Quand les images transcendent le récit…

« Imbattable » est le nom du Super-héros de la bande dessinée éponyme. Le trait est net, rappelant Quick et Flupck ou Tintin, les couleurs des aplats unis, à l’image des classiques franco-belges du genre. Les strips se déploient sur une à trois pages sans nécessaire lien entre eux.
Super-héros car, comme son nom l’indique, il bat tous les méchants connus : le savant fou, les voleurs à la tire, les cambrioleurs... ; et sauve tous les gentils : la veuve et l’orphelin, la vieille dame, le juge qui ne parvient pas à résoudre son affaire, ... Truffée de clichés, la bande dessinée l’assume et en joue.

Le « et donc » ?

L’intérêt de cette bande dessinée réside dans le super pouvoir d’Imbattable, qui est prescient. On connait le caractère omniscient du narrateur dans les récits lorsqu’il sait tout de ses personnages : leurs pensées, leur passé, leur avenir. Lorsqu’une personne a cette aptitude, on parle de préscience ou de précognition. Encore faut-il y croire... Justement, le terme, théologique, renvoie à la Connaissance absolue que Dieu possède, lui permettant de transcender les catégories humaines de passé, de présent, d’avenir. Imbattable est donc prescient et, dans son espace page, il possède une vision panoptique lui permettant de voir l’entier des vignettes, leur contenu et donc l’histoire quand les autres personnages ne le peuvent pas.

 

Le « comment » ?

Imbattable traverse les vignettes à sa guise et agit sur celles qu’il veut. Frontières infranchissables dans la bande dessinée classique, l’originalité réside ici dans la capacité à faire intervenir les vides interstitiels qui cloisonnent et ordonnent les images pour construire la narration. On connaissait avec Claude Ponti les illustrations séquencées par ces vides pour structurer le texte, mais la faculté de voir des actions les traverser et l’intrigue les utiliser était inconnue à si large échelle. La gestion multimodale du texte et de l’image pour fabriquer du sens, requise par le genre, se voit augmentée de ce qui les sépare voire de l’objet lui-même via la page physique.

Claude Ponti, Le doudou méchant, Ed. L’Ecole des Loisirs, 2002.

Le « et alors » ?

Conséquence, les strips racontent une histoire en jonglant avec deux niveaux de récit, celui d’Imbattable et celui des autres personnages. L’affaire se corse lorsque l’on sait que la bande dessinée n’est pas soumise à un régime narratif explicite. C’est le lecteur qui construit le sens en se basant sur l’arthrologie des vignettes. Depuis Gérard Genette, on connait la « narration intercalée » avec les différents régimes narratifs de l’autobiographie, du roman épistolaire ou du journal intime. Cloisonnés ou du moins cloisonnables, la temporalité des différents niveaux demeure clairement identifiable, le temps du souvenir n’étant pas celui de l’écriture, ceux des épistoliers restant également dissociables. On s’en sort donc généralement en définissant les frontières et les rapports entre le dedans et le dehors des mondes racontés . Or voilà que notre Super-héros traverse ces frontières et, en raison du genre et de l’absence de narrateur, transcende les limites généralement dévolues au récit.

Ainsi, deux exemples illustrés :

Imbattable aperçoit le terrible virus sous l’œil du microscope du savant fou trois vignettes après la sienne, soit, il saute (avec sa tondeuse) et le broie.

Imbattable tire deux coups successifs, le premier désarme un agresseur trois vignettes avant, le second détruit son arme dans la vignette qui suit.

À ces anticipations multiples rien de grave a priori puisque, à l’image du merveilleux, l’anormalité est reine, ce que confirme le consentement des personnages. Il se trouve que c’est le pouvoir d’Imbattable...

L’auteur Pascal Jousselin se joue des cadres, ceux des vignettes, ceux de la planche, ceux de la page, et trouble nos habitudes et nos repères de lecteur. Le cadre de la vignette ou de l’illustration en général, habituellement limitant, contenant et donc rassurant… ne l’est tout-à-coup plus. Là où le récit se déroulait image après image, il se déploie ici dans plusieurs simultanément.

Et cette forme de dédoublement du récit avec deux rythmes de narration n’est rendue possible que par les images. En effet, à la linéarité de la langue et de l’écriture s’oppose la spatialité de l’image. La lecture tabulaire en jeu dans la lecture de l’image offre cette possibilité de déploiement spatial de la narration quand la lecture textuelle ne le permet pas. Pourtant, la combinaison du texte et des images parvient à offrir une histoire avec un début, un milieu et une fin.

On est alors tenté, pour vérifier, de transposer ce récit dans une narration strictement textuelle. Joli défi à mener en classe avec des élèves du Secondaire puisque schéma quinaire et système des temps verbaux risquent de s’affoler, à moins de sortir du cadre...

Par Maud Lebreton-Reinhard, Hep-Vaud, maud.lebreton-reinhard@hepl.ch

Chronique publiée le 29 avril 2019

Imbattable, 1. Justice et légumes frais, Pascal Jousselin, Éditions Dupuis, 2017.
www.dupuis.com
http://pjousselin.free.fr