Bibliomedia, au coeur de la médiation culturelle des littératures

Suite au Printemps de la poésie, Voie Livres est parti à la rencontre de Céline Cerny, responsable du Laboratoire des bibliothèques et médiatrice culturelle à Bibliomedia.

 

Atelier de traduction poétique : « Quand les mots voyagent » © Bibliomedia

 

Bonjour Céline, pouvez-vous présenter à grands traits Bibliomedia et ses principaux engagements?

La fondation Bibliomedia Suisse est un organisme dont les deux missions principales sont le soutien aux bibliothèques et la promotion de la lecture. Elle est présente dans les trois principales régions linguistiques de la Suisse. Du côté romand, avec notre bibliocentre basé à Lausanne, nous prêtons des médias (livres, DVD, livres audios, livres numériques) aux bibliothèques, aux institutions et aux écoles. Nous participons à différents projets culturels, comme « Né pour lire », projet national d’éveil au langage et à la lecture pour les tout-petits. Bibliomedia est aussi à l’origine de e-bibliomedia, une plateforme permettant l’emprunt de livres numériques par les lecteurs et lectrices des bibliothèques publiques et scolaires de secondaires II de Suisse romande.

En 2015 a été créé le Laboratoire des bibliothèques dont je suis responsable. En quelques mots, le Laboratoire regroupe différentes activités de médiation culturelle pour divers publics. Accueils d’artistes, expositions, ateliers, projets hors-les-murs : avec le Laboratoire on crée et on expérimente des actions qui peuvent être reprises ou adaptées ensuite par d’autres lieux de lecture publique. Une partie du Laboratoire est aussi consacrée aux échanges de pratiques et aux formations diverses pour les profesionnel.le.s des bibliothèques.

Atelier de traduction poétique : « Quand les mots voyagent » © Bibliomedia

Votre dernier événement portait sur la poésie et ses liens avec la thématique de l’exil : pouvez-vous nous dire davantage à ce sujet?

Dans le cadre du Printemps de la poésie en Suisse romande, nous avons choisi cette année de placer notre programme sous le signe de l’exil, en solidarité avec les personnes migrantes et pour réfléchir ensemble à différentes questions :

-Quelle place pour la poésie dans l’exil ? Que peuvent les mots quand on arrive dans un pays étranger et que l’on est dépossédé de sa propre langue ?

Notre souhait était d’aborder cette problématique, à l’heure de la terrible crise migratoire que nous vivons, mais aussi de discuter de la place de la littérature et des langues dans ce contexte.

Il était important pour nous d’en discuter avec des artistes, ayant vécu l’exil ou en tant que témoins. Nous avons invité le poète Fabiano Alborghetti, qui nous a présenté ses projets de médiation et son recueil La rive opposée/L’opposta riva (éditions d’en bas, 2018) : des poèmes écrits après avoir passé trois ans aux côtés de personnes sans-papiers à Milan. Nous avons aussi présenté un projet de Bibliomedia Soleure qui se nomme Willkommen/Bienvenue. Avec cette action, Bibliomedia soutient actuellement les bibliothèques suisses alémaniques qui proposent des ressources aux personnes migrantes nouvellement arrivées. Un projet appelé à se développer en Suisse romande d’ailleurs.

Exposition « Silences de l’exil » © Bibliomedia

Cette rencontre était destinée en priorité aux personnes actives en bibliothèque. En effet, nos actions sont toujours destinées à différents publics et ont pour objectifs de répondre aussi aux attentes des professionnel.le.s, des personnes sur le terrain.

Dans le cadre de ce programme « Poésie et exil », nous avons aussi accueilli l’exposition « Silences de l’exil », fruit d’une initiative menée par Marina Skalova, écrivaine et Nadège Abadie, photographe. Ce qui nous a beaucoup plu avec ce projet c’est sa dimension solidaire et participative : les deux artistes font des ateliers d’écriture et de photos avec des personnes exilées en Suisse, afin de questionner la migration et le rapport à la langue. L’exposition, qui peut être facilement présentée dans différents lieux, présente les œuvres créées à partir des ateliers, pour faire entendre des trajectoires souvent muettes. On pourrait dire d’ailleurs que la plupart des projets que nous présentons ou créons à Bibliomedia ont pour but de donner la parole, de faire entendre des voix généralement tues, de mettre à jour des présences invisibles.

Le travail du poète Fabiano Alborghetti s’inscrit dans cette démarche : donner la parole et faire revivre les invisibles, les laissés-pour-compte. Son dernier ouvrage, pour lequel il a reçu cette année un Prix suisse de littérature, retrace le destin d’une famille de migrants italiens au Tessin dans les années 1950.

Enfin, pour clore cette programmation, nous avons proposé le dimanche 18 mars une table-ronde « Poésie et exil », qui a permis à Fabiano Alborghetti et Marina Skalova de partager leur rapport à l’exil et à la création. Ainsi Marina Skalova a présenté son travail poétique, autour de la migration notamment et son rapport aux langues, sachant qu’elle a grandi en Russie et qu’elle écrit en français et en allemand. C’était l’occasion aussi de découvrir en quoi le choix d’une écriture poétique permet de s’émanciper des récits convenus, des stéréotypes : dire le monde autrement, en approcher sa profonde complexité.

Lecture de La rive opposée/L’opposta riva, par Fabiano Alborghetti et Pascal Cottin © Bibliomedia

- un coup de cœur parmi les événements plus ou moins récemment menés?

Il y a un projet, encore en cours, qui me tient particulièrement à cœur ; c’est celui des ateliers de traduction poétique que nous avons créés avec la traductrice Camille Luscher. Nous avons proposé à des personnes migrantes, de différents âges, en collaboration avec l’association de quartier du Vallon à Lausanne, de traduire des poèmes en français vers leur langue maternelle (ou la langue de leur choix). Durant les deux journées d’atelier, nous avons discuté écriture, poésie, métaphores, nous avons découvert de quelle manière tel ou tel mot était connoté différemment suivant les langues, les contextes. C’était passionnant et très riche au niveau des échanges. Nous avons par ailleurs été impressionnées par la maîtrise linguistique des jeunes Roms qui ont participé aux ateliers, passant d’un dialecte à un autre, d’une langue à une autre.

Parmi les poèmes choisis figurait notamment un poème d’Anne Perrier, écrivaine romande.

Une mise en valeur de ce travail en commun est prévue durant le festival de quartier Ô Vallon en juin prochain. A suivre donc…

Justement, des envies ou idées pour des projets futurs?

Actuellement nous menons un projet en équipe autour des lectures « Facile à lire ». L’objectif est de soutenir les bibliothèques qui souhaitent proposer une offre « Facile à lire » dans leur lieu. Nous travaillons d’ailleurs avec l’association BiblioPASS, en France, qui œuvre à l’accessibilité des bibliothèques.

On est en train de constituer des kits avec des ouvrages « Facile à lire » (livres, livres audios) et une signalétique, pour les adultes et les jeunes. Ces livres s’adressent aux personnes qui ont des difficultés de lecture pour différentes raisons. L’objectif est de soutenir les bibliothèques qui souhaitent se lancer, afin de répondre aux besoins de leurs publics, d’accueillir aussi des personnes peu familières des lieux de lecture publique. Nous espérons aussi pouvoir les conseiller pour la mise sur pied de différentes actions en lien avec une telle offre. Tout cela est actuellement en chantier et devrait être prêt d’ici cet automne.

Le projet de Bibliomedia : « Willkommen/Bienvenue ! » © Bibliomedia 

Dans le cadre du Laboratoire des bibliothèques, nous souhaitons aussi proposer plus souvent des occasions d’échanges de pratiques, autour de la médiation culturelle, pour les personnes qui travaillent en bibliothèque. Pour ce faire, nous organisons en novembre prochain, le vendredi 16 novembre exactement, la première journée de médiation culturelle pour les bibliothèques. Le programme est en construction, mais je peux déjà vous dire qu’il y aura des présentations de projets réalisés en bibliothèques et dans d’autres lieux culturels, ainsi que des ateliers autour des questions que se posent les bibliothécaires chargées des animations et des actions de médiation.

L’objectif est vraiment d’offrir aux bibliothécaires des occasions de partager leurs expériences, de trouver ensemble des idées de projets réalistes et réalisables dans différentes structures, avec des budgets souvent très réduits. Nous nous inscrivons en cela dans la formidable mutation que vivent actuellement les bibliothèques, qui ne sont plus seulement des lieux où l’on trouve des livres mais également ce qu’on pourrait appeler des « pivots culturels »[1] orientés vers l’accueil des publics – les publics au centre, cela me paraît fondamental aujourd’hui –, en lien avec l’actualité et les nouvelles technologies numériques.

Entretien réalisé par Vincent Capt avec Céline Cerny, Médiatrice culturelle et Responsable du Laboratoire des bibliothèques, Bibliomedia, celine.cerny@bibliomedia.ch, 021.340.70.36

Chronique publiée le 19 mars 2018

[1] J’emprunte le terme à Gabrielle Erpicum qui témoigne de son expérience de création de bibliothèque de rue, dans le sillage des travaux de Joseph Wresinski : Les bibliothèques de rue. Quand est-ce que vous ouvrez dehors ?, Editions Quart Monde, Bayard En mouvement, 2010, p. 14.

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