Aborder les enjeux brûlants de l’intelligence artificielle avec un public de jeunes lecteur·rices, c’est le défi qu’a relevé Matthieu Ruf avec Les Mystères de l’IA, son premier roman jeunesse publié aux éditions La Joie de lire. À travers ce livre, il a le projet de « transmettre » et de « rendre compte de la complexité de la société », c’est précisément ce qui en fait une lecture précieuse pour aider élèves et enseignant·es à se saisir de ces questions. Voie Livres a rencontré l’auteur qui développe les idées portées par son livre, une réflexion autour de la sauvegarde de l’expérience humaine et du vivant. Ce choix littéraire s’inscrit dans des débats qui animent aussi la recherche en didactique. Avant de revenir sur cette rencontre, nous proposons de situer les enjeux sociétaux et éducatifs que soulève l’intelligence artificielle générative.
L’IA, un enjeu sociétal et éducatif
Si la question de l’intelligence artificielle générative [désormais IAG] suscite de la méfiance chez certain·es enseignant·es et chercheur·ses en didactique de la littérature, l’intérêt pour la compréhension des bénéfices et des limites d’une approche computationnelle est prégnant (Acerra et al., 2024; Bazile et al., 2024; Gefen & Huneman, 2025). Aujourd’hui, les machines s’apparentent à des homologues humains, en simulant des aptitudes psychiques ou mentales à travers de puissantes capacités de calculs et de traitement de données (Alombert, 2025). Dans ce contexte porteur d’un risque de déshumanisation de la pensée, l’enjeu n’est plus uniquement d’intégrer l’outil IAG, mais aussi d’interroger comment l’extériorisation des savoir-penser se matérialise et transforme les processus d’enseignement-apprentissage en classe (Alombert, 2025; Bazile et al., 2024; Gefen, 2023).
Le récent cadre de littératie en IA AILit « Donner aux apprenants les moyens de s'épanouir à l'ère de l'IA » (OCDE/Union européenne, 2026) et les recommandations de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) soulignent la nécessité de former le corps enseignant pour mieux encadrer les usages et développer l’esprit critique des élèves et des étudiant·es (CIIP, s.d.). En outre, les orientations des cadres institutionnels cantonaux de Vaud et de Fribourg actuels insistent sur la nécessité d’un usage raisonné, hybride et transparent des outils d’IAG. Ils rappellent que l’enseignant·e garde la main sur le dispositif d’apprentissage, et que les technologies doivent rester au service du développement de compétences critiques, collaboratives et créatives. Toutefois, du côté des enseignant·es, le débat reste sensible et la résistance demeure vive. Pour enseigner à l’interface de l’IA, le besoin de formation des enseignant·es se confirme, à l’heure où l’IAG a fait son entrée officielle dans les classes vaudoises et fribourgeoises (Din, 2026a; 2026b). Par ailleurs, les recherches en didactiques récentes mettent en lumière la nécessité de former les enseignant·es à une littératie de l’IA et de considérer dans le même temps les pratiques dites « buissonnières » des élèves, utilisateur·rices parfois plus expert·es que leurs maitre·esses (Bazile, 2026; Similowski & Genre, 2026).
Résister ne signifie pas s’opposer systématiquement, mais plutôt créer un espace de réflexion, propice à faire émerger des pratiques pédagogiques qui réaffirment certaines valeurs : la patience, la construction du sens, la subjectivité, le plaisir d’apprendre. Il s’agirait peut-être aujourd’hui de s’extraire de la course à l’efficacité (Florey, 2025) que semble encourager l’IAG, pour entrer dans un cheminement plus lent, lucide, marqué par une forme de résistance éclairée aux bouleversements qu’elle a provoqués.
© Beatrise Anda Ozolina
Dans l’entretien qui suit, Matthieu Ruf nous explique comment il a souhaité sensibiliser les jeunes lecteur·rices à ces « rythmes machiniques » imposés par l’IAG et à s’en distancier. L’auteur invite également à se demander si une pensée écologique de l’IA[1] est possible. Avec sa collection Les mystères de la connaissance, les éditions La Joie de lire invitent à « poser les pierres de ce l’on sait vraiment ». Les Mystères de l’IA est donc une occasion pour les enseignant·es de s’emparer de ces questions de société avec leurs élèves et de s’interroger ensemble sur ce que l’on sait de ces nouvelles technologies algorithmiques.
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos © La Joie de lire, 2025
Jeune adolescent curieux et sensible, Milo se pose beaucoup de questions. Lorsqu’à l’école il découvre l’existence de l’intelligence artificielle, cette fameuse « Lia », un nouvel horizon s’ouvre à lui. Bien que son interlocutrice virtuelle puisse répondre à n’importe quelle interrogation, il semblerait que Lia génère des bouleversements que Milo peine à saisir. Au fil de ses pérégrinations, Milo fait plusieurs rencontres et comprend que l’intelligence artificielle dévore l’énergie de la Terre grâce à Julia la chercheuse-enquêtrice, qu’elle fonctionne avec des neurones artificiels auprès de Jérémy l’informaticien et qu’elle modifie le travail de sa maman Elise, traductrice. Entre l’école et ses découvertes, il aime apprendre le crawl avec son amie Inès ou encore jouer avec sa corneille apprivoisée, Calamar, en « intelligence avec le monde qui l’entoure ».
Entretien avec Matthieu Ruf
Voie Livres
Matthieu, qu’est-ce qui t’a amené à la littérature jeunesse, qui n’est pas ton terrain d’écriture habituel ?
Matthieu Ruf
Oui, en effet, ça fait longtemps que j'écris, et plutôt pour un public adulte. Je pense que l'aspect de vulgarisation m'intéressait de toute façon, puisque j'ai travaillé comme journaliste, avec des connaissances et des informations documentaires à transmettre. Ce roman représentait un nouveau défi d'écriture que j’ai trouvé intéressant à relever parce que ça fait un certain temps que j'écris et parce que je suis entouré d'enfants, que ce soit dans ma famille ou parmi mes ami·es. La perspective d'écrire pour un jeune public m’a rapidement passionné. Milo, le personnage principal du roman, a 11 ans. J’ai voulu adopter son point de vue à lui de manière un peu innocente en m'inspirant des enfants qui m’entourent et en essayant de me souvenir de ce que j'étais moi-même à 11 ans. J’ai aussi essayé d’écrire de la façon la plus claire et la plus simple possible, mais en abordant tout de même tous les sujets qui me semblaient importants.
Voie Livres
L'IA n'était pas un thème que tu aurais choisi spontanément. Quels enjeux d'écriture as-tu trouvés intéressants ?
Matthieu Ruf
La transmission. En réalité, l’IA n'est pas un sujet qui m'intéresse particulièrement au départ. Je ne suis pas du tout incompétent ou technoplouc. J'ai toujours été relativement à l'aise avec les nouvelles technologies. Dans mon enfance, on avait un ordinateur et j'ai assez vite commencé à l'utiliser. En revanche, j'ai toujours eu une forme de scepticisme par rapport à cette façon qu'a notre société de s'emballer de manière complètement démesurée pour la moindre nouveauté technologique. Le rythme auquel on les introduit crée des besoins qui n'existaient pas. Quand on m’a proposé d’aborder le sujet de l’IA, ça a donc été un challenge. En effectuant des recherches, je me suis très vite rendu compte que la manière dont on présente l’IA – et la technologie numérique en général – pouvait en faire un sujet politique. L’IA n’est pas juste une technologie, c'est une idéologie. Le discours orienté vers les jeunes adolescent·es est construit de manière à servir des intérêts. J’ai donc voulu remettre l'église au milieu du village, prendre du recul et revoir les enjeux de fond : comment vivre ensemble, comment vivre sur cette planète dans un contexte de catastrophes écologiques, des réflexions qui devraient être la condition de base pour discuter de tout ce qu'on met en œuvre au niveau technique et technologique et qui ne le sont pas du tout. Il m’était important de parler de quelque chose qui serait toujours valable dans six mois ou dans un an et pas de la dernière application en date ou d'une technologie qui de toute façon évolue très vite. On manque d'éducation au numérique, non pas au sens d'apprendre à utiliser un système d'exploitation, un navigateur ou un smartphone, mais au sens de comprendre comment ces outils sont construits, ce qu'ils consomment, qui les conçoit, avec quels intérêts, et quels enjeux de pouvoir ils recouvrent. C'est un sujet très complexe à transmettre à des enfants, mais il me paraît important de commencer à le faire.
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos © La Joie de lire, 2025
Voie Livres
La diversité des enjeux abordés est impressionnante – écologiques, sociétaux, politiques, technologiques – amenés avec beaucoup de fluidité à hauteur d'un jeune ado. La dimension émotionnelle, souvent absente de la recherche sur l'IA, est ici bien présente, et c'est touchant. Comment as-tu réussi à faire tenir tout cela dans un seul livre, et à faire des choix parmi ces enjeux ?
Matthieu Ruf
Le principal défi était de les amener d'une façon narrative, à travers une fiction et des personnages. D'ailleurs les autres titres de la collection [Les mystères de la connaissance] suivent souvent ce même schéma. Dans Les Mystères de l’IA, le protagoniste, Milo, se retrouve dans une sorte d'enquête liée à un enjeu pour mieux comprendre soit ce qui lui arrive, soit ce qui arrive à quelqu'un de proche. En réalité, j'ai eu très peu de temps pour écrire ce livre. Il a donc fallu me faire confiance au niveau des personnages, de l'intrigue et de la construction. J’ai voulu développer les problématiques en créant un lien émotionnel entre les personnages. Celui d’Elise, la maman, représente ainsi l'enjeu de la peur qui surgit avec des conséquences sur son emploi.
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos © La Joie de lire, 2025
Celui de Julia, l'étudiante, représente l'enquêtrice qui embarque Milo dans la découverte – chose qu’il ne peut pas faire seul en tant qu’enfant. Le personnage de l'informaticien est là pour expliquer comment l’IA fonctionne techniquement et Augustín, le comédien qui distribue les tracts, pour parler des droits d'auteur et des biais de l'IA. Grâce à ces personnages et à un certain attachement émotionnel que le très jeune public peut créer avec eux, j'ai pu thématiser des choses très denses. C’est ce qui est génial avec cette collection qui permet de rendre plus accessibles les grandes questions.
Voie livres
Du côté des personnages, celui de Calamar, la corneille, est particulièrement intéressant. Il détonne un peu par rapport aux autres. Tu parles d'intelligence humaine à travers le comportement de cet animal qui revient régulièrement comme une sorte de partenaire de jeu pour Milo. Il contraste avec celui de Lia, personnification de l’IA, qui semble un peu plus angoissant.
Matthieu Ruf
J'ai voulu jouer avec cette ambiguïté de l'IA qui devient Lia... Aujourd’hui, les chatbots ont une fonction vocale et se mettent à nous parler avec une voix. On leur parle comme à des confidents. Dans le roman, ils deviennent donc de vraies personnes pour l’entourage de Milo. Mais si c'est angoissant, c'est parce que Lia peut répondre à tout et n'importe quoi, puisqu'elle est faite pour satisfaire aux besoins immédiats de la personne. En ce qui concerne Calamar, la corneille, elle fait partie des personnages qui sont apparus naturellement et est en lien avec le lieu dans lequel évolue Milo. J'ai choisi de placer l'histoire dans un village et non pas en ville pour signifier cette présence du monde plus qu'humain. L'IA – et la technologie numérique en général – est un symptôme de notre société telle qu'elle évolue. Les êtres humains se créent un monde intérieur, non pas intérieur dans le sens de soi, mais un monde intra-humain où on ne rencontre plus que les humains : on détruit les forêts, mais on crée des forêts virtuelles, on crée des machines qui nous permettent d'avoir l'impression qu'on est dans une forêt luxuriante, avec un jeu vidéo par exemple. En réalité, l'IA c’est la même chose, c’est une sorte de ventriloquie : c'est ce que les humains ont accumulé de différentes manières qu’une machine recrache. Je suis sensible à cette évolution de la société. Ce personnage non humain doué d’intelligence que représente Calamar est aussi là pour évoquer l'intelligence animale. J’ai aussi souhaité intégrer le plus-qu’humain (j’emprunte cette expression à David Abram) à travers le personnage d'Augustín qui dit à Milo que « le monde numérique n'est qu'une petite partie du monde ». Et c'est un fait. Pour moi, le monde terrestre est plus important que le monde numérique. Or, le monde virtuel n'est pas possible sans le monde terrestre. On peut tout à fait se recréer une forêt luxuriante en 3D, en réalité virtuelle incroyable, mais l'arbre lui-même ou la fourmi, par exemple, n'est pas sur Internet. Les arbres ont des réseaux entre eux, mais on ne peut pas y accéder en étant sur Internet. Ces personnages plus organiques sont présents pour vraiment donner le plus possible corps à ce monde-là, qui est mal en point, qui est encore très vivant, qui n'a pas besoin de nous, mais qu'on malmène quand même beaucoup, notamment pour créer ces paradis ou ces enfers artificiels.
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos © La Joie de lire, 2025
Voie Livre
La manière dont ce livre a été écrit relevait-elle d'une volonté de parler davantage de l'humain que de l'IA ?
Matthieu Ruf
Parler de l'IA, c’est parler de la vie que l’on mène. La littérature, même si c'est de la littérature documentaire et à but éducatif, devrait être nuancée et rendre compte de la complexité de la société. Je rêverais que les gens disent « stop, tant qu’on ne m’assure pas que cette technologie peut être faite en harmonie avec le fait de vivre sur cette terre et de la préserver aussi pour les générations futures ». Parfois, j'ai l'impression qu’on ne se demande pas si l’on n’a pas déjà suffisamment de technologies pour vivre dans un certain confort, en sécurité, en bonne santé. On en crée de nouvelles pour essayer de réparer les dégâts causés par les celles qui sont déjà présentes. On parle de décroissance alors qu’on est axé sur une idéologie très forte qui est celle du néolibéralisme et de la croissance à tout prix, avec toutes les conséquences désastreuses que ça implique.
Voie Livres
Tu évoques ici une logique d’efficacité.
Matthieu Ruf
Oui, cette notion de progrès qu'on a complètement ingérée en rapport avec l'évolution technologique. On atteint des rythmes qui sont machiniques, qui ne sont pas adaptés à l'être humain, mais qui les transforment en machines. Par exemple, l'instantanéité d'Internet, des médias et des réseaux sociaux nous transforme en des sortes d'automates, sans nous donner le temps de réfléchir. Évidemment, il y a des usages qui vont être positifs.
Ce livre me permet de prendre une petite barque et d'aller à contre-courant. Et s'il y a un élève ou deux sur vingt qui commencent à y réfléchir, je me dis que c'est déjà un très bon score.
Les Mystères de l'IA, de Matthieu Ruf, illustré par Rémi Farnos © La Joie de lire, 2025
[1] Raphaël Baroni explique qu’une pensée écologique de l’IA consiste à concevoir cette dernière comme un « hyperobjet » au sens de Morton (La pensée écologique, 2021), une entité complexe qui s’inscrit pleinement dans le maillage de la biosphère.
Bibliographie
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Alombert, A. (2025). De la bêtise artificielle. Allia.
Bazile, S. (2026). Accompagner la production et la réécriture d’écrits littéraires : L’IAG et les pratiques enseignantes en formation. Repères. Recherches en didactique du français langue maternelle, (73), 165‑187. https://doi.org/10.4000/16o22
Bazile, S., Alonso, B., Cwiczynski, M., Lauze, M., & Mayoral, M. (2024). Quelles représentations et quelles pratiques personnelles des IA génératives, pour quelles transpositions possibles aux usages scolaires ? Le français aujourd’hui, N° 226(3), 39‑50. https://doi.org/10.3917/lfa.226.0039
CIIP. (s.d.). IA et éducation : Une approche concertée pour l’espace latin [Communiqué de presse]. https://www.eduvaud.ch/wp-content/uploads/2025/12/1-1_Communique-de-presse_IA_v5.pdf
Din, C. (2026a, juillet 10). L’IA gagnera du terrain à l’école obligatoire à la rentrée 2026. 24 heures. https://www.24heures.ch/ia-vaud-et-fribourg-lintroduisent-a-lecole-obligatoire-611245621619
Din, C. (2026b, août 25). Les enseignants organisent la résistance contre l’IA générative. https://www.24heures.ch/ia-au-gymnase-les-enseignants-vaudois-organisent-la-resistance-286323761187
Florey, S. (2025, juillet 3). Bilan des grands témoins [Communication]. 16e Colloque de l’AIRDF. Pratiques enseignante et activité de l’apprenant·e en classe de français : où en sommes-nous en 2025 ?, Fribourg.
Gefen, A. (2023). Vivre avec ChatGPT : L’intelligence artificielle aura-t-elle réponse à tout ? Editions de l’Observatoire/Humensis.
Gefen, A., & Huneman, P. (2025). Les défis de l’IA à la philosophie. Intelligence artificielle. AOC Analyse Opinion Critique., (1), 9‑18.
OCDE/Union européenne. (2026). Donner aux apprenants les moyens de s’épanouir à l’ère de l’IA : un cadre de maîtrise de l’IA pour l’enseignement primaire et secondaire. Éditions OCDE. https://ailiteracyframework.org/fr/
Ruf, M. (2025). Les Mystères de l’IA. La Joie de lire.
Similowski, K., & Genre, S. (2026). Comment intégrer l’IAG dans la réécriture pour favoriser une posture réflexive ? Repères. Recherches en didactique du français langue maternelle, (73), 189‑207.
Mes chaleureux remerciements à Matthieu Ruf pour le riche entretien et le temps accordé à l'élaboration de cette chronique.
Elsa Nguyen, Assistante-doctorante en didactique du français à la HEP Vaud (elsa.nguyen@hepl.ch)










