Matières noires : un livre illustré «augmenté»? Sortez votre téléphone portable !

Silvain Monney, illustrateur, est connu pour ses papiers découpés. Formé à l’animation à Lucerne, il propose aux éditions Fleurs bleues une histoire en images sans texte et sans couleur : « Matières noires ».

 

Trois personnages composent cette fiction : Jean-Jacques, homme d’affaires aspiré par sa passion ; Marie, ne vivant que pour et par son téléphone ; et Michel, chasseur hanté par la figure paternelle. Leur solitude semble prendre racine dans la noirceur de leur intériorité. Chacun renvoie à sa manière à ces anti-héros, ces « ordinaires » que Zola affectionnait tant et que les séries actuelles reprennent avec succès. Entre manies envahissantes et traumatismes passés, la lecture tout en images est ici un puissant outil de construction de l’altérité et donc, par effet miroir, du questionnement de soi.

La narration débute par la vie cloisonnée de chaque personnage. Trois lieux vus de l’extérieur se superposent : une maison individuelle en ville, le balcon d’un appartement, une maison isolée dans un décor montagneux. Trois doubles-pages suivent, trois réveils se succèdent, trois séquences narratives cloisonnées dans l’espace fermé du livre ouvert. Trois vies que l’on voit mal se croiser – et pourtant !

La technique des papiers découpés de Silvain Monney rappelle la linogravure et imposent la bichromie, ici le noir et blanc. Conséquence, les traits sont durs tant le contraste est fort, l’hésitation impossible, comme les caractères des personnages.

L’iconicité des personnages s’en trouve renforcée : le complet chapeau de Jean-Jacques traduit toute sa rigidité ; la banale tenue noire de Marie chez elle se greffe d’un tablier blanc à l’extérieur comme une lumière qu’elle doit refléter en qualité de serveuse mais qui s’éteint sitôt la journée terminée ; et Michel, dont la moustache et la barbe blanches et fournies sur une chemise quadrillée renvoient à l’isolement, physique et moral, des ruraux alpins d’aujourd’hui.

Aucun texte, une succession de vignettes, plus ou moins régulières, plus ou moins fermées, permettant à la narration de dérouler son fil horizontal tout en laissant des pauses pour établir des connexions verticales. Les gouttières, noires, se confondent avec le noir des scènes, faisant de la planche un espace narratif homogène où les vignettes deviennent floues. De très rares phylactères contiennent des signes de ponctuation ou des onomatopées.

L’absence de texte place le lecteur dans une posture réflexive et critique, l’engage dans l’analyse des choix de l’auteur tout en lui dévoilant la puissance narrative des images, l’esthétique du support et les liens littéraires multiples que la forme offre.

La tentation ? écrire... puisque l’absence de texte laisse beaucoup de place à la créativité personnelle. Les possibilités sont multiples : celle quasi strictement dialoguée du théâtre, reprenant ainsi la bande dessinée ? celle plus classique de la nouvelle ? de la fable ? Les formes également : les différentes perspectives narratives permises par les personnages, le schéma quinaire devant respecter la convergence des trois vies, les différentes temporalités sous-tendues par le caractère et le quotidien de chaque personnage. Les possibilités sont multiples.

Un livre au format modeste, 18 x 24 cm, de 63 pages, dont la reliure intrigue. La couverture est uniquement collée à la quatrième de couverture, le dos de celle-ci ne recouvrant pas la tranche du bloc de pages cousues. Détail qui permet une articulation maximale des pages et une double page parfaitement plane. C’est que l’objet possède une dimension supplémentaire, virtuelle, via une application. Un bandeau nous annonce en effet « Une bande dessinée avec réalité augmentée ».

La réalité du livre... est augmentée d’images virtuelles qui se déclenchent lorsqu’on balaie les pages avec un support multimédia une fois l’application lancée. Le titre résonne : que les matières soient noires, certes, vu la technique et le caractère des personnages, mais le terme ‘matières’ laisse songeur. Sauf si l’on adopte le point de vue astronomique, la matière noire désignant une catégorie de matière hypothétique, virtuelle ?

Une narration augmentée !

De taille variable, parfois si petits qu’on peut les manquer à la première lecture, parfois imposants, des éléments graphiques reprenant la technique et la bichromie animent la page ou en surgissent.

 

 

Techniquement, ils sont de plusieurs types. Ils animent les blancs à l’intérieur des vignettes, ici un écran de téléphone présentant une alarme qui retentit ; ils s’ajoutent aux vignettes voire les recouvrent, là un personnage menaçant ou une explosion.

Ni futiles, ni gratuits, ils augmentent la narration de différentes manières. Les uns développent l’intériorité des personnages, semblable au discours indirect libre ; les autres déploient l’histoire de détails graphiques rendant l’image fixe tout-à-coup mobile ; les autres encore sont des éléments textuels faisant avancer l’intrigue.

Toutes ces augmentations sont accompagnées de musique digne d’un film policier, contribuant au suspens de ces trois vies parallèles qu’on juxtapose sans raison apparente et dont la convergence paraît impossible.

Finalement, on a envie de relire l’histoire sans la réalité augmentée...et bien, non... impossible... alors qu’une première lecture « sans » nous avait paru tout à fait satisfaisante. Une narration augmentée, non, une narration tout court !

 

Chronique publiée le 1er avril 2019

Par Maud Lebreton-Reinhard, HEP Vaud, maud.lebreton-reinhard@hepl.ch

www.fleurs-bleues.ch

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