Des élèves qui demandent avidement « et après ? », d’autres qui silencieusement referment le livre et savourent cette attente qui les sépare de la prochaine période de lecture : c’est peut-être la scène fantasmée par tou·tes les enseignant·es lorsqu’ils·elles enseignent la lecture. Ce qui contribue à donner envie de connaître la suite d’un récit, à tenir les lecteur·rices en haleine n'est pas un hasard, mais un procédé littéraire précis, que le narratologue Raphaël Baroni a théorisé sous le nom de « tension narrative ». Dans cette chronique, Voie Livres vous propose de revisiter les mécanismes de la tension narrative, de traiter des caractéristiques du thriller et de présenter un roman graphique, Mauvais œil, de Özge Samanci. Le thriller, un genre à fort potentiel pour (re)mobiliser des élèves (peu) enclin·es à la lecture ? C’est le pari qu’on fait.
Quand la tension narrative engage les élèves
Plusieurs études récentes (Gilson et al., 2018 ; Mcgeown et al., 2020 ; Scholes et al., 2020 ; Schreuder et al., 2020) convergent vers quelques constats, qui peuvent soutenir une réflexion ajustée à nos propres contextes d'enseignement. Dans la fiction, les élèves recherchent l’immersion, l’évasion et apprécient l’excitation qu’elle procure. Chez les lecteur·rices adolescent·es, y compris les plus fragiles face à l'écrit, la fiction narrative est souvent valorisée parce qu'elle offre un possible engagement subjectif. Plus largement, enfin, les méta-analyses sur la motivation en lecture montrent un lien robuste entre motivation et performance : plus un texte capte l'attention par ses enjeux narratifs, plus l'élève investit l'activité de lecture elle-même ; et le choix du livre par l'élève (ou, à défaut, un livre perçu comme choisi pour lui·elle) pèse fortement sur ce niveau d'engagement.
Pour Baroni, un récit devient captivant lorsqu'il installe une attente, portée par une question suspendue, un danger annoncé, une incertitude sur l'issue, que les lecteur·rices cherchent activement à résoudre. La tension narrative se décline en plusieurs régimes : la curiosité (que s'est-il passé avant que le récit ne commence ?), le suspense (que va-t-il se passer ensuite, et l'enjeu sera-t-il favorable ?) et la surprise, lorsque le récit déjoue nos attentes. Si le suspense est le régime le plus caractéristique du thriller, un thriller efficace mobilise souvent les trois régimes décrits par Baroni : la curiosité, quand une part du passé reste à éclaircir ; le suspense, moteur principal, qui tient le lecteur en haleine sur l'issue d'une menace présente ; et la surprise, quand le récit déjoue les hypothèses des lecteur·rices par un rebondissement.
Définir le thriller
Avant d'aller plus loin, précisons ce qu'on entend par « thriller », tant le terme se mêle, dans l'usage courant, au polar et au roman noir. Dans son essai paru en 1971, Todorov isole trois sous-genres à l'intérieur du roman policier, selon la manière dont chacun organise le temps du récit et l'intérêt des lecteur·rices. Le roman à énigme est le modèle classique repose sur le mécanisme de la curiosité, nourri par deux histoires qui se superposent : l'histoire du crime, déjà terminée quand le récit commence, et l'histoire de l'enquête, qui occupe tout le récit et vise à reconstituer le contexte et le mobile du crime. Le roman noir dépeint souvent un monde marqué par la violence, la corruption ou les inégalités. Il fonctionne différemment : il n'y a pas vraiment de mystère à percer, puisque le récit ne relate pas un crime déjà commis, mais il coïncide avec l'action en train de se dérouler prise en charge par des narrateur·rices parfois des malfaiteur·rices eux·elles-mêmes. Le roman à suspense emprunte à la fois le mystère du premier, car une part d'inconnu subsiste, et l'action du second, puisque le récit avance en temps réel et ne relate pas un crime déjà commis. Ici, le récit montre d'abord la cause, une menace qui se prépare par exemple, et l'intérêt du récit tient à l'attente de ce qui va en résulter.
Et le thriller ? Le thriller fonctionne, pour l'essentiel, avec les mêmes mécanismes que le roman à suspense décrit par Todorov. Mais le terme désigne avant tout une catégorie éditoriale, une étiquette apparue par emprunt à l'anglais et largement diffusée par le monde de l'édition et de la librairie, sans définition académique stabilisée. Si on conserve malgré tout le terme dans cette chronique, c'est par souci d'utilité pour le corps enseignant : thriller est un mot immédiatement reconnaissable, qui parle aux élèves, et qui permet de repérer rapidement, dans une librairie ou un catalogue d'éditeur, les ouvrages construits sur ce mécanisme de tension. Le mot présente en outre un autre avantage pédagogique : il qualifie aussi, dans l'usage courant, tout un pan du cinéma, les élèves l'ayant probablement déjà rencontré à propos d'un film avant de le croiser à propos d'un livre. S'appuyer sur ce terme permet ainsi de relier la lecture à une culture audiovisuelle qui est souvent plus familière aux élèves, et d'ancrer d'emblée le roman dans des univers de références qu'ils reconnaissent. Dans les faits, ces catégories restent poreuses : un même roman peut emprunter au polar sa trame d'enquête, au thriller sa tension et au roman noir son regard sur la société, comme le fait par exemple Millénium de Stieg Larsson.
Le thriller réunit ainsi plusieurs atouts pour la classe : il propose une intrigue portée par une tension narrative forte au sens de Baroni, la curiosité tournée vers le passé, le suspense tourné vers l’avenir ; il se prête à des hypothèses de lecture (« qui a fait quoi, et pourquoi ? ») ; il peut enfin installer l’élève dans un rapport actif au texte en lisant pour connaître la suite de l’histoire, non juste pour répondre après coup à des questions de compréhension. Ce sont là des points d'appui précieux pour tout·e enseignant·e qui cherche à réconcilier des élèves réticent·es avec une lecture longue.
L’exemple de Mauvais Œil d'Özge Samanci
Mauvais Oeil, Özge Samanci © Helvetiq, 2026
Mauvais Œil, que l’autrice Özge Samanci définit comme un « polar politique féministe dont l’action se déroule à Istanbul pendant les élections de 1995 », mérite qu’on s’y arrête. L'intrigue s'ouvre sur une nuit d'insomnie dans le dortoir d'une résidence universitaire.
Mauvais Oeil, Özge Samanci © Helvetiq, 2026
Ece et Melcem, deux amies étudiantes, revivent en boucle la scène qui les a traumatisées : passionnées de plongée sous-marine, elles s'entraînent régulièrement dans le Bosphore. Lors de leur dernière séance, une Cadillac a plongé dans les eaux avec une femme à son bord : une de leurs camarades de l’université qu'elles n'ont pas réussi à sauver. Le véhicule appartient à Aslan, un candidat nationaliste aux prochaines élections, et l'interrogatoire mené par la police laisse supposer qu'il ne s'agit pas d'un simple accident. Les deux amies se retrouvent embarquées dans une enquête, qu’elles décident de mener sur les circonstances de la mort de Selim. En toile de fond, Mauvais Œil dresse le portrait d'une Turquie marquée par l'après-coup d'État des années 1980 : la précarité économique qui touche le monde étudiant, les jeux d'influence qui traversent la sphère politique, la pression sociale sur les trajectoires et les choix individuels, et les inégalités qui marquent les rapports homme-femme.
Mauvais Oeil, Özge Samanci © Helvetiq, 2026
Dix-huit chapitres aux intitulés sobres et très descriptifs s'enchaînent ; à eux seuls, mis bout à bout, ils fonctionnent presque comme une carte d'indices proposée aux lecteur·rices. Özge Samanci varie les dispositifs graphiques : tantôt un gaufrier régulier à cases plus ou moins nombreuses, tantôt une planche construite en deux ou trois strips horizontaux, tantôt une pleine page qui suspend le récit sur une seule image. Ce jeu sur le découpage fait varier le rythme de lecture et complète, par l'image, la tension narrative portée par le texte. La vitesse du récit et l’incarnation de la tenson narrative, tous deux, tant dans le texte que dans l’image constituent ainsi une piste didactique intéressante à explorer en classe. Le titre, Mauvais Œil, joue sur une double signification : le pendentif contre le mauvais œil, très populaire et répandu au Moyen-Orient, que porte Selem pour se protéger, mais aussi le mauvais œil qu'Ece et Melcem prétendent maîtriser elles-mêmes, un regard concentré censé agir sur une personne ou un objet. Elles n'y croient qu'à moitié, mais le récit distille des indices pour semer le doute chez les lecteur·rices.
Mauvais Oeil, Özge Samanci © Helvetiq, 2026
Le roman combine deux mécanismes de la tension narrative : la curiosité, dans un mystère non résolu, et le suspense, avec l’action au cours de laquelle Ece et Melcem sont elles-mêmes exposées. D’abord, un mystère, au sens où Todorov l'entend : la mort de la femme dans la Cadillac constitue un effet dont il faut remonter à la cause. Un accident ? Un meurtre déguisé ? Le lien avec le candidat nationaliste Aslan, propriétaire du véhicule, ouvre un espace d'enquête classique : chercher un coupable, un mobile, reconstituer ce qui s'est réellement passé cette nuit-là dans le Bosphore. La curiosité structure clairement une partie du récit : les lecteur·rices avancent vers l'origine du drame. Mais Ece et Melcem ne sont pas des enquêtrices qui restent à distance de l’action : elles étaient en train de plonger la nuit du drame et leur enquête les mettra en rapport direct avec un homme politique influent et potentiellement dangereux. Ainsi, Mauvais Œil peut être qualifié de thriller.
Des pistes didactiques pour travailler un thriller en classe
Voici quelques pistes didactiques, organisées autour des mécanismes de tension identifiés dans le roman Mauvais Œil, et qui pourraient, moyennant quelques ajustements, être adaptés à d’autres thrillers.
- Travailler sur les 18 titres des chapitres, une fois le roman lu. Redonner aux élèves la liste des 18 titres seuls, et leur demander de justifier, à présent qu’ils·elles connaissent l’histoire, en quoi ces titres, pris successivement, annonçaient déjà ce qui allait se passer.
- Cartographier le suspense chapitre par chapitre. Demander aux élèves de tenir, au fil de la lecture, un tableau à deux colonnes : « Ce qu'on sait » / « Ce qu'on cherche encore à savoir ». Cette activité rend visible l'écart entre l'information disponible et l'issue attendue, autrement dit, le mécanisme du suspense. Elle peut servir de base à une discussion collective sur les moments où cet écart se resserre ou au contraire s'élargit brutalement, grâce à l’effet d’un nouvel indice ou d’une fausse piste.
- Travailler le découpage comme dispositif de tension. Proposer aux élèves de repérer, sur quelques planches sélectionnées, les variations de mise en page (gaufrier, strips, pleine page) pour formuler une hypothèse sur les raisons pour lesquelles l'autrice change de disposition graphique à cet endroit précis du récit et expliquer l'effet produit sur le rythme de lecture.
- Le débat d'hypothèses sur le mobile. À certains moments de l’intrigue, par exemple juste après l'interrogatoire de la police qui suggère aux héroïnes que la mort de Selem n'est pas un accident, organiser un débat d'hypothèses en petits groupes : qui est responsable, et pourquoi ? Chaque groupe doit justifier sa thèse à partir d'indices textuels ou graphiques précis, puis confronter ses hypothèses à la suite du récit.
Bibliographie
Baroni, R. (2007). La tension narrative : suspense, curiosité et surprise. Seuil.
Gilson, C. M., Beach, K. D., & Cleaver, S. (2018). Reading Motivation of Adolescent Struggling Readers Receiving General Education Support. Reading & Writing Quarterly, 34, 505 - 522. https://doi.org/10.1080/10573569.2018.1490672
Mcgeown, S., Bonsall, J., Andries, V., Howarth, D., & Wilkinson, K. (2020). Understanding reading motivation across different text types: qualitative insights from children. Journal of Research in Reading. https://doi.org/10.1111/1467-9817.12320
Samanci, Ö. (2026). Mauvais Œil. Helvetiq.
Scholes, L., Spina, N., & Comber, B. (2020). Disrupting the 'boys don't read' discourse: Primary school boys who love reading fiction. British Educational Research Journal. https://doi.org/10.1002/berj.3685
Schreuder, M., & Savitz, R. (2020). Exploring Adolescent Motivation to Read with an Online YA Book Club. Literacy Research and Instruction, 59, 260 - 275. https://doi.org/10.1080/19388071.2020.1752860
Todorov, T. (1971). Typologie du roman policier. Dans : Poétique de la prose (p. 55-65). Seuil.
Sonya Florey, Professeure en didactique du français à la HEP Vaud (sonya.florey@hepl.ch)




