Le crayon magique de Malala

Dans un contexte social où la parole féminine s’émancipe et où les mouvements féministes tels que #MeToo contribuent à promouvoir l’égalité homme-femme, qu’en est-il de la littérature jeunesse contemporaine ? Quels modèles féminins propose-t-on actuellement aux jeunes générations ? Nous souhaitons questionner les exemples qui font la part belle aux destins de femmes, dans une volonté d’éduquer à l’égalité des sexes, de mettre en avant des figures féminines mémorables, ainsi que de sensibiliser le jeune public aux différents stéréotypes de genre.

 

Ceci est le second volet d’une série de trois portant sur des héroïnes de littérature jeunesse. Le premier volet se trouve ici : Ces destins de femmes qui ont marqué l’Histoire.

Malala, militante pakistanaise de la vallée du Swat ayant obtenu le prix Nobel de la paix en 2014, présente un parcours de vie particulièrement marquant et propre à inspirer les jeunes filles du monde entier. Le destin de Malala, que nous avons pu suivre dans les médias – dans le documentaire « Class dismissed » du New York Times, sur le blog « Journal d’une écolière pakistanaise » de la BBC ou en 2013 à l’ONU, lors de son plaidoyer mémorable en faveur de l’accès à l’éducation des filles – est celui d’une jeune femme qui se bat pour la liberté de parole avec un aplomb hors du commun.

Alors que les talibans ont voulu la faire taire en 2012 lors d’une tentative d’assassinat, sa conviction et sa détermination l’ont au contraire poussée vers un engagement encore plus marqué en faveur de l’instruction des enfants. C’est pourquoi nous proposons de parcourir un album jeunesse retraçant l’histoire de la jeune femme, adapté aux enfants dès 6 ans. Intitulé Le Crayon Magique de Malala (ãGautier-Languereau/Hachette Livre, 2017), l’album est une adaptation de l’autobiographie Moi, Malala (ãHachette Book Group, Inc., 2013), traduite dans plus de quarante langues. Nous nous questionnerons notamment sur la manière d’aborder l’album en classe et sur les interprétations possibles à en donner.

Croyez-vous à la magie ?

« Je commençai à voir que la plume et les mots peuvent être bien plus puissants que les mitraillettes, les tanks et les hélicoptères. Nous apprenions comment combattre. Et nous mesurions la force de nos prises de paroles. »

Moi, Malala, p. 212

Le crayon magique de Malala est une allégorie défendant les valeurs fondamentales de l’enfance : la liberté, les rêves, l’imagination et le droit à l’éducation. Ainsi, les actions militantes de Malala, détaillées dans le récit autobiographique, sont personnifiées par un crayon magique, que la jeune héroïne manipule avec brio au fil des planches pour faire disparaître les injustices dont sont victimes les enfants. Le contexte historique et sociopolitique de la région du Swat, approfondi dans Moi, Malala, est volontairement absent de l’histoire relatée dans Le Crayon magique, dotant par là le témoignage d’une portée plus universelle. Sur le mode de l’exemplum, le récit de Malala montre au jeune public l’importance de l’éducation et de la liberté d’expression pour combattre toute forme d’oppression.

L’album ouvre sur une double planche où l’héroïne s’adresse au lecteur. La question, « Croyez-vous à la magie ? », entourée du dessin représentant Malala avec un crayon et un cahier duquel émanent de magnifiques dessins de fleurs dorées, suggèrent que la jeune fille possède des pouvoirs magiques. Ceci a pour effet d’ouvrir l’horizon d’attente du conte merveilleux, avant de révéler au fil de l’histoire que la magie ne trouve pas sa source dans les éléments surnaturels. Au contraire, elle est en chacun de nous, dans les gestes ordinaires. Le crayon ne devient magique qu’au contact des enfants qui, eux seuls, détiennent le pouvoir d’exprimer et de défendre leur imagination. La magie est donc ailleurs !

Au sein de ces planches, les écrits de Malala se métamorphosent en fleurs de couleurs qui donnent de la vie et ensoleillent une ville grisée, symbolisant ainsi les possibles de la liberté d’expression. Avant d’entamer la lecture de la suite de l’album, il serait intéressant de faire émerger en classe, de manière interactive, ce que les élèves feraient apparaître à l’aide d’un crayon magique. Puis, afin de produire l’effet escompté par l’album, il serait également propice de s’attarder sur cet incipit, en entamant une discussion autour des univers de croyances que les enfants associent au mot « magie ». Dès lors que l’héroïne réalise qu’un objet magique ne suffirait pas à changer la condition des enfants de son pays, les élèves parviennent-ils à une conclusion similaire ?

Les enfants-chiffonniers

En l’occurrence, durant la nuit, Malala rêve dans un premier temps de recevoir un crayon magique lui permettant d’améliorer le monde dans sa dimension matérielle : « mettre une serrure à [sa] porte pour que [ses] frères arrêtent de [l’] ennuyer », dessiner « les plus belles robes pour [sa] mère, « de solides bâtiments dans lesquels [son] père aurait plein d’écoles gratuites pour les enfants ». Mais, de manière itérative, chaque réveil de la jeune fille est un rappel que la magie ne se présente pas de cette manière. C’est au contact d’une réalité autre, soit en devenant témoin d’une scène quotidienne d’enfants-chiffonniers, que l’héroïne réalise que l’égalité et l’accès à l’école ne sont pas à la portée de tous les enfants. En se décentrant, la jeune Pakistanaise prend conscience que c’est d’un « monde meilleur, un monde en paix » dont elle et les enfants du monde entier auraient le plus besoin.

Le caractère exceptionnel de cette scène est marqué par « un jour », qui introduit l’élément déclencheur. Le fait que l’héroïne est uniquement de passage à la décharge marque l’inégalité des chances, tout en accentuant le contraste entre sa vie et celle des enfants-chiffonniers. En outre, Malala reste attentive à ne pas salir ses « jolies chaussures », alors que la fille de son âge est « en train de trier une pile d’ordure » accompagnée de garçons qui « repêchaient de la ferraille ». L’utilisation de la préposition « en train de » et de l’imparfait suggèrent qu’il s’agit d’actions qui durent et qui se répètent. Cette confrontation à l’altérité aboutit à une forme de clairvoyance : le crayon magique doit être au service d’un monde dénué de guerre et de pauvreté, où tous les enfants seraient égaux. Cette planche fait d’ailleurs écho au passage du livre où la jeune militante décide d’ouvrir une fondation pour l’éducation des enfants, ce qui montre bien l’impact de cette scène sur sa nouvelle perception du monde.

« Je voulais lancer une fondation pour l’éducation des enfants. J’avais cela en tête depuis que j’avais vu les enfants travailler sur la montagne d’ordures. Je ne pouvais toujours pas oublier l’image des rats noirs galopant dans la décharge, et de la fille aux cheveux collés par la crasse qui triait des déchets. »

Moi, Malala, p. 287.

Élever sa voix

A l’arrivée des talibans, désignés dans l’album comme « des hommes puissants et dangereux », l’école est interdite aux filles de son pays. En réponse, Malala transforme le souhait d’obtenir un crayon magique en une action concrète. Elle se met à écrire pour dénoncer les injustices et lutter pour l’éducation des filles : « Et moi, j’ai parlé au nom de toutes les filles de ma vallée qui, elles, ne pouvaient s’exprimer. » Et la magie de son crayon opère ! Les prises de paroles de Malala traversent les frontières et obtiennent du soutien aux quatre coins du monde. Considérée comme une « arme de la connaissance » (Moi, Malala, p. 400), la plume de la jeune militante trouve son écho auprès de citoyens solidaires au combat pour l’accès universel à l’éducation.

« Croyez-vous à la magie ? Moi oui. […] Très souvent, nous découvrons la valeur de nos voix lorsque nous sommes réduits au silence, exactement comme nous comprenons l’importance de la lumière une fois dans l’obscurité. J’ai enfin trouvé la magie que je cherchais, dans mes mots et mon travail. »

Par ces mots, l’héroïne clôt son récit et confirme que la véritable magie se trouve dans notre capacité à agir au service des valeurs qui nous tiennent à cœur. Même face au danger et à la peur, symbolisés par les « hommes dangereux [qui] ont voulu [la] faire taire », la puissante voix de Malala l’emporte !

Un crayon, une action !

Le message d’enthousiasme et d’espoir qui se dégage du Crayon magique encourage les enfants à percevoir l’importance de l’instruction et la force que représente la liberté d’expression. En ce sens, en raison de ses actions et son militantisme, Malala s’érige en véritable modèle d’altruisme et de persévérance, qualités qu’elle manifeste pour la cause de ses semblables et la défense des valeurs de l’enfance. En sus de faire réfléchir les plus jeunes aux aspects liés à l’éducation et à l’importance de la prise de paroles, l’album se présente également comme une occasion d’exposer les élèves aux dimensions interculturelles omniprésentes dans l’album. Le décentrement, le développement de l’empathie et la conscientisation de l’altérité sont en outre des éléments qui peuvent aisément être abordés en classe, au fil de la lecture de l’album.

Quelle que soit la manière d’approcher cet album jeunesse, nous retenons avant tout la possibilité de mettre en avant une figure féminine forte, susceptible d’inspirer les petits comme les plus grands. De plus, comme il s’agit d’une jeune militante de notre époque, le Crayon magique permet également de parler de la « vraie » Malala, pour davantage faciliter l’identification. En s’adaptant à l’âge du public, on peut par exemple approfondir les détails de sa vie ou montrer aux élèves l’album photo qui est inséré au milieu de l’autobiographie Moi, Malala. L’idée derrière ceci est de mettre les enfants face à un modèle féminin positif et influent, qui peut les inciter, dans le futur, à oser faire entendre leur propre voix. Dans un contexte démocratique où la parole des jeunes acquiert progressivement une valeur performative – les exemples de Greta Thunberg et des diverses grèves d’adolescents en faveur du climat à l’appui – l’encouragement de tels élans semble plus qu’essentiel !

Malala

Illustration : Sarah Grass©

 

Par Violeta Mitrovic, assistante-doctorante à la HEP Vaud, violeta.mitrovic@hepl.ch

Chronique publiée le 25 février 2019