...ou l’effet papillon mis en scène dans un album jeunesse enchanteur

Infatigable expérimentateur, Adrien Parlange est un auteur, dessinateur, illustrateur d’une grande originalité avec un sens aigu du traitement graphique. Chacun de ses ouvrages, de La Chambre du lion au Ruban, plonge ses lecteurs dans un nouvel univers pictural raffiné, loin des codes commerciaux. Grand album vertical à la « française », Les désastreuses conséquences de la chute d’une goutte de pluie (2021), offre une sorte de contrepied au Grand Serpent (2019) dont le corps s’étirait horizontalement sur toutes les pages d’un format à l’italienne.

Pièce en onze tableaux avec figures en contrejour

L’album tout en finesse s’organise autour d’une scène vespérale comprenant cinq personnages presque immobiles, qui se détachent en ombres chinoises. C’est l’été, on imagine un verger dans un jardin tranquille. Une jeune fille cueille des cerises à califourchon sur une branche tandis qu’un homme, au pied de l’arbre, peint le paysage. Un enfant et deux adultes spectateurs - figures du lecteur découvrant l’album - observent la peinture en train de s’ébaucher.

L’atmosphère est insouciante, la douceur des couleurs suggère la sérénité du moment, instant fugace de bonheur. Fugace ? Un peu malgré nous, nous présageons déjà qu’un « élément perturbateur » menace cette paisible scène familiale. Mais lequel ? Serait-ce le chien qui s’installe près du peintre ? Ce petit écureuil qui sort de son abri ? Ou cet oiseau qui regagne son nid ? A moins, à y regarder de plus près, que ce ne soit cette petite abeille qui volète dans ce temps suspendu ?

Texte-image 1, source : Adrien Parlange

Tous ces micros-évènements ont bien à voir avec le drame qui se joue, même si, comme le titre l’indique, ils n’en sont que des épiphénomènes. Petites causes grands effets… une goutte tombée de l’arbre aura suffi. Une des grandes originalités de la narration réside dans le contraste entre la lenteur du temps qui se dilue au fil des pages et la précipitation du coup de théâtre final. L’album se compose en effet d’une dizaine tableaux qui se modifient presque imperceptiblement au gré des pages. Entre chaque plan, quelques secondes seulement s’égrènent, avec comme marqueur de l’écoulement du temps, le trajet de la goutte.

Lectures en mouvement

La mise en page dissociée de l’album - texte sur la page de gauche, image en pleine page sur la droite - permet de faire défiler les scènes rapidement comme un flip book[1]. Le cheminement de la goutte d’eau prend l’allure d’une séquence de cinéma, mettant en évidence l’inéluctable effet domino. On admirera alors la précision de la composition graphique de l’ensemble où chaque détail occupe l’espace pour participer à ce final.

Par son format tout en longueur, l’album incite aussi à une autre lecture, verticale cette fois. Suivant la chute de la goutte, le regard du lecteur descend peu à peu de la cime de l’arbre à ses racines suivant la lumière du jour déclinant. Puis, à la dernière page, le mouvement s’inverse, le regard « rebondit » en quelque sorte sur la goutte s’écrasant au sol. De l’abeille à l’écureuil, les conséquences de cette particule d’eau se déploient alors selon une trajectoire ascendante qui gagne la page entière. Les personnages soudain traversés par un courant électrique s’animent dans un tourbillon très graphique. Hommes et enfants, chevalet et cerises, chien et écureuil, comme reliés par un fil invisible, créent un ballet éphémère.

Entre sourire et théorie du chaos

L’incongruité de la scène finale prête à rire ou sourire : le fort contraste entre la sérénité des dix premiers tableaux et l’enchainement ultime des catastrophes renforce cet effet comique. Pourtant au-delà de l’amusement, la chute cruelle (de la jeune fille et du livre) rappelle aussi en contrepoint que tout équilibre « naturel » est précaire.

L’album peut se lire comme une illustration à hauteur d’enfant de la théorie du chaos ou « effet papillon » vulgarisé en 1972 par le météorologue Edward Lorenz. La métaphore mettait alors en lumière le fait que la modification d’un seul petit paramètre dans un modèle météorologique suffisait à provoquer, à long terme, des changements colossaux. L’image fera mouche et sera reprise dans le domaine des sciences humaines et de l’écologie.

Les désastreuses conséquences…Image 7

 

Ainsi, tout comme un papillon au-dessus du Brésil peut provoquer, par une série de réactions en chaine, une tornade au Texas, une innocente gouttelette de pluie saura également, si on n’y prend garde, briser l’harmonie de toute une famille. A l’heure où le monde découvre l’ « effet pangolin », faut-il lire cette douce histoire de fin d’été comme une fable écologique de notre impact sur la nature ? Chaque lecteur en décidera selon sa sensibilité.

En classe[2]

L’album se prête à une découverte par dévoilement progressif. Ce dispositif (Tauveron, 2002, pp. 103-118) qui consiste à lire des textes en en révélant le contenu par étapes successives, permettra aux élèves d’envisager plusieurs récits avant de découvrir l’action spécifique de la goutte d’eau. Pour ouvrir le champ des possibles, on cachera donc soigneusement titre et page de garde par exemple en emballant l’album.

La première étape consistera alors à faire observer aux élèves les minuscules péripéties qui ponctuent les premières pages. On demandera aux élèves d’inventorier oralement les infimes changements opérés entre deux images « d’avant la chute », par exemple l’image 1 et l’image 7[3]. On laissera alors aux élèves l’occasion de formuler diverses hypothèses sur la suite des évènements.

Ensuite on travaillera plus spécifiquement sur l’enchainement causes-conséquences de la catastrophe finale. Sans lire le texte, on présentera la dernière image. En production écrite, les élèves imagineront les différentes étapes de cet effet domino (comparaison image 7/11).

C’est seulement alors que l’on déballera l’ouvrage, analysera les mots du titre, puis relira l’album en entier. On observera image après image, la progression de la goutte de pluie se détachant dans le crépuscule puis on mettra en évidence sa responsabilité dans le cataclysme de la dernière page. Enfin on reformulera les évènements en cascade qui en découle, de l’abeille jusqu’à l’attaque de l’écureuil par l’oiseau. Avec les plus grand, on reprendra dans les jours suivants, la distinction entre « cause » et « conséquence » si difficile à concevoir et formuler pour un enfant.

Image 11, source : Adrien Parlange

Auteur-illustrateur Adrien Parlange

Titre Les désastreuses conséquences de la chute d’une goutte de pluie

Editions Albin Michel, collection Trapèze, 2021

Age Dès 4 ans

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Site d’Adrien Parlange : http://www.adrienparlange.com/index.html

Tauveron, C. (2002). Lire la littérature à l'école. Hatier.

Van der Linden, S. (2007). Lire l’album. Atelier du poisson soluble.

[1] En classe, il peut être intéressant de scanner les images et les insérer dans un diaporama pour accentuer cet effet.

[2] Fin du cycle 1 ou début du cycle 2. Pistes pédagogiques imaginées avec Anne-Claude Grisel, rédactrice pour les nouveaux MER français et chargée de mission pour le français au cycle 1 (canton de Neuchâtel).

[3] Lire le texte mais sans montrer les images 2 à 6. Pour des précisions pratiques, écrire à l’autrice de cette chronique.

 

Chronique publiée le 21 septembre 2021

Par Marie Béguin, chargée d'enseignement à l'UER-FR de la HEP Vaud, marie.beguin@hepl.ch