Corrida : forme de course de taureaux consistant en un combat entre un homme et un taureau, à l’issue duquel le taureau est mis à mort ou, exceptionnellement, gracié. (Wikipedia)

L’album éponyme de Yann Fastier, auteur-illustrateur, présente sous forme narrative la corrida comme une pratique culturelle telle qu’on la connait aujourd’hui encore en Espagne, au Portugal et dans le Sud de la France. Pourtant, le message produit par la combinaison du texte et des images est autre. Et d’une puissance rare.

De l’extérieur

Une couverture composée de deux cartons gris bruts est reliée par une toile jaune, donnant un objet aux dimensions classiques proche du format A4. La première de couverture comporte trois éléments textuels : le titre, l’auteur-illustrateur, l’éditeur. À l’exception de ce dernier, la typographie ne présente ni empattement ni contrepoinçon[1], mais une graisse[2] importante et des angles aigus, évoquant un découpage grossier et rendant le déchiffrage parfois malaisé. Alors que le nom de l’auteur-illustrateur semble un assemblage de lettres par collage, le titre présente des lettres en creux offrant une juxtaposition de vides créés dans la figure qui illustre cette couverture : un visage découpé dans un aplat violet. Les traits de coupe, aux courbes saccadées ou hésitantes, indique ou imite l’utilisation d’une lame plutôt que de ciseaux. Le visage de face est très sommaire : deux cercles évidés figurent les yeux, auxquels s’ajoutent une bouche en forme de cicatrice, des oreilles saillantes, comme à l’écoute, et un cou anormalement long, l’ensemble traduisant une expression de stupeur.

Une seconde couleur, le noir, présente sur un seul côté du visage, nous invite à regarder le quatrième de couverture. Une nouvelle forme, très ronde à l’opposé des formes saillantes précédentes, dessine un être au profil épaté, aux yeux petits, à la bouche ouverte et au cou massif. Typographie, figures, texture et titre, tout dans la couverture provoque un sentiment de curiosité pouvant aller jusqu’à l’anxiété face à la combinaison sémantique des différents éléments.

…vers l’intérieur

L’intérieur est aussi concis qu’incisif : six phrases se déroulent sur onze double-pages en papier épais. L’économie de texte est visible et voulue, entre deux et douze mots par double-page. Des phrases séquencées sur plusieurs doubles-pages, comme pour ralentir le rythme et laisser de la place à la lecture des images.

Cette partition s’appuie sur une utilisation subtile de la ponctuation, permettant de conserver l’intégrité de chaque unité narrative : les points de suspension peuvent ainsi inviter à tourner la page, la virgule laisser du temps à l’observation des images. Le rôle de ces dernières dans la narration est prépondérant puisque le message en dépend. La narration textuelle prend d’ailleurs fin trois pages avant la fin, laissant les images clore l’album.

Le texte se lit majoritairement sur la page de gauche, laissant le reste de l’espace à l’image et créant un sens de lecture allant du texte vers l’image. Une fois les sujets textuels identifiés dans l’image, quelques occurrences d’un texte sur la page de droite invitent à regarder d’abord les images. La temporalité de la lecture s’appuie donc physiquement sur l’alternance entre texte et images, une contrainte imposée par le message qui repose de manière indissociable sur l’action des mots sur les images et des images sur les mots.

La typographie du texte est conventionnelle et donc bien lisible, à la différence de la couverture. Du point de vue sémantique, le texte pris isolément convoque le sens propre des termes : la corrida est présentée par ses acteurs, ses lieux, les différentes étapes de son déroulement, ses valeurs, sa finalité. La syntaxe ne présente aucune originalité, comme le lexique, accessible à tous. Le caractère descriptif impose une objectivité qui devient froideur dans le contexte narratif. Le début s’inspire d’une recette de cuisine « Pour faire une corrida... », l’enchainement des actions utilise ensuite de manière redondante « C’est le moment... », la répétition du présentatif « C’est » rythmant le spectacle décrit en focalisation externe. Le lecteur assiste à une corrida en prenant connaissance de ses différentes composantes.

Image repérée sur https://poissonsoluble.com/produit/corrida

Si la typographie du texte se distingue de celle de la couverture, les images s’inscrivent dans une véritable charte graphique : les formes sont grossières, comme découpées voire déchirées, parfois rehaussées de quelques lignes pour figurer l’expression des visages ou faire taire le spectacle avec une croix au creux des oreilles. On distingue les spectateurs des acteurs. Sur les premiers, c’est le regard alerte et une bouche neutre qui dominent ; sur les seconds, les expressions présentent des émotions : bouches et yeux fâchés ou moqueurs.

La topographie des doubles-pages met la reliure centrale au service des différentes unités narratives de deux manières :

  • par effet miroir entre les assistants d’un côté et le matador de l’autre ou entre les spectateurs hurlant sur le taureau ensanglanté ;
  • en qualité de support du taureau lui-même placé au centre de l’arène que constitue la double-page.

Les mouvements des personnages conduisent le lecteur vers la suite, qu’ils s’agissent des lignes régissant les corps, de l’orientation des regards, des mains ou du placement des personnages sur l’espace de la double-page.

…jusqu’au message

La multimodalité de la narration est ici mise au service d’un message violent puisque le lieu de la corrida semble être la cour de récréation, les assaillants des élèves, le taureau un autre élève. Aucune mention de lieu ne le confirme, ce qui participe à l’atmosphère anxiogène, et la déduction repose sur deux détails a priori infimes : la casquette de l’agresseur et l’objet subtilisé à la victime qui déclenche le combat : sorte de contenant assimilable à ceux employés par les enfants pour leurs pauses ou à un étui à violon, selon notre regard. Quoi qu’il en soi, il s’agit de stéréotypes lourds de conséquences sur la narration et son sens : la casquette, symbole de la culture populaire américaine devenu attribut cliché des membres d’un gang, surtout lorsqu’elle est portée de travers, et la « boîte de récréation », objet de tous les secrets et donc de toutes les convoitises, facile à subtiliser, surtout chez les plus faibles ou l’étui à violon, symbole d’une personnalité artistique, souvent montrée du doigt chez certains groupes d’enfants.

Tout dans la construction de l’album participe de cette violence : la texture brute de la couverture, l’épaisseur des pages, les formes grossières et découpées à la lame du titre et des personnages, l’austérité voire la froideur du texte, simple narration descriptive d’un combat dont l’issue est mortelle.

Le protocole de lecture imaginé par l’auteur-illustrateur ne laisse aucune échappatoire. L’alternance du texte et des images dans le sens de lecture de la narration contraint le lecteur à devenir spectateur de la scène. La mise en scène des images rend tour à tour le lecteur taureau regardé par les spectateurs et les agresseurs, puis spectateur regardé par le taureau en quête d’aide et de réponses. C’est donc un profond malaise qui nous gagne au fil des pages puisque la métaphorisation du texte dans l’image (Kress, 2010) nous rend spectateur passif, contraint à regarder, et donc complice d’une abomination.

Le texte, brève description de la corrida, se voit « augmenté » d’images évoquant une situation de harcèlement, le tout générant un message très violent, l’issue du combat étant par définition fatale. Or cette métaphorisation générée par la multimodalité de la narration passe par le filtre intime de l’imaginaire de chacun (Suhor, 1984). En effet, comprendre le texte dans son système de signes puis le métaphoriser à la lecture des images prises dans leur répertoire sémiotique contraint à passer par son propre vécu. Le malaise s’intensifie puisque chacun est, tour à tour, inévitablement projeté d’un côté ou de l’autre, obligé de prendre position sans pouvoir le faire. Et la puissance de l’ensemble permet de rappeler qu’au sein d’une narration multimodale, il ne s’agit pas de cumuler les différents sens des modalités interprétées dans leur répertoires sémiotiques propres.

Les images ne peuvent être l’exacte traduction d’un texte et réciproquement. La combinaison de systèmes sémiotiques différents produit un sens autre, propre à la juxtaposition des deux modalités désormais consubstantielles. Le fait d’avoir un unique concepteur de la narration joue son rôle puisque l’auteur-illustrateur a tout pouvoir sur le texte, l’image, le rapport texte-image et le protocole de lecture.

…puis à la classe

Reste à décider si l’on veut – si l’on peut – présenter cet album à des enfants en classe. Plusieurs diront qu’un livre montrant aussi froidement la violence ne devrait pas se trouver entre les mains de jeunes élèves. Ce serait nier une réalité qui, malheureusement, s’observe quotidiennement dans toutes les cours de récré. D’autres, dont nous sommes, pensent au contraire qu’il s’agit plutôt là d’une belle occasion de discuter de thématiques graves et sensibles, telle l’intimidation. Comme Barthes (2002), nous sommes en effet d’avis que la littérature peut servir de « guide de vie » et que par elle, nous pouvons grandir. Et faire grandir. En commentant les gestes ou l’apathie de chacun des personnages de cet album coup de poing, on peut certainement amener les élèves à réfléchir et à prendre position, sans se sentir visés, par rapport à certains de nos comportements sociaux. La passivité des spectateurs (lecteurs) conjuguée à la participation des acteurs rappellent d’ailleurs le va-et-vient essentiel à une appropriation d’une lecture littéraire. C’est en effet cet aller-retour entre participation et distanciation qui est recherché dans le développement d’un sujet-lecteur (Langlade, 2004).

Si le texte de Corrida est banal, Fastier a su, par l’image, donner à cet album une force d’uppercut qui nous laisse sonné. Mais comme le disait lui-même l’auteur-illustrateur lors une formation donnée en 2009, « ce qui dérange les adultes ne dérange pas forcément les enfants », parce que l’interprétation n’est évidemment pas la même quand on a 10 ans ou qu’on en a 40. Cela dit, Corrida n’est certes pas à mettre entre les mains d’enfants du primaire – ou du secondaire – sans autre forme d’accompagnement. En effet, bien que l’éditeur (de même que de nombreux sites de libraires) « recommande » cet album jeunesse aux enfants dès 6 ans, il serait périlleux, voire inutile, de donner à lire celui-ci sans intention pédagogique ni préparation didactique.

 

 

Chronique publiée le 11 mai 2020

Par Maud Lebreton-Reinhard, chargée d’enseignement en didactiques des arts visuels et du français, HEP Vaud et Suzanne Richard, professeure invitée en didactique du français, HEP Vaud

 

Bibliographie

Barthes, R. (2002). Le Neutre. Notes de cours et de séminaires au Collège de France (1977-1978). Paris : Seuil / IMEC.

Delporte C. (2019). La puissance des images. Paris : Éd. du Nouveau monde.

Fastier, Yann (2006). Corrida. Le Puy-en-Velay : L’atelier du poisson soluble.

Kress, G. (2010). Multimodality : A social semiotic approach to contemporary communication. New York, NY : Routledge.

Langlade, G. (2004). Le sujet lecteur auteur de la singularité de l'oeuvre. Dans A. Rouxel et G. Langlade (dir.), Le sujet lecteur; lecture subjective et enseignement de la littérature (p. 81-92). Rennes : Presses universitaires de Rennes.

Suhor, C. (1984). Towards a semiotics-based curriculum. Journal of Curriculum Studies, 16(3), 247-257.

 

[1] En typographie, le contrepoinçon représente l’espace blanc à l’intérieur des glyphes telles que les lettres o ou e, par exemple.

[2] La graisse, en typographie, concerne l’épaisseur des lettres.