Au pays de Haydé

Accompagnée des étudiantes HEP-Vaud du séminaire de littérature de jeunesse, j’ai rendez-vous à la place du Nord à Lausanne avec Haydé, auteure du célèbre chat Milton - mais pas seulement. Elle nous accueille dans son atelier, juste avant Noël, pour nous parler de ses débuts, de son parcours, de ses rencontres. Entre vingt pinceaux, cinq plumes, deux pots d’encre de Chine, deux gommes, trois rotrings, elle cherche et exhume de ses tiroirs mille et une merveilles. Elle répond à nos questions et nous invite à rebondir avec elle. Nous montre des croquis, des affiches soigneusement rangées, des photos de chats, des produits dérivés américains de Milton. Elle nous parle également de ses plats cuisinés et de ceux qu’elle a dessinés pendant dix ans pour feu L’Hebdo ;

 

            

          l’atelier à la place du Nord                                      une belle rencontre

 

Carole-Anne Deschoux : On vous questionne probablement souvent sur votre parcours. Quel est-il ?

Haydé : Je suis graphiste à la base, comme on dit. Je voulais faire les Beaux Arts, il y a très longtemps. J’ai toujours aimé la matière, le geste. J’apprécie ce qui n’est pas forcément maitrisé quand on pose le stylo sur le papier. J’aime et j’aimais coller, superposer, mélanger les matériaux, créer, composer des textes avec les Letraset. Vous savez, poser ces lettres pour faire de beaux titres.

Pour mon parcours, j’ai travaillé comme graphiste dans les ateliers du Nord avec Werner Jeker de 1983[1] à 1989. J’ai mis en page des albums et j’ai confectionné des catalogues pour les éditions de la Joie de lire. Je suis indépendante depuis 1987. Un jour, je me suis lancée avec Milton, le personnage chat qui habite plusieurs de mes œuvres. J’étais soutenue par mon éditrice, Francine Bouchet. C’était en 1996. Milton est né une année plus tard.

C-A D. : Quels liens avez-vous tissés avec le monde de l’art depuis votre enfance ?

H : Ma mère aimait la peinture. Elle nous emmenait aux musées et copiait certains peintres. Cézanne faisait partie de ma vie. Puis Matisse, Bonnard et Rousseau se sont joints à mon univers (elle nous montre deux peintures à la façon du Douanier qu’elle avait peintes à quinze ans). Je dirais qu’il y a au moins deux facettes qui ressortent de mon travail. D’un côté, on me dit que la précision et la finesse du détail des miniatures persanes se retrouvent dans certains de mes dessins. Comme une sorte de poésie qui accorde de la valeur aux gestes du quotidien. On retrouve ce côté dans les recettes que j’ai illustrées pour le mensuel de L’Hebdo par exemple. De l’autre côté, il y a tout un travail plus graphique, plus jeté que l’on retrouve avec Milton par exemple. Je dirais que quand je fais rapidement et spontanément un dessin, je suis meilleure. Je ne dois pas trop réfléchir. Quand je dois le reprendre plusieurs fois, quand c’est laborieux, c’est moins bon. Mais peut-être que tous les essais laborieux contribuent quelque part à la sortie du spontané.

J’ai finalement deux facettes ; une appliquée minutieuse et une spontanée.

 

C-A D. : Vous avez évoqué vos débuts. On vous connaît surtout par le biais de Milton. Qui est ce chat pour vous ?

H : Vous n’êtes pas des enfants ! Cette question m’est toujours posée par eux. Oui, Milton a existé. Oui, il était noir et blanc. Il avait ce léger strabisme et cette petite tâche blanche sur la cuisse qui ressemble à la coupure d’une lame de razoir. Milton était fin et très intelligent. Je l’aimais et l’aime toujours. Si j’ai choisi le noir et blanc, c’est que Milton était de cette couleur. Il ne pouvait pas être autrement. Dans mes albums, si j’ai mis de la couleur dans la suite de mon travail, c’était pour faire plaisir à mon éditrice. Les enfants n’ont pas de problème avec le noir et blanc.

Milton porte le nom de Milton Glaser, fondateur du studio de design « Pushpin graphic », le célèbre graphiste et typographe new-yorkais, créateur de l’affiche des grands succès de Bob Dylan en 1967. Ca fait vieux ça, les années 1967. Je peux continuer si vous voulez.

Même si Milton se retrouve dans plusieurs de mes livres de croquis, j’ai toujours dessiné des chats. Techniquement, je commence toujours avec des petits formats, au crayon gris puis je passe mes dessins à l’encre de Chine avec des plumes. Je cherche, j’envisage un storyboard. Je vais jusqu’à faire une mini maquette. C’est du reste la grandeur de mes croquis qui a influencé le petit format de mes albums.

 

Où est Milton ?

 

C-A D. : Que dire de l’inspiration ?

H : L’inspiration ?! Tout à coup, il y a une idée qui est là et je tente de la suivre. Parfois ça donne quelque chose et parfois ça ne donne rien. Ou ça donnera autre chose… peut-être. Ou alors on me propose quelque chose et j’essaie de suivre. Mais j’ai de la peine à suivre des idées qu’on m’impose. J’aime bien travailler tout de suite quand il me vient une idée. Je remarque aussi que si je me relâche, j’ai de la peine à m’y remettre.

Je ne dessine jamais des humains. Je préfère les animaux vivants ou les recettes de cuisine. Comment ai-je pu dessiner des côtelettes – toute cette viande ? C’était avant d’être végétarienne. Un jour, je ferai mon propre livre de cuisine...

(Elle ouvre un dossier. Les saisons théâtrales défilent.)

Illustrer le programme des saisons du Petit Théâtre est chaque fois une épreuve.

Maintenant, avec toutes ces affiches, je pourrais très bien proposer une collection de livres pour enfants. J’ai déjà les premières de couverture (elle sourit).

Vous voyez bien que je peux continuer à dessiner Milton (elle nous jette un œil malicieux). J’ai accepté sa mort, son absence. Puis j’ai reconstruit un lien avec lui. J’ai ressaisi le crayon. Il faut dire qu’à sa mort, j’ai arrêté un moment. J’en avais besoin. Mais je dirais que pour Milton et pour les enfants qui me parlent de lui, j’ai dû continuer. Je le fais revivre quelque part grâce à mes crayons et grâce aux enfants qui l’aiment aussi. Milton va vivre plus longtemps que moi.

des dessins pour le Petit Théâtre

 

C-A D. : Auteure ou Illustratrice ?

H : Je ne me sens pas auteure. Je dirais que je suis une mini-auteure grâce à Milton. Ca n’est pas parce que j’écris certains textes que je suis auteure. Les textes de Milton sortent du cœur. Ils sont spontanés comme son trait. Dans ce travail, je pars toujours de l’image puis j’y mets le texte. Je m’inspire de vraies situations typiques.

 

quelques croquis

 

CAD : Quel regard portez-vous sur vos livres ? Satisfaction ? Bienveillance ? Vous feriez différemment ?

H : Vous répondre est difficile. Il n’est pas facile d’être satisfaite. J’évite de demander aux copains. D’ailleurs, si quelqu’un est aussi trop enthousiaste, je recommence, car je doute. Si une autre personne me dit qu’elle n’aime pas, ça ne va pas non plus. Je ne suis finalement jamais contente.

CAD : Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait suivre vos traces ?

H : Se lancer et travailler.

CAD : Un mot pour terminer ?

H : Je ne vous enverrai pas de newsletter. Peut-être que j’écrirai une histoire sur les aventures frivoles de Milton – en version pour les adultes bien sûr.

           

                   To keep in touch                                              To touch the sky

Dehors les flocons tombent…

Merci !

 

Photos réalisés par Pascale Lhomme.

Entretien effectué et reconstitué par les étudiantes du séminaire en littérature de jeunesse, Diane Gleeton Burnand, enseignante spécialisée à Ollon, diane.bg@bluewin.ch, et Carole-Anne Deschoux, professeure-formatrice à la HEP-Vaud, Carole-Anne.Deschoux@hepl.ch

Découvrez Haydé sur le site de La joie de lire : https://www.lajoiedelire.ch/auteurs/hayde/

[1] http://www.werner-jeker.ch, consulté le 8 janvier 2018

 

Chronique publiée le 15 janvier 2018

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