Marta ou la vraie vie

Marta porte un prénom humain, mais c’est une vache. Orange. Et anthropomorphique. Qui mène une vie de vache, mais pas seulement. C’est ce qui fait son intérêt.

Le coffret que les Editions La Joie de lire a récemment publié comprend quatre aventures de Marta, dont certaines n’étaient plus disponibles à la vente. La série est un genre risqué. Personnages récurrents d’un épisode à l’autre, narrations construites sur un modèle analogue, univers qui se reconnaît d’un ouvrage en ouvrage : la série demande aux auteur.rices et aux illustrateur.rices une continuité, une histoire en surplomb qui se construit au fil des ouvrages, mais également une forme d’innovation à chaque épisode, un début et une fin, même provisoires, pour que chaque histoire particulière se suffise à elle-même. La série peut contribuer à créer un horizon d’attente qui rassure le lecteur, qui l’accueille avec familiarité, mais doit également éviter la lassitude, la redondance ou une prédictibilité trop évidente. Or, on trouve qu’Albertine et Germano Zullo ont intelligemment relevé ce pari.

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G. Zullo & Albertine (2015), Les Aventures de Marta, Genève : La Joie de lire ©

Prenons l’épisode initial, « Marta et la bicyclette ». Le ton est donné dès la première apparition de notre héroïne. Alors que les quatre autres vaches de Monsieur Pincho regardent passer les trains et sont comblées par cette activité, Marta, elle, se tient à l’écart, dans une position un peu provocatrice, le pis à l’air, l’œil rêveur : elle n’aime pas les engins trop bruyants. C’est donc une bicyclette qu’elle décide de construire. Lorsqu’à la fin de l’épisode, toutes les autres vaches se sont mises à la bicyclette, Marta rêve de montgolfière.

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G. Zullo & Albertine (2015), Les Aventures de Marta, Genève : La Joie de lire ©

Cette attitude téméraire, novatrice et précurseure, on la retrouve dans tous les épisodes. Marta est une vache qui se laisse tenter par l’aventure, qui recherche l’inédit, mais aussi le plaisir. A la montagne ou dans les fonds marins. On la découvre comme un personnage qui motive les autres à aller vers eux-mêmes et vers autrui : un révélateur de ce qui sommeille en chacun.e. Mais on la voit également dans des instants de fragilité : lorsqu’elle a le trac avant la grande course de vélo ou lorsqu’elle cherche le chemin de la montagne. Dans « Marta et la pieuvre », elle effraie tous les habitants de la mer : elle est l’étrangère, l’animal différent, avec des cornes, que les autres ne connaissent pas et sur qui ils projettent leurs peurs.
« Le retour de Marta » nous offre une belle image en négatif, lorsque Marta parvient à dissuader ses amies vaches de construire un mur gris pour les protéger d’un loup nouvellement installé dans la région et qui alimente leurs fantasmes les plus noirs.

Difficile de ne pas faire le lien avec notre actualité politique, où la peur de l’autre nous conduit à nous refermer sur notre « petit » monde connu, sur notre confort normé. L’image de Marta qui est successivement l’étrangère et l’autochtone n’en devient que plus intéressante.

On a tou.te.s en soi une part de Marta. Celle qui s’ennuie, celle qui doute, celle qui s’arme de courage, celle qui invente des solutions. Celle qui aime la vie. Lire la série Marta à l’école, c’est aussi peut-être accepter le risque de (se) découvrir ?

G. Zullo & Albertine (2015), Les aventures de Marta, Genève :  La Joie de lire.

Coffret comprenant : Marta et la bicyclette, Marta au pays des montgolfières, Marta et la pieuvre, Le retour de Marta.

Par Sonya Florey, Professeure à la Haute Ecole Pédagogique du canton de Vaud, sonya.florey@hepl.ch

chronique publiée le 8.02.2016

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