La classe de Madame A : Un livre comme un radeau

On ne devient pas enseignant du jour au lendemain. Je me souviens du matin où j’ai pris conscience pour la première fois du chemin sur lequel mes élèves avaient commencé à marcher à ma suite. C’était ma première année scolaire dans une salle de classe à ma couleur. Entre ses murs, je ferais des miracles.

Des miracles, il nous en a fallu quelques-uns, car je n’avais pas prévu que j’accueillerais alors le groupe le plus étonnant de ma courte carrière. Heureusement qu’il y a eu tous ces livres auxquels nous avons pu nous accrocher pour grandir en nous racontant.

Ces adolescents ont transformé l’enseignante que je suis. À votre tour de les rencontrer.

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Il n’y a pas de mois qui passent sans que mes élèves et moi n’amorcions la lecture de nouveaux livres. Des titres à partager pour donner l’envie aux autres de s’y plonger.

Je tente de garder le cap en rappelant les stratégies de lecture appropriées. Pour l’occasion, j’ai apporté ma boite de papillons adhésifs de toutes les formes et les couleurs. Puisqu’en première secondaire, tout prend des proportions extraordinaires, le succès est immédiat. Pas tant pour annoter que pour utiliser les papillons qui dorment paisiblement dans leur coffret, mais qu’importe. Personnages, actions, indices de temps et de lieux : tout y passe.

Une file s’étire devant mon bureau, car on prend des photos des pages les mieux annotées pour notre diaporama des Héros de l’annotation : un guide pour les autres élèves de l’école qui voudraient s’inspirer de nos idées. Mes ados épluchent joyeusement leurs livres et se dandinent devant la caméra. C’est la fête de la couleur et on est heureux d’être là.

Quand le cours se termine, je ramasse une à une les petites flèches égarées ici et là, comme des indices menant à des vies oubliées.

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Le soleil brille dans la cour, mais Virgule me rappelle que mes copies ne sont pas corrigées. Étendue sur ma table de travail, elle se prélasse sur les cahiers, tentant d’attraper les stylos qu’elle n’a pas encore jetés sur le plancher tout en laissant de petits poils de chat entre les pattes de mouche de mes élèves.

Sur la cuisinière, le café chante juste assez fort pour que Virgule saute sur le comptoir. Ses moustaches s’agitent. Elle est là pour me rappeler l’ordre des choses. Verser le liquide dans la tasse, la déposer sur la table, tout près de la fenêtre grande ouverte pour voir passer les marcheurs et les mamans-poussettes du dehors.

Entre ma classe et les rêves soigneusement consignés au creux des cahiers de mes élèves, il y a parfois peu d’espace pour la vraie vie. Heureusement qu’il y a Virgule pour habiter la mienne pendant que le reste du monde vibre à l’extérieur. C’est ainsi que l’on existe, elle et moi, au milieu des cahiers et des crayons roses. Une vie de petits cercles et de mots précieux en marge du monde.

Samedi. Plonger dans les textes. En déchiffrer l’écriture. Rire. Soupirer. Dimanche. Recommencer. Se sentir choyée. Il y a tant à apprendre sur une centaine d’adolescents en une année. Tant d’histoires et de visions du monde à découvrir et à faire évoluer.

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La cloche va bientôt annoncer le début de la période et les élèves choisissent leur livre dans notre chariot littéraire, une bibliothèque mobile qui me suit d’un local à l’autre.

Source : http://www.lemeac.com/catalogue/1543-camille.htmlUne petite entre, vient déposer Camille, roman de Patrick Isabelle, sur mon bureau. Nous échangeons un regard entendu. Elle le garde avec elle depuis plusieurs semaines : « Ça m’a fait du bien, Madame », qu’elle dit avant d’aller s’en choisir un autre. Je serre le roman contre moi et souris. Cette histoire m’a fait du bien à moi aussi.

Je remets le livre dans le chariot quand un autre élève m’arrête : « Est-ce que ça peut être mon tour de le prendre avec moi pour le lire? » Et voilà que Camille disparait de nouveau pour quelques jours.

Une ado entre en tassant les jeunes accroupis autour du chariot : « C’est moi qui prends le livre avec la mère et les poèmes! » Les extraits lus en classe ont piqué sa curiosité.

À la fin du cours, la même élève s’avance :

  • Madame?
  • Oui?
  • C’est parce que la mère, dans l’histoire, elle est malade et on est vendredi. Je ne vais pas dormir de la fin de semaine si je ne le finis pas.

Source : http://www.lemeac.com/catalogue/1679-maman-veut-partir.htmlJe la comprends. J’ai aussi dû terminer ce recueil avant de dormir. Je lui remets Maman veut partir de Jonathan Bécotte.

Elle place la petite plaquette dans son sac alors que je remplis le mien de cahiers. Au fond de moi, j’ose croire que les mots de mes élèves m’accompagnent tout autant que les miens peuvent les guider. C’est ainsi que je laisse ma trace dans leur vie comme ils laissent la leur dans la mienne.

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Décembre. J’arrive à l’école sans savoir ce que je fais là. Voir mes adolescents me fera du bien.

Ils sont occupés quand j’entre en classe et leur brouhaha me rassure. Je reste en retrait en attendant la cloche. Mon regard glisse sur les murs tapissés de marguerites autocollantes et le souvenir des journées de la fin aout lors desquelles j’ai préparé ma classe me réchauffe.

Dans le coin lecture, les filles semblent refaire le monde entre les coussins à paillettes. Non loin d’elles, les garçons feuillettent les bandes dessinées sur le tapis. Au milieu du tourbillon, à son pupitre, mon élève le plus drôle peaufine sa collection d’avions en papier. L’espace d’un moment, j’ai l’impression d’avoir construit quelque chose qui pourra survivre à la tempête qui sévit en moi.

La cloche sonne. Un ouragan semble avoir rasé le coin lecture, mais la vague s’apaise peu à peu.

Je réalise soudain qu’ils me regardent tous et que je n’ai rien écrit au tableau. Le silence a rempli chaque parcelle d’air de la classe. J’ai peur de me noyer.

  • Ça va, Madame? s’inquiète un tannant.

Ce sont les plus sensibles, les tannants. Mes préférés. Mes lèvres tremblent. Je ne suis pas venue pour tout leur raconter.

  • Pas vraiment.
  • Ça ne vous tente pas de faire du français? On peut vous arranger ça!

La belle Maude se retourne:

  • Elle a de la peine. C’est évident.

Puis, vers l’avant :

  • Moi, ma mère, Madame, elle répète qu’il faut dire les choses même si ça sort mal. Après, ça va mieux.

Alors, je leur raconte. Un peu. Il n’y a plus d’amoureux. Plus de maison. Plus de chats à aimer par paire. Trente visages me supplient de ne pas laisser couler mes larmes.

Le tannant se reprend:

  • On va faire quoi d’abord?

Il a raison. Il reste encore une heure à la période. Il poursuit :

  • Vous ne pouvez pas nous donner de cours comme ça! Prenez ma place. On s’occupe de tout.

Les jours passent et ils s’occupent effectivement de tout. Lorsque j’arrive en classe, le plan du cours est inscrit au tableau comme ils me voient le faire depuis la rentrée. Sur mon bureau, les livres dont on parlera sont exposés, des titres choisis dans le coin lecture, apportés de la maison, empruntés à des amis. Alors, seulement, je réalise ce que je leur ai appris.

Le matin, je me lève pour ces moments d’histoires à l’abri du monde. La classe devient notre radeau.

*

Avril. L’hiver est enfin terminé. Je range les bandes dessinées de la série Paul lorsque cet élève que j’aime tant, un adolescent vraiment petit pour son âge, surgit avec sa clé de maison se balançant à son cou et son sac d’école trop gros pour lui.

  • Tu as tous les Paul pour toi, Madame? qu’il demande.

Je les lui tends:

  • Tu peux les emprunter.

Il prend Paul à la pêche:

  • Moi, mon père, il m’apporte à la pêche, des fois, l’été.

Dans la cour d’école, les autobus menacent de quitter, mais le petit a envie de jaser. Je l’encourage:

  • Il t’emmène où?

Son visage se crispe et je me retiens de lui offrir de rester ici avec moi. Pour manger des sandwichs au fromage jusqu’à ne plus avoir faim et lire des histoires longtemps sans ne rien craindre avant de s’endormir. À la place, je propose:

  • Tu aimerais lire Paul à la pêche, chez toi, ce soir?

Le petit dépose l’exemplaire et prend plutôt Paul a un travail d'été:

  • Non, lui.

Il enfouit la bande dessinée dans son sac. On dirait presque qu’il a retrouvé son sourire :

  • Moi, Madame, sais-tu pourquoi j'aime ça, le jour 8?
  • Non?
  • Parce que, le jour 8, on finit la journée avec toi et on a le droit de lire des histoires. Après, le jour 9, on commence la journée avec toi et là...

Il gonfle sa poitrine:

  • On a encore le droit de lire.

Puis, il file vers l’autobus avec le désir d'être grand et libre peut-être. Avec sa clé au bout de son cordon, sa drôle de maison sur le dos et son livre comme un radeau.

 

© Michel Rabagliati, Les Editions de la Pastèque

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La chronique « La classe de Madame A » est publiée dans la revue Lurelu (www.lurelu.net). Les chroniques « Un livre comme un radeau » et « Laisser sa trace », lesquelles ont été fusionnées pour la présente publication, sont initialement parues dans les numéros 1(printemps-été 2018) et 2 (automne 2018) du volume 4.

Marie-Andrée Arsenault vit parmi les histoires. Auteure pour les petits, enseignante pour les grands, elle ne compte ni les mots ni les heures. La chronique « La classe de Madame A » témoigne de sa passion pour la langue française qu’elle partage jour après jour avec les élèves qui colorent drôlement bien sa vie.

 

Chronique publiée le 2 décembre 2019

Par Marie-Andrée Arsenault, enseignante de français