On évalue mal la portée des histoires qui croisent notre chemin. Entre guide et bonne étoile, la littérature a un je-ne-sais-quoi de salvateur qui m’a plus d’une fois sauvée. Cela peut paraitre à la fois simple et immense. C’est pourtant l’héritage le plus précieux que je souhaite léguer à mes élèves.

C’est la journée portes ouvertes à l’école. Les classes sont bondées de parents et d’enfants prêts pour le passage au secondaire. Pour l’occasion, j’ai préparé une sélection de lectures pour le plaisir : des albums, des bandes dessinées et des romans dont les couvertures donnent l’eau à la bouche. Certains parents jugent sévèrement mes choix : « Vous ne croyez quand même pas que c’est de leur niveau ? Ce n’est pas ainsi qu’ils vont s’améliorer ! »

Je bouillonne. Pourquoi vient-il une étape, entre l’enfance et l’adolescence, lors de laquelle les livres doivent absolument constituer des défis ou des occasions de s’améliorer ?

Ma bibliothèque de classe
Crédit photo : M.-A. Arsenault

Pendant ce temps, ma station de lecture plaisir s’est remplie. Les tabourets sont occupés par des petits attirés par les livres proposés. Et dans le brouhaha des visiteurs, les enfants lisent paisiblement. Les voilà plongés dans des histoires toutes plus intéressantes : l’album Anatole qui ne séchait jamais de Stéphanie Boulay, le second tome du Facteur de l’espace de Guillaume Perreault, La plus grosse poutine du monde d’Andrée Poulin et sa suite, J’avais tout prévu sauf les bélugas, Comment je suis devenu cannibale de François Gravel… Alors que les parents sont impatients de poursuivre la visite, je souris de l’intérieur. Peut-être que si l’on permettait aux jeunes de continuer de lire ce qui leur plait, on cesserait de se demander pourquoi ils se détachent du plaisir de la lecture et de l’écriture.

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La bibliothèque du collège est baignée de murmures. Attablés ici et là, étendus sur les divans, accroupis entre les étagères, mes élèves lisent et écrivent. Nous avons organisé l’étape pour offrir une heure par cycle aux jeunes afin qu’ils se consacrent à un projet de lecture et d’écriture personnel. Un espace pour s’abreuver et créer. Chacun a son envie, son idée. Je les ai rarement vus aussi libres et heureux.

Une petite est absorbée par un exemplaire de Jane, le renard et moi[1] de Fanny Britt et Isabelle Arsenault ouvert sur ses genoux.

https://www.lapasteque.com/jane-le-renard-et-moi- Il y a tellement plus de couleurs dans les pages où Hélène lit son livre, hein, Madame?

- C’est mon œuvre préférée.

- Et le renard, Madame? Il lui redonne confiance?

Je la prendrais dans mes bras.

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Il est tard lorsque je termine la correction des récits de mes élèves. Je suis tellement fière d’eux, difficile de décrire à quel point le sentiment est fort en moi. À force de vouloir tant leur offrir, on dirait qu’ils portent désormais tous un peu de moi. Une part infinie qui ne reviendra toutefois pas. Je remonte dans ma classe même si l’école est quasi vide, incertaine à l’idée de rentrer à la maison. Je m’assois un moment dans le noir. La fine guirlande de notre coin lecture est encore illuminée. Sur mon bureau, ma clé de maison brille. Et je ne sais soudain plus dans lequel des deux endroits je me sens le plus chez moi.

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À l’aube de ma dixième année d’enseignement, je suis tombée de haut. J’ai quitté ma classe un vendredi sans même me douter que je n’y reviendrais pas de sitôt. À force de vouloir allumer des phares, j’avais perdu le Nord et le sens des étoiles. Pendant des semaines, voire des mois, je devrais me recentrer sur ma propre boussole et apprendre à faire de ma maison mon chez-moi. Gros défi quand on est habitué de prescrire des histoires, mais qu’on ne sait plus comment demander aux autres de nous en raconter. Alors, j’ai opté pour ce que je sais faire de mieux. J’ai lu et écrit pour me consoler. Pour dessiner ma carte du ciel. Pour apprivoiser mon renard et apprendre à habiter le réel. Avec des couleurs.

Au détour, j’ai choisi de me lancer dans une aventure chez les petits du primaire. Ce monde, je ne m’en suis toujours pas remise, comme si j’étais tombée dans une potion dont les effets seraient à jamais présents en moi.

Cette année-là, j’ai vu des enfants choisir des livres sans penser que les romans puissent avoir plus de valeur que les bandes dessinées, documentaires ou albums qu’ils pouvaient adorer. Je les ai observés lire sous les pupitres, blottis dans des fauteuils ou étendus dans des hamacs et savourer chacune des histoires qu’on leur racontait. Avec eux, j’ai écrit les plus belles phrases dans les fenêtres des classes, joué avec des lettres aimantées pour former les plus jolis mots. Surtout, j’ai apprécié qu’on mise sur le plaisir associé à la lecture et à l’écriture, un sentiment qui se perd trop souvent après l’entrée au secondaire.

Parce que les parenthèses ne durent pas toujours, j’ai retrouvé mes adolescents après mon année au royaume des petits. La vérité, c’est que j’ai mis du temps à construire un pont entre ces deux univers. Je les ai longtemps vus comme des mondes hermétiques jusqu’à ce que je retourne dans une école primaire pour donner des ateliers d’écriture.

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Les enfants s’agglutinent autour de moi pendant que je leur parle des potions magiques de tante Fabie, un personnage des Souvenirs du sable et de La traversée des mers, mes deux premiers livres pour jeunes lecteurs. « Pour créer une histoire, il faut des ingrédients, comme dans les potions, et la magie de ton imagination. »

Pour eux, j’ai apporté vingt paires de lunettes à paillettes que je présente avec sérieux. Les yeux sont très grands et les carnets ne demeurent pas blancs longtemps. Alors que tous s’installent à leur table avec les lunettes d’imagination, la classe se remplit d’exclamations : « J’ai bien plus d’idées que j’aurais pensé! Mon histoire s’invente tellement vite! Je ne sais pas si je pourrai tout raconter !"

La potion magique fonctionne. Les enseignantes rigolent : « Ça doit être drôle quand tu fais ça avec les grands ! » Et je me demande pourquoi je n’y ai jamais pensé.

Les lunettes d’imagination chez les petits
Crédit photo : M.-A. Arsenault

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On visite le quartier chinois de Montréal et mes élèves du secondaire et moi nous retrouvons dans une boutique mystérieuse. Des bocaux immenses abritent les fleurs de thé les plus variées. Cela me donne une idée.

La semaine suivante, pour stimuler notre créativité, nous déposons les fleurs dans des théières de verre. 36 adolescents qui observent des pétales se déployant dans l’eau, c’est plus que beau. Mais les voir ensuite s’installer à leur table avec leur tasse pour écrire, heureux de vivre quelque chose de différent, c’est exceptionnel.

Après le cours, alors que mes grands s’amusent à créer des poèmes sur une armoire à partir de mots aimantés, je pense à cette tante Fabie que je présente aux petits et je réalise qu’il n’y a pas d’âge pour la magie. Un pont-levis vient d’être abaissé afin de réunir les deux royaumes entre lesquels j’aime voyager. Désormais, tout peut arriver.

L’armoire poétique
Crédit photo : M.-A.

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C'est la production écrite de fin d’étape sur la bande dessinée québécoise et je tente d'être partout à la fois. Il faut demander à celui qui ne finit pas ses examens parce qu'il a trop faim s'il ne serait pas temps de manger une bouchée. Il faut ramener à l'ordre – et faire rire – le petit tout blême qui a transformé sa feuille en origami. Enfin, il faut répondre aux questions de ce rigolo qui se creuse la tête pour trouver des exemples de personnages de BD:

- Tsé, Madame, la fille avec les shoes en vitre?

- Tu parles de Cendrillon?

Il semble absolument exaspéré par la question :

- Ben oui, voyons.

- Ses souliers étaient en vair.

Il lève les yeux au ciel :

- Bon.

- Et c’est plus un personnage de conte.

- C’tu grave, mettons?

- Dans une production écrite sur la bande dessinée, oui.

- C’est donc bien d’la sauce, ça, Madame.

Je relève la tête en espérant pouvoir passer à autre chose. Mais non.

- Mais tsé, Madame, pour Cendrillon?

Ça doit être ce qu’on appelle le don de soi.

- M’écoutez-vous là?

J’essaie de garder mon sérieux.

- Ses shoes, à Cendrillon, s’ils étaient tight sur son pied, comment qu’a l’a pu en perdre un dans l’escalier?

On pouffe tous les deux.

La vérité? Impossible d’être plus heureuse qu’ici, maintenant, avec eux.

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La chronique « La classe de Madame A » est publiée dans la revue Lurelu (www.lurelu.net). Les chroniques « Le sens des étoiles » et « Tomber dans la potion », lesquelles ont été fusionnées et modifiées pour la présente publication, sont initialement parues au printemps 2019 (volume 42, numéro 1) et à l’hiver 2020 (volume 42, numéro 3).

Marie-Andrée Arsenault vit parmi les histoires. Auteure pour les petits, enseignante pour les grands, elle ne compte ni les mots ni les heures. La chronique « La classe de Madame A » témoigne de sa passion pour la langue française qu’elle partage jour après jour avec les élèves qui colorent drôlement bien sa vie.

[1] Vous pouvez notamment découvrir cette œuvre magnifique en version audio sur le site de Radio-Canada en suivant ce lien : https://ici.radio-canada.ca/premiere/livres-audio/arts/41593/jane-le-renard-et-moi

 

Par Marie-Andrée Arsenault, enseignante de français

Chronique publiée le 9 mars 2020