On ne compte plus les pièces de théâtre adaptées de romans tant elles sont nombreuses. Les bandes dessinées transposées sur scène, elles, sont rares et les BD jeunesse plus encore. Comment rendre compte de la subtilité propre à l’enchainement de vignettes et de dialogues ? Comment traduire la simultanéité des scènes sur une même planche ? Lire à voix haute une BD est déjà laborieux mais la jouer sur scène ne conduirait pas à une redondance inévitable ou à de malheureux écueils ?
De la multimodalité multi-multimodale
La bande dessinée constitue un médium hautement composite que l’enseignement ne peut pas ignorer. Camille Schaer (2021)[1] souligne que la BD agence différents médias dans un même espace graphique. Les cases contenant texte et images au sein d'une unité graphique de rang supérieur font de la réception d'un récit narratif multimodal un processus particulièrement complexe relevant de la littératie médiatique multimodale (Lacelle, Boutin et Lebrun, 2017). Non, la BD n’est pas de la « littérature dessinée » (Baroni, 2021), elle ne se contente pas de mélanger le visuel et le verbal, ni d'illustrer l'un par l'autre, mais suppose une lecture qui cherche à « saisir l'architecture du récit graphique et ses effets de tressage iconique ». Que peut devenir un tel processus lorsque le théâtre musical s’en empare ? Ajouter du Jean-Blaise à Jean-Blaise, oui mais ajouter de la multimodalité à la multimodalité … ?
Lorsque j’ai été invitée à découvrir une telle réalisation au printemps dernier, je dois l’avouer, j’étais perplexe. Pourtant j’avais rendez-vous avec une de mes idoles. Jean-Blaise[2], vous vous souvenez ?
Jean-Blaise, Emilie Boré & Vincent- Illustrations de couverture © La Joie de Lire
Le Petit Théâtre propose depuis plus de 30 ans une programmation destinée au jeune public. Perché sur une des collines de Lausanne, il constitue un véritable écrin d’art et de culture.
Le petit théâtre de Lausanne, 27 mai 2026
Dans le cadre de la journée de la lecture à voix haute[3], le Petit Théâtre a convié Jean-Blaise, le Pestacle pour une adaptation jouée et… chantée ! Au diable ma perplexité, il a suffi que les lumières s’éteignent pour me cueillir.
Les secrets d’un succès
Riche de talents cachés, Emilie a troqué son costume d’autrice pour celui de comédienne et chanteuse. C’est elle qui ouvre le « pestacle » dont le titre est déjà un pied de nez aux adultes rabat-joie. Jean-Blaise est en retard, le public l’intime d’accourir. Il déboule enfin et s’installe à son piano. Oui, Jean-Blaise est le pianiste. Affublé d’oreilles félines et de moustaches, il sait jouer, chanter et miauler.
Le petit théâtre de Lausanne, 27 mai 2026
Les illustrations occupent une place de choix dès la première scène. Ni figé ni commenté, le portrait du chat se dessine au fil des interactions avec le public déjà conquis. Les images s’animent sur un grand écran au rythme d’une délicieuse chanson « C’est moi le beau Jean-Blaise ». On le croit. Pour préciser son tempérament facétieux, les illustrations se complètent sous nos yeux et les chansons nous racontent : comment dort-il ? comment fait-il sa toilette ? de quoi rêve-t-il ? d’où vient sa propension à la mélancolie ?
Pour faire part de sa conviction d’être un oiseau (Jean-Blaise, le chat qui se prenait pour un oiseau, 2022), les artistes reprennent le fameux air du coucou en un miaou chanté d’anthologie. Dans la BD, c’était une cantatrice chauve, patiente du psychiatre philantrope, qui interprétait. Le changement de point de vue S’ensuivent, en images animées, le triste vol plané du chat contrarié et sa traversée de no man’s land pluvieux et ô combien déprimants. Le piano n’oublie pas de nous le rappeler. Emilie connait son public et sait jouer des implicites propres à tout récit présentant un enjeu de compréhension. Alors, lorsque Jean-Blaise arrive au seuil de la maison du docteur Gruffi, elle veille à la compréhension de toutes et tous et explicite sa spécialité en interpelant le public : « Qu’est-ce qu’un psychiatre ? ». Le jeune public n’est pas en reste sur le sujet et répond sans fard : « C’est quelqu’un qui aide à se sentir mieux ». Comme vous, chers artistes ! Les pays visités par les jeunes mariés en voyage de noces sont eux aussi nommés, là où la BD ne fait que les suggérer par des cartes postales hilarantes fixées sur le frigo du psychiatre faiseur de liens.
Pour soutenir encore les connaissances des enfants, des chansons italiennes accompagnent le cliché pris au pied du colisée et Petrouchka est entonnée lorsque le selfie sur la Place rouge apparait.
Jean-Blaise tombe amoureux, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2024
À l’instar de la littérature jeunesse qui s’adresse toujours à un double lectorat, le répertoire des chansons revisitées est irrésistible. On cède à la joie et on fredonne, on se dandine sur les fauteuils du Petit Théâtre. Faire revivre des chansons populaires est un énième défi relevé. Auriez-vous résisté à « Pull marine » par Adjani qui touche le fond de la piscine lorsque Jean-Blaise tombe amoureux et au fond du bocal du poisson Tsuba, à « j’ai attrapé un coup d’amour, un coup de soleil », à « Un petit poisson, un petit oiseau » de Juliette Gréco ou encore au « Twist & Chat » endiablé de l’épilogue ? Nous, pas ! Même lorsque les chansons sont inédites, on jubile et on n’oublie plus qu’« À Comonveut, on peut vivre sa vie sans embêtement ».
Le défi de transposer les trois volumes de la collection Jean-Blaise en un seul pestacle est hautement relevé. En passant du papier à la scène, on adopte tour à tour les points de vue des personnages, on obtient les réponses aux questions que le lecteur-spectateur se formule implicitement, on enrichit nos connaissances (psychiatre, pays et chansons populaires), on accède aux non-dits d’illustrations savamment sélectionnées, aux ressentis amplifiés des personnages. Que l’on ait déjà ou pas encore lu les ouvrages, jamais l’ennui ne pointe. Si passer de la BD à la scène, c’est ainsi vibrer, jouer, chanter, rire, au service des enfants, pour leur gout de la lecture, si c’est tout cela, on dit oui et on en redemande.
Un art à ne pas manque
Un monde s’est ouvert. Il a permis de découvrir un territoire à explorer. Voie Livres se fait guide de voyage et vous invite à (re)découvrir deux autres adaptations de bandes dessinées jeunesse au théâtre de marionnettes cette fois-ci. La première a eu lieu en 2019 au Théâtre des marionnettes de Lausanne. Elle mettait en scène l’humour haut en couleurs de Un bébé à livrer (Benjamin Renner, 2011). Une cigogne qui apporte un bébé se casse l'aile. Elle le repasse à deux autres bras cassés : un lapin pas super malin et un canard encore moins futé. Heureusement, un petit cochon un peu grognon veille.
Un bébé à livrer, Benjamin Renner– Illustration de couverture © Editions VRAOUM, 2011
Un bébé à livrer, adapté de Benjamin Renner – © https://www.marionnettes-lausanne.ch/
Un océan d’amour, Lupano & Panaccione © Éditions Delcourt, 2024
Claire Detcheverry, chargée d’enseignement (HEP Vaud) claire.detcheverry@hepl.ch
Remerciements : à Emilie Boré et Vincent Boré, aux éditions La Joie de lire, au Petit Théâtre de Lausanne à Olivier Carrel (comédien marionnettiste)
https://www.emiliebore.com/lepestacle
https://www.marionnettes-lausanne.ch/spectacle/un-bebe-a-livrer/
https://www.marionnettes-lausanne.ch/spectacle/un-ocean-damour/
[1] Enseigner la bande dessinée autobiographique pour développer la littératie médiatique multimodale, Transpositio n°4, 2021
[2] Voir chronique du 12 mai 2026 https://www.voielivres.ch/jean-blaise-chat-douce-folie-et-liberte/







