterman, 2021.

 

S’affranchir de la réalité ?

Créer un abécédaire revient pour l’illustrateur ou l’illustratrice à composer sa propre liste d’animaux, à donner droit de cité à certaines espèces, en négliger d’autres. Pour mettre cette sélection – subjective – en évidence, on pourra présenter les couvertures de livres en damier et demander aux élèves de nommer les animaux représentés : les connaissent-ils ? Certains apparaissent-ils plus que d’autres ? Vivent-ils sous nos latitudes ou ailleurs ? Après cette première approche, la classe se penchera sur l’intérieur des ouvrages : le pop-up Bébés animaux de A à Z met essentiellement en scène des animaux de la jungle si ce n’étaient ces dinosaures incongrus ; Emilie Vast, dans son Alphabet des plantes et des animaux (Memo, 2017), montre une prédilection pour des animaux familiers, d’autres – moins connus – pointant pourtant le bout de leur nez ; dans Abécébêtes, le mélange des genres prime et s’affiche même comme un parti pris d’un joyeux pêle-mêle.

A bien y regarder, ces abécédaires s’amusent à déclasser – selon une contrainte textuelle – les ordres et classes du monde vivant pour les réagencer à leur goût, à la guise de leur imaginaire. C’est Emilie Vast qui nous invite dans un rêve éveillé où le « nandou nidifie au milieu des narcisses » et « l’ibis est intrigué par les iris » (Alphabet des plantes et des animaux).

 

Emilie Vast, Alphabet des plantes et des animaux, Memo, 2017.

 

Ce lien avec l’imaginaire s’avère toutefois ambigu car, souvent, le dessin est évocateur, et l’espèce dessinée réelle. Cela peut créer une confusion chez le lectorat qui n’est pas toujours conscient de ce jeu d’aller-retour avec la réalité. C’est pourquoi, peut-être, certain.e.s font le choix de rendre la frontière tangible, de l’enjamber pour basculer d’un côté ou de l’autre.

Dans L’ABC d’Eric Carle (Mijade, 2017), l’auteur américain a pris le parti de documenter la vie de ceux à qui il donne corps par ses collages. Pour chaque animal, il dit en trois lignes un peu de son comportement, s’inscrivant dans une visée didactique, dans un art de transmettre par la beauté.

Maxime Derouen avec L’abécédaire des animaux imaginaires (A pas de loups, 2018) a opté pour la ligne contraire. Dans ce qui évoque un carnet de naturaliste, des bêtes surgissent, têtes et corps empruntés à des espèces différentes. Ni le Blairossignol, ni la Jumente religieuse, ni l’Alligatortue n’existent en dehors de son imagination… L’auteur va jusqu’à représenter les terres où ces espèces habiteraient fondant sur un fond de carte, presque familier, les silhouettes des deux espèces croisées. Ici tout est brouillé sauf le contrat de lecture.

Maxime Derouen, L’abécédaire des animaux imaginaires, A pas de loups, 2018.

 

Quelle relation à l’animal ?

En reprenant le damier de livres, l’enseignant finalement orientera l’attention des élèves sur la représentation des animaux : ont-ils l’air dangereux ? Sont-ils représentés en mouvement ou immobiles ? Dans quel environnement évoluent-ils ? Ceux-ci relèveront certainement le détachement des animaux de leur environnement premier au profit d’aplats de couleur ou de fonds blancs ; leur attitude figée, posée – un peu comme s’ils étaient exposés – souvent expressive ; les activités étonnantes auxquelles ils se livrent lorsqu’ils s’animent : certains cuisinent, s’accoutrent de lunettes, dansent (Abécébêtes) ; d’autres s’enfuient, s’encouragent, parlent (Zou le zoo !) ou méditent, examinent et se querellent (Alphabet des plantes et des animaux). Autant d’attitudes qui font écho à celles d’un autre animal… l’espèce humaine.

 

 

Cette personnification des animaux est ancienne, ancestrale peut-être, présente déjà dans les fables d’Esope. Et elle continue de nous questionner : pourquoi ne pas représenter les animaux dans une de leurs activités principales (chasser par exemple) ? Ou dans leur environnement naturel ? Les abécédaires fourmillent d’indications sur les valeurs que la société entend inculquer aux enfants. Au XVIIIe siècle, en France, ils sont ornés d’un bonnet phrygien ; au XIXe siècle, de nombreuses pages sont destinées à l’apprentissage des « civilités », c’est-à-dire les bonnes manières ; au XXe siècle, L’Alphabet des petits Français (1918) glorifie les combats auprès des jeunes lecteurs. L’on est donc en droit de se demander quel(s) message(s) les abécédaires de la fin du XXe et du XXIe siècle véhiculent. Bien sûr, ils sont d’abord et avant tout une invitation à la poésie, l’art, et la créativité, mais ils disent aussi beaucoup de notre relation à l’animal. Que révèle, par exemple, cette tendance à faire de lui un objet de rêverie ? On pourrait la comprendre comme une mise à distance de la sauvagerie – qui serait aussi… la nôtre –, une volonté – non avouable – de domestication, ou encore comme la sublimation d’un monde qui nous échappe et que nous rejoignons en créant une mythologie. Certainement, existe-t-il autant de réponses à ces questions que de créateurs et créatrices, que de lecteurs et lectrices…

 

 

Chronique publiée le 22 mars 2021

Par Cécile Desbois-Müller, cecile.desbois@gmail.com

 

 

[1] En 1833, la loi Guizot oblige les communes de plus de 500 habitants à se doter d’une école primaire de garçons, privée ou publique, et à rémunérer au moins un instituteur.

[2] Dans les années 1880, les lois Jules Ferry instaurent l’instruction primaire obligatoire, gratuite et laïque pour les enfants des deux sexes, âgés de six à treize ans révolus.

[3] Retrouver l’histoire des abécédaires et des archives magnifiques sur le site de la BNF : https://gallica.bnf.fr/html/und/livres/abecedaires?mode=desktop