Il est un sujet que l’on n’abordera jamais assez tôt pour déconstruire les mécanismes stéréotypés qui traversent tous les pans de la société : le racisme. Certains ouvrages (romans, livres, séries, documentaires) s’emparent de cette thématique dans une visée claire : dénoncer et éduquer. Parce qu'ils montrent l'omniprésence du racisme ou ses formes inattendues, ces textes se rendent indispensables.

Mais pour avancer sur le chemin d’une société égalitaire,  nous avons également besoin d’œuvres sans intention exclusive d’éduquer le lectorat, mais dont les personnages, non-blancs, sont décrits dans l’ordinaire de leur quotidien : leurs histoires d’amour, leurs échecs, leurs ennuis, leurs questions, leurs vies banales ou héroïques sans que le fil rouge de ces récits soit systématiquement celui du racisme. Il est intéressant que ces héros et héroïnes ne soient pas constamment présenté·e·s dans des fictions qui, explicitement,  servent une cause ou défendent des droits[1] : des personnages racontés pour eux et elles-mêmes, non au service d’une cause.

Dans Sortir d’ici de Renée Watson, il est question du racisme dont est victime l’héroïne afro-américaine du roman, Jade Butler, mais ce n’est qu’une des multiples facettes du récit, car on suit la jeune fille dans ses questions sur l’âge adulte, sur l’avenir et la place qu’elle occupe dans ce monde. Des problèmes d’adolescent·e « ordinaire », en somme. Et c’est une réussite.

© Editions Casterman

Trouver sa place : le lot de l’adolescence

Jade est une adolescente qui vit dans un quartier de Portland, dans l’Oregon, aux Etats-Unis. Elle prend le bus chaque jour pour se rendre dans son école privée, loin de chez elle. Si ce lycée est une belle opportunité pour son avenir, elle ne s’y sent pas vraiment à sa place. Même pas du tout : en deux ans, elle ne s’est pas fait d’ami·e·s là-bas. Mais elle s’accroche et travaille dur, y compris l’été, même si elle préférerait rester avec sa meilleure amie Lee Lee et ses autres camarades dans un lycée du quartier où elle vit.

Dans son journal intime, elle raconte son quotidien de lycéenne : les devoirs, l’espagnol qu’elle apprend car pour elle, parler une deuxième langue c’est « une porte d’entrée » pour faire « quelque chose de sa vie » (p. 9), les rendez-vous avec la conseillère d’orientation Mrs Parker, les trajets en bus avec sa nouvelle amie, Sam, ou encore les sorties extrascolaires prévues avec sa « marraine », Maxine.

Elle partage dans son journal les joies et fous-rires qui jalonnent son année scolaire, comme ses désillusions ou ses doutes sur son appartenance à ce milieu social. Trouver sa place et comprendre comment « faire partie du monde qui nous entoure » sans laisser de côté ce qui fait notre spécificité, ce sont bien là des questionnements fréquents à l’adolescence. Ici, la question est abordée sous l’angle des injustices ethniques que Jade découvre :

« [C]haque fois que je vois aux informations des Noirs sans armes qui se font tuer. Dans ces moments-là, c’est difficile de me dire que ce monde m’appartient » (p. 107)

Qui sont celles et ceux qui ont réussi dans la vie que l’on montre à la télévision ? Et qui sont ceux et celles qui se font brutaliser sans raison ? Ces modèles pèsent dans la balance quand on est une adolescente en construction.

Jade trouvera d’autres exemples : sa mère, sa marraine du cercle « Entre Femmes » ou des artistes noirs spécialisés dans le collage (la passion artistique de Jade) qu’elle découvrira au détour de livres d’art. Elle suivra, aussi, son instinct et apprendra à exprimer ce qu’elle a sur le cœur pour construire une place qui lui convient, à la hauteur de son talent. Et en cela, elle n’est qu’« une ado comme les autres ».

Le journal intime : un genre qu’on s’approprie

Le genre du journal intime, surtout quand le « je » qui s’exprime est porté par une jeune fille, peut paraitre a priori empreint de légèreté. C’est en tous cas la conception véhiculée par une certaine  critique littéraire  essentialiste,  hélas nourrie de certains stéréotypes : les confessions portées par  un point de  vue  féminin  n’aborderaient que des problèmes bénins, voire franchement ingénus. Comme si la profondeur (et pertinence) des propos était suspendue dès lors qu’une femme parlerait de ses problèmes, d’autant plus si cette femme n’est encore « qu’une » adolescente.

Pourtant, le quotidien d’une jeune fille est marqué par les inégalités (liées au genre, à la classe ou à l’ethnie) qui traversent la société. Les dire sans fard et les donner à lire à un public adolescent c’est déjà condamner et lutter contre. Le journal est un genre qui donne pleinement la parole à une adolescente, même si c’est un journal fictionnel. Jade peut s’y livrer librement. Quand elle n’est comprise ni par ses ami·e·s ni par ses parents, son journal est le lieu d’une parole jamais mise en doute.

Cela est d’ailleurs soutenu par quelques éléments formels que prend le journal dans ce roman. Il y a l’utilisation de la première personne du singulier, des titres de chapitre écrits en espagnol et en français (la narratrice apprenant l’espagnol, elle essaye de l’utiliser à son échelle, dans les situations du quotidien), des parties très courtes (quelques lignes) et d’autres plus longues (quelques pages), des pages dont l’organisation s’apparente davantage à une liste qu’à un texte : une liste de vœux pour la nouvelle années (« être belle, être audacieuse, être courageuse, être brillante, être au top » (p. 151)), une liste des adjectifs qu’on aimerait entendre à son sujet (« le garçon aurait pu utiliser pour parler de moi : fille, amie, cultivée, artiste, rêveuse (p. 119)) à la place des insultes des garçons sur son physique ou encore ce message, qu’on s’écrit à soi-même :

« Comment je sais que Sam n’est plus mon amie :

Plus de trajets en bus ensemble le matin et le soir.

Quand Mr Flores nous demande de choisir un binôme, ce n’est pas moi qu’elle désigne.

Même lorsque quelque chose est drôle, elle ne se tourne plus vers moi en riant. Elle préfère se retenir, garder sa joie pour elle » (p. 268).

Pas de formule d’adresse pompeuse (« cher journal »), pas de date qui se succède chronologiquement dans un coin de page. Ici, le journal est identifiable par quelques éléments simples qui rendent l’idée de journal plus réaliste : c’est un lieu que l’on s’approprie, où la structure de ce qu’on écrit ne doit pas répondre à des caractéristiques d’un genre trop prédéfini, et où l’on peut mélanger les langues. De ce fait, l’identification à ce que vit la narratrice peut être renforcée : on ne se trouve pas dans un genre codifié, mais dans ce qui semble être un « vrai » journal d’adolescente où l’on fait ce qu’on veut, comme on veut. C’est un espace où on commence à être soi.

La fiction pour (aussi) parler de racisme

Cette structure rend d’autant plus authentique ce que raconte et vit la narratrice. Ce qui vient offrir aux lecteur·rice·s un récit qui ne soit pas caricatural, voire stéréotypé, d’une adolescente. On lit ses journées à l’école, ses discussions anodines autour du repas de Thanksgiving, l’ennui des trajets en bus ou encore sa passion pour la photo et le collage. Bref, tout ce qui construit son quotidien de filles « banales ». Mais ce quotidien apparemment anodin charrie en lui-même des questions qui dépassent la sphère privée et le récit de soi. En cela, ce roman réfère au propos de Virginia Woolf : « Est féministe, toute femme qui dit la vérité sur sa vie ». On pourrait l’ajuster à ce roman : « est féministe et antiraciste, toute femme non-blanche qui dit la vérité sur sa vie ».

C’est le cas notamment quand on suit les hauts et les bas de son amitié avec Sam, jeune fille blanche qui vit également dans un quartier éloigné de l’école. Elles deviennent de vraies amies, mais Jade ne se sent pas écoutée ni soutenue quand elle parle à son amie des propos racistes dont elle est victime. Jade sent bien que Sam trouve qu’elle exagère quand elle raconte qu’une vendeuse dans un magasin a tenu à fouiller son sac et pas celui des autres vendeuses de la boutiques ou quand elle lui raconte qu’une professeure l’a punie elle, et pas Hannah, l’élève blanche qui lui manquait de respect dans la file du déjeuner.

Pourtant, après quelques semaines sans se parler et une grosse dispute, les deux filles expriment ce qu’elles ont toutes les deux trouvé blessant dans l’attitude de l’autre et parviennent à dépasser leur malentendu. Pour Sam, elle se sentait impuissante face aux événements racistes et injustes que vit Jade, mais elle ne savait pas quoi faire. Pour Jade, c’est moins une action de la part de son amie qu’une oreille attentive dont elle a besoin à ces moments-là. Loin de n’être qu’anecdotique, cette histoire de dispute et de réconciliation est assez puissante : deux adolescentes parlent à cœur ouvert de racisme ordinaire et de ses manifestations. Par l’écoute et la discussion, elles dépassent leur perception différente et se retrouvent grandies, renforcées dans leur amitié et leur confiance en l’une envers l’autre.

C’est, d’une part, une description assez fidèle de l’amitié qui est aussi faite de déceptions, de blessures et de tristesse, d’autre part, c’est là une manière d’aborder des questions sociétales complexes au sein d’une fiction sur la vie d’une adolescente lambda.

D’autres événements anodins de la vie de Jade permettent d’aborder « l’air de rien », la grossophobie (des garçons dans un snack la critiquent ou une vendeuse dans un magasin la juge sur son poids), le sexisme (les insultes des garçons ; le fait qu’on explique aux filles de ne pas sortir le soir mais pas aux garçons de ne pas violer, p. 121), les violences policières à l’encontre des populations afro-américaines ou encore les différences de classe sociale (des filles noires et riches de son lycée parlent de son quartier comme s’il s’agissait du pire endroit où vivre sur terre).

En définitive, ce que Jade partage dans son journal, c’est sa vie de jeune fille qui essaye de tirer son épingle du jeu. Mais ce qu’on peut y lire, aussi, c’est l’illustration de l’intersectionnalité car Jade subit plusieurs formes de discrimination simultanément : elle est noire, pauvre et c’est une femme. Tenir compte de ces différentes formes de domination conjointement permet de comprendre pourquoi, dans Sortir d’ici, Jade est plus proche de Sam, jeune fille pauvre comme elle, que des adolescentes noires et riches de son lycée avec lesquelles, finalement, elle n’a que peu en commun. Pour autant, l’expérience de Jade et de Sam ne sera jamais totalement identique, pour les raisons évoquées plus haut : car elles n’expérimentent pas toutes les deux les mêmes oppressions.

Ainsi l’immersion, grâce au journal intime, dans le quotidien de Jade, donne la parole à une héroïne que l’on n’a pas l’habitude d’entendre. C’est d’ailleurs ce que dit l’autrice Myriam Leroy, autrice de fictions, dans une interview[2] : en tant que lectrice elle n’a lu que des romans décrivant les adolescentes comme « mystérieuses », « incompréhensibles », aguicheuses, un peu étourdies. En conséquence de quoi, elle a désiré pallier ce manque grâce à son premier roman où, selon elle, elle décrit des adolescentes « comme elles sont » et pas telle qu’on les idéalise ou fantasme. L’intention de Renée Watson est semblable ici. Elle fait le portrait d’une adolescente telle qu’il en existe aujourd’hui : studieuse, volontaire, débrouillarde, noire, pauvre, grosse et moins intéressée par les garçons que par son entrée dans le monde des adultes.

Ce roman mérite d’être lu pour l’histoire, car Jade est une héroïne attachante, sensible et inspirante à laquelle on s’identifie sans peine, et enseigné pour les réflexions que la vie de cette ado soulève.

[1] Pour aller plus loin : l’épisode 45 du podcast Kiffe ta Race avec Laura Nsafou, autrice de Comme un million de papillons noirs (Editions Cambourakis, 2018) et Le Chemin de Jada (Editions Cambourakis, 2020).

[2] La Poudre, épisode 78, https://nouvellesecoutes.fr/podcast/la-poudre/

 

 

Chronique publiée le 2 novembre 2020

Par Joséphine Le Maire, diplômée de la Faculté des Lettres de l’Université de Lausanne, lemaire.josephine@outlook.com