L’effraction à l’épreuve de la classe

Ça m’a pris l’année dernière, quand cet album de Riff m’est tombé dans les mains. Un album étrange et loin de ceux que l’on rencontre au quotidien. Il fallait que j’essaie cette effraction dont on m’avait parlé pendant mes études. Mon défi : mettre à l’épreuve d’une vraie classe cette idée d’effraction et cet album résistant.

Un scénario banal pour un album atypique

« Victor et Lucie se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants. » Une formulette de fermeture de conte pour ouvrir l’histoire, voilà qui est intriguant !

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H. Riff (2004), Papa se met en quatre, Paris : Albin Michel. © 

L’intrigue de cet album est relativement ordinaire. Elle pourrait se résumer à quelques phrases. Une mère quitte la maison pour une nuit pour aller chez le dentiste. Le père et ses enfants décident alors de nettoyer la maison de fond en combles, mais c’était sans compter sur la présence récalcitrante d’une tache noire. Les enfants couchés, le père essaie par tous les moyens de faire disparaitre cette tache, mais sans succès. C’est pendant la nuit, alors que tout le monde dort, que les enfants découvrent que cette tache est en fait l’ombre du papier tue-mouche ! Le lendemain, au retour de la mère, la tache noire a fait place à une autre, blanche cette fois-ci : par son frottement zélé, le père a usé le sol de la cuisine.

 À cette intrigue banale s’ajoutent des couleurs peu chatoyantes, appliquées par grands aplats et des dessins parfois très schématiques. Peu d’attraits séduisants, à dire vrai. L’album est en effet loin des canons du genre. Lors de ma première lecture, j’ai eu du mal à m’imaginer travailler cet album avec une classe. Je n’appréciais pas vraiment ces illustrations que je trouvais ternes, notamment à cause de la dominance des tons noirs et gris. Je trouvais les personnages dessinés si schématiquement, que je ne voyais pas vraiment comment les exploiter avec des élèves.

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H. Riff (2004), Papa se met en quatre, Paris : Albin Michel. © 

Il fallait bien choisir un ouvrage dans le foisonnement de l’édition pour la jeunesse. J’ai décidé de passer outre ma réticence pour me rendre aimable Papa se met en quatre. L’album est d’une grande richesse, très loin de ces ouvrages que l’on consomme d’une traite, que l’on épuise dès la première lecture et que l’on range dans un rayonnage, définitivement.

De belles potentialités

Les articulations entre le texte et l’image à l’échelle de la double page sont d’une grande complexité. Tantôt le texte est disséminé sur la double page, accompagnant au plus près les éléments de l’image, et participe à créer une atmosphère particulière. Tantôt le texte complète l’image avec subtilité. L’un et l’autre construisent conjointement le sens de l’intrigue. Ainsi sur la double page 28-29, le texte précise que « la raclée ne tenait plus qu’à un fil », puis le regard du lecteur est attiré par les petits traits rouges naissant du postérieur des enfants. Le fil retenant la raclée aurait-il cédé ?

Le traitement des personnages est remarquable. Les narrateurs sont multiples : le père, les enfants, ou encore les enfants reprenant les paroles de leur père. Sans compter la mise en scène du Pamoi. Cet enfant responsable de toutes les bêtises de la maison, celui « qui un jour tire une flèche sur la vieille tante Victorine, un jour fait de la luge sur les cartables », et qui pourrait bien être l’auteur de LA tache…

Tout au long de l’ouvrage, l’auteure-illustratrice nous invite à explorer les pages dans les moindres recoins et à y découvrir détails et surprises, à comprendre dans les illustrations ce que le texte ne dit pas et à n’avoir qu’une envie, découvrir la suite. Mais quelles seraient les réactions de mes jeunes élèves lecteurs ? Quel dispositif imaginer pour les convaincre d’entrer dans ce monde singulier ? Pour quels apprentissages ?

L’effraction comme source de motivation pour les élèves

Se procurer l’album tout d’abord, à la bibliothèque scolaire, en nombre suffisant, pour que chacun dispose d’un exemplaire pour lui-même. Masquer la couverture ensuite par un rabat pour que les élèves ne puissent lire tout de suite le titre de l’album. Bref créer les conditions de réception d’un « livre mystère ». Les élèves n’ont que les fragments à disposition pour se créer un horizon d’attente. Je choisis quelques doubles pages clés, chacune étant le point de départ d’une séance, par carottage, en somme. C’est l’effraction ! Les élèves lisent le fragment choisi, et c’est à partir de cela que se construit progressivement un parcours interprétatif global. Chaque séance est planifiée de la même façon. Nous commençons par des activités spécifiques sur une des doubles-pages choisies, autant d’occasion d’aborder des thématiques linguistiques, syntaxiques et de questionner les rapports qu’entretiennent le texte et l’image. Par la suite, les élèves émettent des hypothèses sur ce qui s’est passé entre l’extrait étudié et le lieu où nous nous sommes arrêtés la dernière fois. Selon le principe de l’effraction, les fragments étudiés sont éloignés les uns des autres. Il ne s’agit pas de découvrir progressivement l’album page après page, mais bien de plonger les élèves dans des fragments. Dans un troisième temps,  ils lisent l’album depuis le début jusqu’à la scène travaillée. Un élastique passé malicieusement autour des pages les empêche de poursuivre leur lecture. Enfin, les hypothèses, consignées sur une affiche, sont rediscutées. Certaines sont confirmées, d’autres pas. D’autres encore ne trouvent pas de réponse et sont conservées pour la suite de la lecture.

Quels apports concrets ?

Expérience concluante, vraiment, malgré l’hésitation de mettre dans les mains de « grands » élèves de 6P, pour quelques-uns déjà lecteurs et lectrices de romans, un album de jeunesse. Les élèves se sont tous rapidement pris au jeu, des bons lecteurs et lectrices aux élèves le plus en difficulté. Les mots employés pour désigner le « livre mystère », la couverture masquée ainsi que les élastiques les empêchant de pouvoir lire la suite ont attisé leur curiosité. La séquence a été réalisée sur un temps court (neuf périodes en moins de deux semaines) afin de profiter pleinement de cette source de motivation. Par ailleurs, les élèves se sont laissé porter par l’album, la densité de l’image et la minutie du dessin. Ainsi, alors qu’ils devaient observer uniquement les images de doubles-pages, certains nous ont demandé une loupe pour observer encore plus finement tel ou tel détail. Est-ce bien un enfant que l’on voit sur l’aspirateur ? A-t-on remarqué que les bûches de bois ont des sourires ? Moments forts où chacun apporte sa contribution à la compréhension de l’histoire et endosse la responsabilité de son interprétation. C’est un véritable partage d’expériences qui s’est instauré autour de cet album. Moments importants aussi que la formulation d’hypothèses qui a permis de synthétiser les bribes de sens formulées dans chacun des parcours interprétatifs. La discussion a suscité le retour au texte, elle a poussé à comparer, à argumenter. Il a fallu abandonner certaines hypothèses, renoncer à des formulation premières, lâcher prise au profit de nouvelles formulations… Là fut le véritable apprentissage.

Retour aux enseignantes

Du point de vue de l’enseignement, cette séquence demande de faire confiance à ses élèves car la planification se conçoit différemment. Il ne s’agit pas d’une suite de tâches balisées par des réponses attendues avec un éventuel correctif, mais bien d’un ensemble d’objectifs en lien avec les ressorts du texte mis en échos avec des élèves. Bien sûr, les objectifs d’enseignement sont clairs, mais le chemin emprunté pour les atteindre est pour partie imprévisible. Les enseignantes ne savent pas à l’avance quelles seront les hypothèses, lesquelles créeront un débat, etc. Mais je peux témoigner que l’on se laisse surprendre par les élèves, ces apprentis lecteurs, pointilleux, attentifs aux détails. Nous cheminons ensemble, vérifiant ce que l’un et l’autre proposent, et finalement, nous nous laissons embarquer dans cet univers singulier.

De mon point de vue d’enseignante débutante, je me souviens de l’effroi du premier pas. Mais cette peur a cédé bien vite à la vue de ces élèves tellement enthousiastes qui reprenaient l’album et tellement impliqués dans l’élaboration de leur parcours interprétatif.

Par Cynthia Guyot, enseignante primaire à l’Ecole Carl Vogt, Genève.

Chronique publiée le 12.12.2016