Eléa a reçu un courrier de sa maitresse. Pour la préparer à la rentrée scolaire, elle a une petite tâche à réaliser chaque jour de la semaine précédant le jour J, dont une chanson à écouter et visionner via un QR code, en lien avec une série d’albums de littérature jeunesse qu’elle découvrira en classe : Les chiens pirates de Clémentine Mélois et Rudy Spiessert.
Les chiens pirates, Adieu Côtelettes ! de Clémentine Mélois, illustré par Rudy Speissert © L’Ecole des Loisirs, 2019
Le jour de la rentrée, j'accompagne Eléa dans sa classe, comme chacun des autres parents d’élèves.
Les élèves assis autour d’elle, la maitresse commence à lire le premier tome. Eléa me regarde depuis sa place et me dit avec enthousiasme : « Regarde maman c’est comme la chanson ! ». Oui ! Je lui fais signe d’écouter. La voilà absorbée par cette histoire, qui facilitera grandement le départ de tous les parents de ces jeunes élèves de 1P.
Les albums jeunesse permettent de créer des moments de partage avec les élèves. Cela semble particulièrement porteur pour un·e enseignant·e de lire un album dès le premier jour aux élèves et c’est un choix souvent effectué par elles et eux. Plus inédit, à Begnins, le directeur de l’établissement primaire et secondaire Guillaume Strobino a choisi de venir se présenter chaque année dans les classes de 1P à 4P par le biais d’une lecture. Témoin de ce moment de partage dans ma classe de 1-2P, j’ai tenu à en savoir plus sur les motivations de monsieur Strobino. Cette chronique retrace notre entretien.
Ce n’est PAS une bonne idée ! de Mo Willems,
L'Ecole des Loisirs, 2017 © Hidden Pigeon Company
L’album jeunesse choisi par le directeur pour cette lecture en classe est Ce n’est PAS une bonne idée ! de Mo Willems. Dans cet album dont le style a des airs de cinéma muet, il est question d’une rencontre entre un renard et une oie. Le renard fait une série de propositions à l’oie, allant d’une simple balade à la visite de sa cuisine. Au fil de l’histoire, des oisons – petits de l’oie - réagissent : ce n’est pas une bonne idée ! A travers suspense et interactivité avec le lecteur, c’est avec humour que se déroule l’histoire jusqu’à sa fin inattendue, lorsque l’oie fait bouillir le renard dans la soupe pour nourrir ses petits.
Entretien avec Guillaume Strobino
Voie Livres
J'ai l'impression que ce n'est pas forcément répandu, les directeurs qui viennent en classe lire une histoire pour se présenter aux élèves. Comment vous est venue cette idée ?
Guillaume Strobino
Honnêtement, ce n'est pas répandu. J’ai des enfants en bas âge, encore dans le cycle 1, donc la lecture fait partie de mon quotidien à la maison. C'est un bon moment, j'ai du plaisir à lire des histoires à mes enfants et c'est impressionnant aussi la joie que ça leur procure. Ma femme est enseignante, elle enseigne en 3-4P, et est bien placée aussi pour savoir que les histoires sont importantes pour les enfants. Je me suis un peu laissé porter par mon épouse et par mes enfants, en me disant que ça peut me permettre de créer un lien, parce que c'est vraiment là-dessus que j'essaie de jouer : créer un lien le plus tôt possible avec les enfants, sachant que je vais les avoir pendant 10 ans. Plus je crée un lien quand ils sont petits, plus c’est facile ensuite pour moi, quand ils seront plus grands, de pouvoir bien les encadrer et d'avoir une sorte de respect mutuel. J'essaie donc de créer un lien très fort dans les 4 premières années.
[NDLC: Guillaume Strobino voit les élèves pendant leurs 4 premières années de scolarité pour créer un lien avec eux au début de la scolarité. Il privilégie ainsi les premiers degrés, ne pouvant organisationnellement pas aller dans chacune des classes de cet établissement primaire et secondaire.]
Les élèves que j'ai, ça fait maintenant 4 ans que je vois ceux qui sont maintenant en 7-8e (que j'avais rencontrés en 4P il y a 4 ans), savent tous qui je suis, ils me saluent dans la rue. Je pense que c'est ça, créer vraiment ce lien, et pas juste passer et dire « bonjour, je suis votre directeur, je règle les problèmes », ce qui n'est absolument pas le cas.
Voie Livres
Est-ce que vous pensez que le fait de passer par un album jeunesse crée un genre d'ancrage, de souvenir ? Au-delà du fait qu'on vous rencontre, il reste le souvenir de l'album ?
Guillaume Strobino
Oui, totalement. Ça fait partie des questions que je pose aux élèves quand je les revois: est-ce qu'ils se rappellent de moi, de mon prénom, de ma fonction, de l'histoire que j'avais lue l'année précédente ? Ces questions font vraiment appel à leur mémoire. Dans certaines classes, je suis stupéfait, parce que je n'ai aucune idée de ce que je leur ai lu. Je me mélange les pinceaux, surtout que je change même parfois d'album entre les 3P et les 4P. Mais eux, en revanche, ils se rappellent très bien des histoires et de mon prénom à partir de la 3P. Ils savent tous comment je m'appelle et ce que je fais. Effectivement, ce n'est pas juste la personne, ça ancre un moment d'échange avec les enfants.
Voie Livres
Pourquoi avez-vous choisi cet album en particulier ?
Guillaume Strobino
J’ai toujours choisi deux albums différents : un pour les petits et un autre pour les 3-4P. Je les lis d'abord à la maison, souvent à haute voix à mes enfants aussi, pour voir le temps que ça prend. Et celui-là, parmi d’autres que j’avais sélectionné pour les 1-2P, c'est l'histoire qui m'a fait le plus rire, en tout cas je la trouvais chouette, facile à mettre en contexte avec les enfants, assez drôle, avec un petit twist à la fin. Et puis, surtout, assez courte, donc ça permet aussi de passer en 1-2P.
Voie Livres
Ce qui m'a aussi un peu frappée dans votre façon de faire, c'est que vous avez questionné les élèves à la fin pour vous assurer qu'ils avaient compris la chute. Il y en a certains qui ont ri, mais ce n'était pas le cas de tout le monde. Ce sont des restes de vos réflexes d’enseignant ?
Guillaume Strobino
Oui, moi j'avais des élèves du secondaire, mais ça reste des enfants. Pour moi, même si je me suis éloigné de la pédagogie depuis maintenant une dizaine d'années et que je n'enseigne plus, je pense que ce sont des choses qui restent, aussi en tant que parent quand on élève ses enfants. Si on lit une histoire, et qu'en plus il y a une chute, c’est intéressant de les questionner. Et en fait c'est drôle, parce qu'il y en a les trois quarts qui vont me dire qu'ils s'attendaient à ce que ce soit le renard qui mange l’oie.
C'est simplement pour institutionnaliser la compréhension du livre et de l'histoire. Ce sont des réflexes que je garde, j'ai enseigné pendant dix ans. Notre rôle, ce n'est surtout pas, à ce niveau-là, de dispenser un savoir et de partir en les laissant comme ça, c'est bien de voir s'ils ont compris l'histoire. Par exemple, de temps en temps, après la deuxième ou troisième répétition des oisons qui disent « c'est vraiment, vraiment... », je leur demande avant de tourner la page : « qu'est-ce que vous pensez qu'ils vont dire, les petits oiseaux ? » Et là, ils sont tous à hurler : « ah, ce sera ça ! »
Voie Livres
Cela va donc au-delà de l'album pour la rencontre, mais vous en faites finalement aussi un moment d’enseignement par ce lien avec la compréhension. Pour terminer, en quelques mots, qu'est-ce que vous retenez de ces moments passés avec les élèves en début d'année ?
Guillaume Strobino
C’est assez étonnant parce que je n'ai pas forcément envie d'y aller au départ. En toute honnêteté, ça me demande de bloquer quatre à cinq matinées en début d'année, où je suis quand même attendu partout. Cela me prend de l'énergie parce que je sais que je vais devoir réorganiser mon agenda, mais après la première histoire ça s'estompe totalement. En fait, c'est un véritable plaisir. Cette année, je pense que j'ai encore plus de plaisir, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je vieillis, mais c'est un moment que j'adore pour finir. Ça me fait très plaisir de voir tous mes élèves, tous mes petits. Je pense que ce sont les plus attachants, à cet âge-là ; l'école, c'est encore toute leur vie, leur enseignant·e, c'est un peu leur maman, leur papa. Ça reste un endroit que je trouve tellement magnifique, ce petit cocon que les enseignant·e·s arrivent à créer au sein de leurs classes. Je me dis : quelle chance ils ont d'avoir des écoles comme ça. Là, quand j'entre, c'est vraiment, à chaque fois, un univers complètement différent, avec toute une énergie, que ce soit chez les enseignant·e·s ou chez les élèves. C’est un sentiment que je trouve vraiment agréable parce que ça me permet de me rendre compte des conditions que j'offre à mes élèves et à mes profs et de passer un petit moment qui n'est pas juste de l’observation comme j'ai fait l'année dernière avec les enseignants en 4P. Là, c'est vraiment un moment où je suis avec les élèves, pour les élèves. Cela me permet de me rendre compte des raisons pour lesquelles je fais ce métier et j'ai l'impression de bien le faire quand les élèves me reconnaissent, quand les enseignants sont contents que je vienne. Ce sont des moments qu'on peut prendre facilement en tant que directeur et je pense que l'impact que ça a sur les enfants et aussi sur les enseignants est énorme par rapport à l'énergie qu'on y met au départ. Cela permet de montrer qu'on s'intéresse à leur métier, aux personnes qui sont dans ces classes. Pour moi, c'est tout bénéfice. Je sais que maintenant, les élèves... en fait, je suis pris au piège, parce que maintenant tout le monde attend ça, de toute façon je vais devoir continuer !
Il y a même une année où j'ai lu le livre des 3-4P à des 11e parce qu’il y avait un élève en 4P dont le grand frère était en 11e. L’élève de 11e est venu me voir avec un camarade en me disant : « vous êtes venu lire une histoire à mon petit frère, alors quand est-ce que vous venez chez nous ? » Je leur ai dit : « quand vous voulez », donc je suis allé en classe et les ai tous fait asseoir par terre dans la grande salle. Ils étaient tous assis, et je leur ai lu l'histoire des 4P. C'était plus pour la blague, mais honnêtement, ils ont adoré. C'était génial d'avoir leur directeur qui vient leur lire une petite histoire d'enfant de 8 ans. Pendant 10 minutes, ils n'ont pas pipé mot, assis par terre à écouter. Qu'importe l'âge, j'ai envie de dire, ça montre l'implication qu'on met.
C’est aussi montrer qu'on est là.
Kelly Moura, Chargée d'enseignement à l'UER de Français à la HEP Vaud (kelly.moura@hepl.ch)


