La littérature de jeunesse : qu’en pensent les étudiant·e·s en formation initiale de la HEP Vaud.

Photo de Marta Wave provenant de Pexels

Imaginez-vous, jeune enseignant·e de français, qui avez la volonté, l’envie de faire découvrir et lire de la littérature de jeunesse à vos élèves, de faire entrer cet univers dans votre classe avec des ouvrages intéressants, de qualité, et pourquoi pas un album jeunesse, qui n’est pas réservé qu’au cycle 1! Et puis… il vous faut choisir. Quel livre, quel album, pour travailler quoi ? Où chercher l’inspiration, les conseils ?

Mes questionnements nourrissent mes recherches, un soir, puis deux, puis trois autour de la littérature jeunesse. Je creuse pour en connaître davantage sur les librairies romandes, indépendantes de surcroît – car j’ai à cœur de connaître les « petits » commerçants qui nous entourent et de valoriser leur investissement – les associations qui peuvent représenter une ressource pour les enseignant.e.s en quête de nouveautés et de surprises. Mes déambulations numériques me portent à découvrir la richesse de ce secteur, de ses acteurs qui en font la promotion et participent d’une manière certaine à son éclosion en Suisse. Une tendance qui se lit dans toute l’Europe ces dernières années.

Voyageons ensemble, si vous le voulez bien.

 

Succès confirmé 

« Ce qui est beau avec la littérature jeunesse, c’est qu’elle plaît autant aux adultes qu’aux enfants. » C’est avec le sourire grand que le dit Catherine Drijard, libraire et copropriétaire de la librairie genevoise Au chien bleu, spécialisée en littérature jeunesse (voir plus bas). « C’est une littérature extrêmement complexe, qui éveille l’intérêt de plus en plus de lecteurs comme un genre à part entière, explique Loreto Nunez, directrice de l’Institut suisse Jeunesse et Médias (ISJM). Jamais elle ne s’adresse qu’à la jeunesse ! »

De plus en plus de lecteurs ? Petit détour par quelques chiffres pour vous en convaincre. En 2016, en France, les ventes de livres pour enfants ont dépassé celles de la bande dessinée… le secteur jeunesse représente alors le deuxième secteur de vente après la littérature générale (Le Temps, 5 novembre 2017). Près d’un livre sur cinq acheté est un ouvrage jeunesse ! (France Inter, 29 novembre 2017).

En Suisse, pas d’études qui permette de chiffrer les ventes en elles-mêmes, mais autant de personnes passionnées, comme Loreto Nunez de l’ISJM et Damien Tornincasa, responsable de la plateforme numérique Ricochet, ainsi que leurs équipes, qui font un travail rigoureux de promotion mais aussi d’archives et de documentation sur la littérature de jeunesse en Suisse. Et le secteur se porte très bien. Il y est plus que florissant, aussi dans la production de livres jeunesse. Ainsi, un livre jeunesse sur quatre est produit et édité par la Suisse ! Les deux spécialistes évoquent des maisons d’éditions historiques, et pour la Suisse romande, La Joie de Lire, ou une plus jeune, Helvetiq, par exemple. Ils remarquent l’énergie grandissante portée par de petites initiatives en faveur de la littérature jeunesse, des associations, des bibliothécaires, des prix et événements dédiés.

 

La littérature  et l’objet livre

Des progrès techniques, d’impression, ont permis la naissance d’une littérature qui se lit, se regarde, se montre, et ne se cache surtout pas. Elle est aimée et scrutée pour son contenu et pour son entier en tant qu’ « objet » qui porte en lui un investissement considérable de temps, de compétences et d’écriture.

« Si je devais décrire l’évolution de la littérature de jeunesse, alors je dirais qu’elle va de pair avec celle de la société, explique Loreto Nunez. Elle est un miroir de la société, elle reflète ses préoccupations, son image de l’enfant, de son éducation. » Un constat partagé par Damien Tornincasa. Ce dernier remarque également la richesse des thématiques abordées par la littérature de jeunesse, comme l’écologie, la condition féminine, les identités de genre et sexuelles, mais aussi l’histoire et les sciences. « Nous observons un souci de décloisonner la littérature de jeunesse chez ses auteurs, avec un travail mené dans le but de créer le déclic auprès des moins jeunes, et des enseignants. »

 

Liberté, confiance

Genève, rue Leschot 11. C’est à quelques pas de la plaine de Plainpalais que se sont installées Catherine Drijard et Catherine Yersin, il y a dix ans. Le pas de porte franchi, notre regard est attiré par les nombreuses publications qui habillent tous les murs, tout le mobilier de Au chien bleu. Loreto Nunez et Damien Tornincasa me confirment qu’il s’agit d’une des rares librairies indépendantes spécialisées en littérature jeunesse en Suisse romande.

Ma rencontre avec Catherine Drijard est brève, mais ressourçante. Entre les clients – qui affluent ! – et la mise en place des derniers arrivages, la libraire me parle les yeux brillants de la liberté que lui procure la lecture des livres « pour enfants », leur côté ludique, drôle et décalé. Elle me liste volontiers quelques auteurs et illustrateurs suisses, tels qu’Albertine, Emmanuelle Houdart, Fred Fivaz ou encore Christine Pompei et deux auteurs favoris, le Français Max Ducos et la Hollandaise Catharina

Valckx. Le design des ouvrages pour la jeunesse lui tient particulièrement à cœur.

Yverdon, rue du lac 44. Il faut passer la porte d’un immeuble et monter quelques marches pour accéder à L’étage. Là, un tube de Pink Martini résonne dans cette librairie généraliste lumineuse... L’ambiance y est décontractée. Dans cette enseigne, une place particulière est laissée aux ouvrages pour la jeunesse. Nathalie Wyss, auteure suisse et libraire responsable du secteur jeunesse, m’indique que le secteur représente 15% des ventes de la librairie. Sa collègue Cyrielle Cordt-Moller note une évolution dans la fonction des ouvrages de littérature de jeunesse : « Ils sont davantage aujourd’hui des outils pertinents pour aider à la compréhension du monde qui nous entoure. Pour moi, c’est aussi un outil de médiation, une littérature qui a la force d’apporter un souvenir à ses lecteurs, d’asseoir un rapport de confiance avec l’objet livre.»

Qu’en est-il de leur collaboration avec les enseignant·es ? Les trois libraires disent recevoir beaucoup de commandes d’établissements. Elles remarquent que souvent les enseignant·es se déplacent dans leurs librairies avec une idée précise de ce qu’ils recherchent (thématique, voire même le nom de l’ouvrage en particulier). Elles restent toutefois convaincues que le contact et le conseil qu’elles pourront apporter sera moins normé que dans les grandes surfaces ou les chaînes, et les propositions privilégieront aussi la découverte de petits éditeurs que l’on ne trouvera pas forcément dans les grandes enseignes.

 

 

Cette sélection et proposition d’ouvrages en librairie indépendante, versus les grandes chaînes, avait aussi nourri ma volonté d’aller à leur rencontre. Nathalie Wyss explique ainsi que leur grande contrainte est de faire des choix pour une question de place. Cyrielle Cordt-Moller ajoute également la question de la manutention. Toutes soulignent toutefois leur volonté de proposer une offre « complémentaire » à celle de la chaîne helvétique Payot par exemple, et non concurrente.

Deux coups de cœur 

De nombreux ouvrages m’ont été présentés durant ces rencontres, physiques et à distance… le très beau « Forêt des frères » de Yukiko Noritake a été notamment mis en avant par Catherine Drijard et Cyrielle Cordt-Moller… que je ne saurai que vous recommander ! Mais deux en particulier me semblent présenter un intérêt particulier pour le corps enseignant  : « Mon cœur », de Corinna Luyken et « Nuit étoilée » de Jimmy Liao, tous deux publiés en français dans la deuxième moitié de l’année 2020.

 

Mon cœur

Cet album est remarquable par la finesse et la sobriété de son illustration, en noir, blanc et jaune. Le style de dessin, comme au fusain, lui donne un côté élégant, et très poétique. Son texte qui se découvre phrase par phrase (une phrase par double page ou par page) est composé avec un vocabulaire relativement simple, qui petit à petit résonne en rime. Le texte et les illustrations sont complémentaires. Il y a également une gradation dans l’usage de la couleur (plus grande) en lien avec le développement narratif.

Je le proposerais volontiers pour étudier les émotions au cycle 1 – les différentes émotions que l’on peut ressentir, comment l’on peut se sentir au gré d’une journée, et avec quelle(s) perspective(s) un sentiment de tristesse peut s’effacer. L’album montre la force que chaque être humain possède en lui, devant le besoin de réconfort par une autre personne. Cette piste peut s’inscrire dans l’objectif L1 15 du PER, et la progression « Découverte des émotions ressenties à la lecture ou à l'écoute d'un livre (peur, rire, tristesse) ».

 

©HongFei

 

Nuit étoilée

Plus volumineux que « Mon cœur », Nuit étoilée narre en « je » le vécu d’une jeune fille adolescente. Le lecteur est plongé dans son quotidien, traverse ses émotions, sa solitude, sa vision d’événements du quotidien, à l’école (harcèlement), mais aussi en famille (parents absents, décès d’un grand-parent, deuil) et une amitié « éphémère » mais porteuse de beaucoup de sens et d’espoir. Le langage est simple mais relève de plusieurs métaphores et inférences dans la trame narrative qui permettrait plutôt une exploitation au cycle 2, aussi du fait des thématiques comme le deuil ou le harcèlement scolaire évoqués, et l’adolescence.

©HongFei

 

Les illustrations, très colorées, dessinées comme aux crayons de couleurs sont magnifiques et, pour beaucoup, très poétiques. Des références à Magritte et Van Gogh se perçoivent au fil des pages, donnant à l’art une place certaine aussi dans cet album.

 

©HongFei

©HongFei

En termes didactiques, plusieurs pistes restent possibles ! L’on pourrait travailler autant en français l’objectif L1 25, notamment les progressions comme l’exposé des compréhensions, et la mise en évidence d’éventuelles divergences d’interprétation à la suite de sa lecture, et pour plusieurs épisodes du récit. Un travail interdisciplinaire entre français et arts visuels serait également envisageable, en partant du titre « Nuit étoilée » en référence directe au tableau de Van Gogh, travailler l’analyse de cette œuvre, son contexte, son interprétation (A 24 AV) puis une analyse plus fine du travail sur l’illustration et la correspondance « récit » et « illustrations » dans les albums de jeunesse et l’usage souvent particulier des deuxième et troisième de couvertures (qui se répondent ou donnent aussi ici des éléments de compréhension de l’histoire contée).

©HongFei

 

Ainsi s’achève mon voyage en librairies qui, je l’espère, aura semé en quelques lecteurs et lectrices, en vous, une envie d’aller vous émerveiller devant des étages de pages et d’images et d’enrichir votre bibliothèque (intérieure aussi) de nouvelles publications, pour vous et vos élèves.

 

 

Chronique publiée le 29 mars 2021

Par Céline Rosalba Bilardo, étudiante de 3e année, filière BP

 

 

Quelques références pour aller plus loin :

Institut Jeunesse et Médias : https://www.isjm.ch/

Plateforme Ricochet : http://www.ricochet-jeunes.org/

Koutchoumoff Arman, L. (2017, 5 novembre). Livres jeunesse: les raisons d’un boom. Le Temps. url: https://www.letemps.ch/culture/livres-jeunesse-raisons-dun-boom (dernière consultation le 23 novembre 2020)

Siméone, C (2017, 29 novembre). Littérature jeunesse : la vraie vie des auteurs jeunesse racontée en chiffres. France Inter. URL:

https://www.franceinter.fr/culture/litterature-jeunesse-la-vraie-vie-des-auteurs-jeunesse-racontee-en-chiffres (dernière consultation le 23 novembre 2020)

S.n. (2020, 2 avril). À la découverte de la littérature enfantine suisse. URL: https://www.houseofswitzerland.org/fr/swissstories/science-education/panorama-offre-editoriale-livres-enfants-suisse