Dans cette chronique, Voie Livres poursuit son exploration de la tension narrative. Roman à énigmes, roman noir ou roman à suspense : la construction des intrigues peut fonctionner comme un puissant levier renforçant l’envie de lire. Frissonnons donc avec une série suisse, qui allie des personnages d’enfants et d’adolescent·es, des lieux que vous connaissez tous·tes et des récits parsemés d’indices et de rebondissements.
Genèse et développement d’une collection locale
En novembre 2019, les éditions Auzou Suisse lancent, sous la direction éditoriale de Gwenaëlle Hamon, une collection de récits destinés aux 10-13 ans, intitulée « Frissons suisses ». Les deux premiers volumes de la série, « Taveyanne, la porte au diable » et « Black Justice 1.0 », ont été respectivement confiés à Marc Voltenauer et à Nicolas Feuz, deux auteurs de polar pour adultes, bien installés dans le paysage littéraire romand. La collection comble ainsi un segment éditorial resté vacant en Romandie, celui du lectorat préadolescent jusqu’alors peu investi. Elle s’est depuis considérablement enrichie, avec une trentaine de titres, portés par une quinzaine d’écrivain·es.
Des volumes indépendants, des caractéristiques communes
La plupart des volumes de « Frissons suisses » se lisent de manière indépendante : chaque auteur·rice développe son univers et ses personnages. Découvrons ensemble quelques-uns de ces univers.
Taveyanne, la porte au diable, Marc Voltenauer, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2019
Dans « Taveyanne, la porte au diable », Mélissa et son jeune frère, Adam, en vacances dans un village d’alpage, partent à la recherche d’un cabri disparu et se retrouvent sur la piste d’une autre affaire inquiétante.
Dans « La jeune fille du lac noir », l’écrivaine Marie Javet met en scène deux cousins que l’adolescence a éloignés et qui se rapprocheront en enquêtant sur d’étranges phénomènes qui se déroulent à proximité du Lac Noir.
La jeune fille du Lac Noir, Marie Javet, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2021
Pyromane, Philippine de Gréa, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2025
« Pyromane », le roman de Philippine De Gréa, se déroule à Meyrin, où un groupe d’adolescent·es traquent la piste de feux inexpliqués.
La saga de « Black Justice » de Nicolas Feuz fait exception : les mêmes héros, Loris et Yoan, affrontent d’un tome à l’autre la même menace, invitant à une lecture suivie plutôt qu’à une entrée isolée dans chaque volume.
Black Justice 1.0, Nicolas Feuz, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2019
Au-delà de leur unicité, les différents récits publiés dans la collection se rejoignent dans quelques caractéristiques qui constituent et marquent l’identité de la série.
- Un ancrage romand. Chaque volume se déroule dans un lieu suisse identifiable, réel, souvent touristique ou patrimonial : l’Hospice du Grand-Saint-Bernard, le glacier de Moiry, l’Abbatiale de Payerne, les mines de sel de Bex… La fiction prend appui sur des références géographiques et culturelles que les élèves connaissent peut-être déjà ou qu’ils pourraient visiter avec leur classe, pendant ou après la lecture du roman.
- Des enquêtes menées par des enfants ou des préadolescent·es. Les héros ont entre 10 et 13 ans, l’âge du lectorat visé. Ils·elles ne sont ni détectives ni inspecteur·rices, mais des jeunes ordinaires, parfois des fratries ou des amis, happés par une affaire qui s’entremêle avec leur quotidien.
- Une noirceur assumée, mais mesurée. Les quatrièmes de couverture adoptent les codes esthétiques du roman noir (fond sombre, typographie dynamique), sans que les contenus ne soient édulcorés à l’excès. Les intrigues mobilisent des thèmes sérieux, tels que le meurtre ou le harcèlement, mais sous une forme allégée : peu ou pas de sang, et des coupables adultes que les adolescent·es démasquent au terme d’une enquête.
Roman à énigme ou roman noir ?
Dans le prolongement d’une chronique précédente consacrée aux intrigues qui reposent sur la tension narrative, on peut se demander comment catégoriser les récits de la série « Frissons suisses ».
Pour mémoire, Todorov isole trois sous-genres à l'intérieur du roman policier, selon la manière dont chacun organise le temps du récit et l'intérêt des lecteur·rices. Le roman à énigme est le modèle classique et repose sur le mécanisme de la curiosité, nourri par deux histoires qui se superposent : l'histoire du crime, déjà terminée quand le récit commence, et l'histoire de l'enquête, qui occupe tout le récit et vise à reconstituer le contexte et le mobile du crime. Le roman noir dépeint souvent un monde marqué par la violence, la corruption ou les inégalités. Il fonctionne différemment : il n'y a pas vraiment de mystère à percer, puisque le récit ne relate pas un crime déjà commis, mais il coïncide avec l'action en train de se dérouler prise en charge par des narrateur·rices parfois des malfaiteur·rices eux·elles-mêmes. Le roman à suspense emprunte à la fois le mystère du premier, car une part d'inconnu subsiste, et l'action du second, puisque le récit avance en temps réel et ne relate pas un crime déjà commis. Ici, le récit montre d'abord la cause, une menace qui se prépare par exemple, et l'intérêt du récit tient à l'attente de ce qui va en résulter.
Les « Frissons suisses » empruntent aux trois régimes et ne se laissent pas ranger dans une case unique : cette hybridité contribue à leur intérêt pédagogique. Sur le plan de la structure narrative, les récits relèvent majoritairement du roman à énigme : l’intrigue offre un nœud et un dénouement en une centaine de pages, en distillant des indices qui permettent aux élèves de suivre l’avancée de l’enquête. Concernant les thèmes traités et l’atmosphère, la collection s’inscrit dans le roman noir contemporain, avec des exemples tels que le harcèlement scolaire, l’addiction aux jeux vidéo ou le trafic d’animaux. Au-delà de l’énigme, c’est également le contexte qui est mis en lumière, en pointant des phénomènes sociaux qui résonnent avec les préoccupations actuelles des enfants et des adolescent·es. Au niveau de la tension narrative, le suspense est un moteur de l’intrigue et on peut supposer qu’il contribue à engager les élèves dans la lecture. Penchons-nous à présent sur un volume de la collection, en particulier.
La dépouille glaciaire, de Natacha Farquet : zoom sur une énigme palpitante
La dépouille glaciaire, Natacha Farquet, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2025
Difficile de ne choisir qu’un roman pour exemplifier la collection. Pourquoi celui-là ? Parce que l'intrigue se déroule au Val d'Anniviers et parce… Florey, vous aurez mené l’enquête, est un nom anniviard. Un choix de cœur et de montagne.
L’incipit est constitué d’un prologue, situé 20 ans avant le présent du récit, qui pose les fondements de l’énigme :
Porté disparu.
Printemps 2005.
La nuit était tombée. Il y avait de la lumière dans le foyer. Une douce chaleur émanait du poêle. La table était soigneusement dressée. Une savoureuse odeur provenait de la cuisine.
Simone faisait les cent pas dans la salle à manger. Elle attendait son mari pour le souper. Ce n’était pas son habitude d’être en retard. En tant qu’alpiniste expérimenté, il planifiait toujours ses randonnées avec soin, en ne laissant rien au hasard. Il était fier de préparer lui-même ses itinéraires.
L’alpiniste rentrera-il ou non ? Pour le savoir, il faudra lire : laissons le suspense entier. Après le prologue, le récit rejoint le présent d’énonciation : en 2025, les élèves d’une classe de 8H à Vercorin préparent la journée Futurs en tous genres, un projet intercantonal visant à élargir horizon professionnel des jeunes et à lutter contre les stéréotypes de genre.
La dépouille glaciaire, Natacha Farquet, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2025
Le récit réunit ensuite avec maitrise les éléments incontournables d’un roman à énigme dans lequel on se laisse emporter avec délices : un corps momifié qui réapparaît et qui disparaît, une inimitié entre des élèves qui se transforme en une relation solidaire, une quête de vérité par-delà les années. A l’arrière-plan, émergent des questions liées au réchauffement climatique, aux enjeux du développement touristique d’une région et de la force de la nature, qui ancrent le récit dans le réel et contribuent à l’épaissir.
La dépouille glaciaire, Natacha Farquet, Collection Frissons suisses © Auzou suisse, 2025
Quelques pistes didactiques
Au-delà du plaisir de lire ces récits qui font frissonner, voici quelques idées pour accompagner les élèves dans leur découverte du texte et pour enseigner la compréhension de l’écrit :
- Comparer les régimes de lecture, en faisant lire un extrait d’un récit de la collection « Frissons suisses » et un extrait du Club des cinq (Enid Blyton) ou d’un récit à énigmes d’une autre époque, pour faire émerger collectivement des caractéristiques communes et des spécificités.
- Constituer, à partir de plusieurs titres lus par des sous-groupes d’élèves, une carte de la Suisse romande des « Frissons suisses ».
- Travailler le paratexte et ses indices génériques, en faisant observer aux élèves les couvertures (fond noir, typographie, illustration) et les quatrièmes de couverture de plusieurs tomes : quel horizon d’attente peut-on esquisser ? Cet horizon d’attente est-il confirmé ou non par la lecture ?
- Aborder les thématiques sociales par la fiction : certains tomes traitent de thématiques proches des élèves, sans discours moralisateur : harcèlement, addiction aux écrans, réchauffement climatique,… Ces dimensions, au premier plan ou en arrière-fond de l’enquête, se prêtent à un débat centré non sur le texte en soi, mais sur la thématique sociétale sous-jacente.
- Mettre en œuvre des dispositifs ou des activités qui travaillent sur l’identification au personnage, facilitée par l’âge et la situation des héros et des héroïnes, proches des élèves. Aurais-je agi de la même manière que lui ou elle ? Comment est-ce que je me positionne quant à l’attitude et aux choix de ce personnage ? Autant de questions autour desquelles les élèves peuvent débattre, en s’engageant et en tentant de mieux comprendre le récit.
Envoyez-nous vos meilleures idées, qui enrichiront ce début de liste !
Sonya Florey, Professeure ordinaire à la Haute école pédagogique du canton de Vaud (sonya.florey@hepl.ch)
Voie Livres remercie sincèrement Natacha Farquet pour son autorisation à reproduire les extraits de son roman.







