Un dialogue philosophique entre une souris et un léopard primé !

 

Les jeux sont faits : les six livres finalistes sélectionnés dans  la récente production suisse sont nommés;  deux sont suisses romands, deux publiés en allemand et en français, un en allemand et un en italien. Quant au Prix suisse Jeunesse et Médias 2017, il a été décerné, le 26 novembre 2017, à Lorenz Pauli et Kathrin Schärer pour Rigo et Rosa.

La littérature pour la jeunesse, occupant une place importante sur le marché du livre, se voit doter d’un nombre impressionnant de prix internationaux et nationaux qui nous aident à mieux nous orienter, à séparer, en quelque sorte, le bon grain de la paille dans la pléthore de titres publiés chaque année dans le monde entier.

Sur le plan international, le Prix Hans Christian Andersen (qui distingue, tous les deux ans, l’œuvre complète d’un illustrateur/une illustratrice et d’un(e) auteur de notoriété internationale) et le Astrid Lindgren Mémorial Award (qui célèbre, chaque année, l’œuvre complète d’un auteur international) sont les distinctions les plus prestigieuses ; ils côtoient divers prix mettant en évidence des titres phares d’une production plus restreinte, soit nationale ou provenant d’une  région, linguistique notamment.

En Suisse, le Prix suisse Jeunesse et Médias est l’unique distinction nationale dans le domaine. D’abord limité à la Suisse alémanique et organisé par l’association faitière des enseignants alémaniques (le LCH), il concerne, depuis 2003, toutes les régions linguistiques du pays et est placé sous la direction de l’Institut suisse Jeunesse et Médias (ISJM). Sept à neuf membres d’un jury indépendant constitué de professionnels de littérature jeunesse provenant des différentes régions linguistiques du pays étudient et évaluent, tous les deux ans, les titres suisses de la production biennale. Pour ce faire, ils procèdent – voilà la formule intéressante de cette distinction – en deux étapes. Dans un premier temps, ils distinguent six titres phares dont les qualités littéraire et/ou graphique se dégagent clairement de la production passée en revue. Sur ces « titres finalistes » devraient être braqués tous les projecteurs car ce sont eux qui, dans leur ensemble, donnent une idée nuancée des caractéristiques et des tendances de la création actuelle pour la jeunesse en Suisse.

C’est seulement lors de la remise biennale de ces distinctions (dotées de 2500 francs pour chaque livre nominés), toujours en novembre de l’année impaire, qu’un des six titres sélectionnés reçoit le véritable Prix suisse Jeunesse et Médias.

En 2015, quatre des six titres finalistes étaient suisses-français et la diversité de genres s’avérait étonnamment grande : un roman pour adolescents (L’Autopsie d’un papillon de Jean-Noël Sciarini, 2014), une BD pour adolescents (Wonderland de Tom Tirabosco, 2015), un album surréaliste (La nuit quand je dors de Ronald Curchod, 2014) et une encyclopédie ludique et innovatrice (Drôle d’encyclopédie d’Adrienne Barman, 2013).

Cette année 2017, par-contre, le choix des six livres phares est moins diversifié du point de vue des genres mais plus équilibré sur le plan linguistique : cinq livres illustrés pour enfants côtoient une pièce de théâtre, genre rare en littérature jeunesse ; leurs auteurs proviennent pour la première fois de trois régions linguistiques (française, alémanique et italienne) de notre pays.

La Friche, Luisa Campanile © Ecole des loisirs, 2016

La Friche, texte théâtral de Luisa Campanile (Ecole des loisirs, 2016) oppose des jeunes de banlieue, qui se rencontrent sur une friche industrielle dans une zone périurbaine, à un conseiller municipal de la ville et son administratrice ; les deux se sentent menacés par les activités et les discours adolescents inspirés de frustrations et de colère mais aussi de visions romantiques et de rêves. Les tensions montent, un dialogue semble impossible, le drame est inévitable ; et les médias n’y sont pas étrangers. Campé entre poésie et politique, le texte très dense, écrit dans un langage sensible et différencié, recrée magistralement le parler des jeunes marginalisés ainsi  que celui, plutôt politisé, des administrateurs désemparés. Cette lecture dramatique offre aux adolescents une mine de réflexions aussi bien que de références et d’allusions à leur réalité quotidienne en les encourageant à se positionner dans cette lutte désespérée contre le clivage entre une jeunesse désarmée et fragile et un monde adulte de plus en plus inquiet, puisqu’impuissant (voir aussi Voie Livres VL, adolescence, « Déchiffrons La Friche ! », sur le site Le Livre de Jeunesse aux frontières de tous les possibles – même à l’Ecole, de la HEP Vaud).-

La palette des thèmes abordés et des langages artistiques développés dans les cinq autres livres choisis, tous illustrés, est impressionnante.

 

Amici, Paloma Canonica © Bohème press, 2016

Amici de Paloma Canonica (Bohème press, 2016) s’adresse aux tout petits. Très simple, cet album italophone convainc surtout par la cohérence fascinante de ses concepts, intellectuel et artistique. Parlant d’amitié entre deux animaux pourtant ennemis dans la nature, il fait naître de surprenantes relations animalières dans des textes minimalistes et des illustrations sobres mais d’un graphisme très raffiné réservant beaucoup de suspense et d’humour à son public, petit ou grand.

Deux autres albums sont consacrés à la marche triomphale de l’enfant explorateur et créatif.

Le petit bonhomme et le monde, Sylvie Neeman et Ingrid Godon © La Joie de lire, 2016

 

Dans leur deuxième livre philosophique, Sylvie Neeman et Ingrid Godon font à nouveau preuve d’une exceptionnelle connivence au niveau de leurs langages littéraire et graphique. Le petit bonhomme et le monde (La Joie de lire, 2016) évoque l’incarnation, voire la socialisation d’un petit être humain en train de découvrir son corps, dont il explore les mouvements, puis ses sens qui lui permettent de voir, de ressentir le froid de la neige, d’éprouver la faim, mais aussi la douleur. C’est la joie de la découverte, puis la peur, la sensation de faim et son besoin d’avancer qui lui font découvrir une maison accueillante aux fenêtres illuminées d’où retentissent de la musique et des voix douces : la présence des autres lui fait enfin sentir l’envie de rester « juste là où il est, au milieu des autres et du monde ». Ce cheminement du petit être fait discrètement écho à l’évolution phyllogénétique des espèces vivantes au cours du temps. Neeman le raconte dans un langage limpide, léger, plein de tendresse et de poésie. Les étonnants dessins libres et aérés de Godon l’interprètent ingénieusement aux craies de couleurs douces ; leur caractère d’esquisses raffinées en renforce encore le pouvoir suggestif.

Marta & moi, collectif alémanique It’s raining elephants © Notari, 2017

Dans une tout autre gamme, Marta & moi du collectif alémanique It’s raining elephants (Notari, 2017), paru d’abord en français dans une maison d’édition romande avant d’être publié en allemand, chante les louanges de l’imagination débordante d’une enfant doublée de son incroyable volonté de créer.  La petite Marta qui dessine et peint infatigablement, partout et toujours, se voit un jour confrontée à un lion farouche. Né de sa propre fantaisie, celui-ci saute hors de sa peinture pour l’inviter à vivre des aventures ludiques et passionnées dans une formidable bataille d’eau, de couleurs, d’espaces et de mouvements. Dans une approche éclatée, des traits libres et vigoureux, mais en même temps soucieux du détail, animent des aquarelles de couleurs vives qui interprètent savoureusement cette magnifique fête de la créativité à laquelle les lecteurs, enfants et adultes, sont invités.

Partir : Au-delà des frontières, éditions Gallimard jeunesse, avec l'aimable autorisation de Nobrow ltd, © 2016 Nobrow ltd, ©Francesca Sanna

L’album étonnant de Francesca Sanna, né de son travail de diplôme, nous fait quitter l’univers de l’enfant protégé pour vivre, dans un registre plus grave, le drame de la migration vu à travers le regard d’un enfant.  Dans Partir : Au-delà des frontières (Gallimard Jeunesse, 2016), publié également en italien, en allemand et en anglais, l’artiste a trouvé des paroles limpides et justes ainsi que des images symboliques très suggestives pour raconter la fuite d’une famille forcée de quitter son pays en guerre pour chercher un ailleurs plus sûr. Les premières pages évoquent encore une vie de famille tranquille et sereine au bord de la mer que  mère et enfants doivent quitter suite à la mort du père à la guerre. Commence alors un périlleux voyage dans l’inconnu : à bord d’une voiture étrangère, sur une dangereuse route bordée d’un menaçant garde-frontière, à travers une forêt sombre, puis dans un train qui les mène vers un avenir incertain mais au moins prometteur. Seule la mère, désemparée elle-même, sait encore donner de l’amour et un certain sentiment de sécurité à ses enfants bousculés. Le texte suggère subtilement l’indicible d’une telle expérience, qui, rappelons le, est vécue de nos jours par d’innombrables familles. Ce drame est magistralement mis en scène dans des  compositions denses au style figuratif-ornemental proche de l’abstrait et aux couleurs saturées. Un album qui ne devrait pas laisser ses lecteurs indifférents.

Rigo et Rosa, Lorenz Pauli © Atlantis, 2016

Avec Rigo et Rosa (Atlantis, 2016), sixième « titre finaliste » 2017, Lorenz Pauli quitte en fait le monde du livre d’images à proprement dit. Son beau livre au format oblong vit surtout des surprenants dialogues entre une souris et un léopard de zoo, ingénieusement illustrés par Kathrin Schärer.

C’est cette remarquable création philosophique pour enfants que le jury de l’ISJM vient de nommer pour le Prix suisse Jeunesse et Médias 2017 (doté de 10'000 francs), remis à son auteur et à son illustratrice le 26 novembre 2017 au centre artistique et culturel PROGR à Berne.

La relation qui se développe entre l’impressionnant fauve âgé et la jeune souris pleine d’énergie n’est pas seulement tendre et drôle ; elle se développe en profondeur et en sensibilité au cours des discussions entre les deux amis inégaux. Leurs échanges portent toujours sur de grands sujets, tels l’amour et la confiance, la liberté et la sécurité ou la vérité et le regret. Rigo et Rosa spéculent également sur la réalité de ce qui est, sur des possibilités de ce qui pourrait être et sur l’art de poser des questions, plus important que celui de donner des réponses... Chacun des 28 épisodes courts se termine par une chute qui fait rire et réfléchir en même temps : voilà l’effet magique de ce texte philosophique subtil que Kathrin Schärer a su doter de dramatiques accents graphiques qui en soulignent savamment les moments forts.

Les cinq « titres  finalistes » et le  lauréat 2017 mis en évidence par le Prix suisse Jeunesse et Médias confirment la notoriété suisse, reconnue de longue date, dans le domaine de l’art graphique. Par ailleurs, nous pouvons constater que les titres phares de la production helvétique récente, et ceci au-delà des frontières linguistiques, s’inscrivent plutôt dans un registre philosophique s’ils n’abordent pas des sujets complexes et graves préoccupant nos sociétés occidentales dont ils sont le reflet.

Auteur Lorenz Pauli et illustratrice Kathrin Schärer avec leur livre « Rigo et Rosa », © Institut Suisse Jeunesse et Médias, Béatrice Devènes

Présentatrice Christine Lötscher, illustratrice Ingrid Godon, auteur Sylvie Néeman, © Institut Suisse Jeunesse et Médias, Béatrice Devènes

Présentatrice Christine Lötscher, auteur Luisa Campanile, membre du jury Carole-Anne Deschoux, © Institut Suisse Jeunesse et Médias, Béatrice Devènes

 

 

par Denise von Stockar, Membre du jury 2017, Institut suisse Jeunesse et Médias ISJM

 

Chronique publiée le 28 novembre 2017

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