Dans l’histoire du livre, le bestiaire tient une place à part : destiné à transmettre des valeurs morales, le genre décrit et interprète avec moult détails les comportements d’animaux… tant réels que fantasmagoriques. Ce faisant, il révèle un imaginaire flamboyant qui construit tout l’art du Moyen Age. A la fin de cette période, le bestiaire évolue vers des formes encyclopédiques, laïques, privilégiant la vulgarisation scientifique. Et aujourd’hui ? Les bestiaires abondent en littérature jeunesse sous forme d’imagiers ou d’albums. Comment ces productions actuelles se font-elles l’écho des livres d’hier ? De quel(s) imaginaire(s) témoignent-elles ? Et tentent-elles de livrer un message à leur tour ?

Animaux merveilleux d’hier à aujourd’hui

L’imaginaire des bestiaires du Moyen Age prend racine dans les cultures grecques, égyptiennes et sumériennes. Le Physiologus, écrit en grec et daté du IIe siècle, est le premier bestiaire connu. Gorgé de commentaires sur les propriétés des plantes et des pierres ou les comportements animaux, il mélange bêtes réelles (singe, pélican, éléphant, chameau, crocodile…), fantastiques (griffon, aspic, basilic, licorne…) et monstres. La présence de ces créatures s’explique aisément : le récit de la Bible abrite des créatures fabuleuses – Léviathan, séraphins, etc. – symbolisant les aspects souterrains du monde. Il s’agit de donner forme à ces sombres reflets, de les expliquer, et d’en tirer des préceptes moraux[1]. Le Physiologicus ouvre la voie aux bestiaires du Moyen Age jusqu’à l’un d’un plus connus, Le livre du Trésor du Florentin Brunetto Latini (1260). Cette somme, écrite en français et destinée à des laïcs, dresse notamment un inventaire où animaux existants et rêvés sont traités sur un pied d’égalité. « Ce plaisir de lecture révèle un imaginaire riche et dense qui interroge le nôtre » commentent les éditions Grasset en postface des extraits publiés dans « La Collection » (2020). Sur une île éthiopienne, vivent des fourmis « grandes comme de petits chiens qui fouillent le sable de leurs pattes à la recherche de l’or » ; la licorne aux pieds d’éléphant jamais ne se laisse capturer vivante ; les baleines, lorsqu’elles demeurent longtemps au même endroit, voient leur dos se couvrir de sable et de petits arbustes… A ce monde insensé répondent les illustrations de Rebecca Dautremer : ses rouges écarlates, bleus azur et beiges sable éclatent dans des portraits pleine page ou des cadrages larges, conférant à chaque créature un aspect surréaliste. En classe, ce sera un plaisir de découvrir cet écho contemporain d’un imaginaire… vieux de 900 ans ! Au passage, on pourra expliquer aux élèves ce qu’est une ligne éditoriale : celle de « La Collection » consiste à puiser des textes dans le patrimoine littéraire et à les soumettre à des artistes avec une petite contrainte – utiliser une palette limitée à trois ou quatre couleurs.

© Le livre du trésor, Grasset.

 

© Le livre du trésor, Grasset.

 

D’autres bestiaires révèlent cette persistance d’un monde animal inspirant les rêves les plus fous. Dans Les animélos (Grasset, 2006), Peter Sís imagine des bêtes croisées avec d’autres, voire avec des plantes : brocolion, léotruche, bananaconda… Ceux qu’on « ne verra jamais dans les zoos » sont racontés en poésie par Jack Prelutsky dans leurs modes de déplacement, habitudes alimentaires et comportements sociaux. Avec les élèves, on pourra poursuivre ce drôle d’inventaire selon le jeu oulipien bien connu des mots-valises, et créer d’autres chimères tout aussi adaptées à leur environnement insulaire, tout aussi libres. On pourra même les confronter à celles qui hantent le Bestiaire universel du professeur Revillod (Casterman, 2016). Ici, chaque animal est réel (parfois même familier) et représenté en trois parties (tête / corps / arrière-train) autonomes. Sur le mode du cadavre exquis – autre jeu, cette fois surréaliste –, les animaux se prêtent à des croisements aussi inépuisables que dérangeants. Car ces créatures énigmatiques (plus de 4000 combinaisons possibles) semblent exposées à un fantasme insatiable de l’espèce humaine : jouer à l’apprenti-sorcier, se prendre pour des dieux autorisés à intervenir dans l’ordre naturel.

C’est sur un autre ressort que joue le cabinet de curiosités de Laetitia Devernay : dans son Bestiaire mécanique (La Joie de lire, 2014), le fantastique est celui du rapport à la machine. Sur le thème des moyens de locomotion, les enfants se demanderont s’ils regardent une baleine ou un dirigeable, une gondole ou un coq, une fusée ou une pieuvre. En lisant le texte, ils constateront qu’il sème lui aussi le trouble en mêlant les caractéristiques de l’animal à celles du véhicule. Définies et décrites comme dans un ouvrage scientifique, ces étranges créatures rappellent le lien entre le monde animal et l’inventivité humaine ; elles racontent aussi un peu de nos rêves – la technique, le progrès – et de nos craintes – leurs conséquences.

© Bestiaire mécanique, La Joie de lire.

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Bestiaires scientifiques : des inventaires personnels

Loin de ces mélanges osés, certains albums d’aujourd’hui s’inscrivent dans la veine qui redécouvre au XIIIe siècle les apports des naturalistes grecs. Dès lors, il s’agira d’observer, inventorier et classer. Mais selon quel ordre ? C’est cette question que se posait encore, il y a presque vingt ans, Joëlle Jolivet dans Zoo logique (Seuil jeunesse, 2002). L’auteure y présentait pas moins de 400 animaux en 14 doubles planches ! Un défi rendu possible grâce à un classement par milieux de vie (« Au chaud », « Au froid », « Dans les arbres »…), mais aussi selon d’autres critères plus étonnants. « A cornes », « Dans la nuit », « Noirs et blancs », « A tâches et à rayures »… Les espèces se croisent en dehors des catégories taxonomiques, dans des espaces imaginaires, magnifiques doubles pages.

Quelques années plus tard, Adrienne Barman revendique ce même droit. Trois années lui ont été nécessaires pour réaliser les 216 pages de la Drôle d’encyclopédie (La Joie de lire, 2013). Tous les animaux représentés existent et ont fait l’objet de recherches très minutieuses. Le classement, lui, multiplie, décuple, les approches possibles : « Les chasseurs », « Les disparus », « Les bruyants », « Les nerveux », « Les menacés… », « Les champions de l’apnée », « Les malins » », « Les solitaires », « Les grandes oreilles »… Chaque « tiroir » ouvert est un chemin nouveau vers la connaissance et l’approche du règne animal dans son immense diversité. Pour bien saisir la démarche de l’artiste, on pourra avec les élèves imaginer d’autres catégories, en partant de leur expérience et relation avec les animaux, de cette forme d’empirisme qui a guidé Adrienne Barman.

©Drôle d’encyclopédie, La Joie de lire.

©Drôle d’encyclopédie, La Joie de lire.

 

Dans le Bestiaire des grands et des petits (Actes Sud), Julie Colombet associe selon des critères insolites, des animaux peu connus. « Il faut deux tamanoirs pour égaler la hauteur du lama », « la tête du cachalot est lourde comme trois éléphants », « le maki catta est grand comme un œil de calamar géant ! »… Chaque titre de double-page est une affirmation – presque une provocation, voire une invitation : jouer au vrai / faux à partir de phrases tirées du livre ou inventées ! L’information est ensuite documentée dans un descriptif qui va bien au-delà de la simple anecdote. Cette vulgarisation est portée par un préalable : partir de critères, de rapports – des comparaisons souvent – qui n’existent pas dans la « vraie » vie des animaux et qui pourtant mènent au savoir, et à une certaine familiarité.

Car, et ce sera peut-être une observation des élèves, derrière ces visées documentaires se cache une question. Les regards de biais et les mimiques des animaux d’Adrienne Barman, les bouilles sympathiques des bêtes de Julie Combet, ne disent-elles par notre souhait d’une connivence, voire d’une ressemblance, avec ceux qui nous resteront sans doute toujours étrangers ?

Des livres pour la biodiversité

Historiquement, les bestiaires tentaient d’inculquer une certaine morale. Aujourd’hui, beaucoup portent un message, engagé dans la protection du monde animal. Les illustrations de Jenny Boom et les textes de Katie Scott dans Animalium (Casterman, 2015) s’inscrivent dans cette idée : « Grâce à la diversité, nous restons vivants : sans elle, il n'y aurait ni nourriture, ni air pour respirer. » En classant les espèces dans l’ordre de leur évolution, en citant « l’arbre de vie » de Charles Darwin, en réassurant que « les animaux, les plantes, les algues et les champignons semblent avoir un ancêtre commun », les deux auteures rendent manifeste, dans cet ouvrage aussi magnifique que scientifique, notre interdépendance et la nécessaire reconnaissance de toute forme de vie animale, et végétale aussi.

Dans Sauvages ! (Les grandes personnes, 2016), Irène Sausch représente et décrit les modes de vie d’une dizaine d’animaux, souvent menacés. Son texte rappelle la place qu’ils occupent dans l’existence de l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’activités concrètes – la chasse – ou culturelles – légendes et croyances. Ainsi se défend la biodiversité : par une technique artistique maitrisée, la gravure, qui magnifie les animaux et leur confère une certaine majesté, et par un discours qui nomme et réaffirme les liens et les interactions.

L’imagier des disparus de Laurie Augusti (Le Baron perché, 2014) est encore plus direct. Dans ce livre à rabats peu conventionnel, force est de constater que l’homme est responsable de la disparition de ceux que nous ne verrons jamais : sur un fond blanc, un panda, une souris à queue longue ou encore un glytodon ; sous le rabat, une scène liée au drame de leur disparition dessinée dans la silhouette de l’animal. Avec la classe, on notera la contradiction intense entre le jeu de rabats et le propos alarmant de l’image. On questionnera aussi l’absence de texte qui révèle l’intention de l’auteure : éviter la leçon de morale mais nous mettre en face à l’ampleur d’un phénomène peu tolérable.

© L’imagier des disparus, Le Baron perché – Ici le glyptodon.

© L’imagier des disparus, Le Baron perché – Ici le glyptodon.

 

Amorces de récits

Certains bestiaires s’envisagent comme des imagiers, d’autres comme des documentaires, d’autres encore comme des récits, souvent courts. Les Histoires naturelles de Jules Renard annoncent se distinguer d’un ouvrage scientifique par le pluriel du titre : ici, le lecteurs et lectrices se délecteront de portraits, incroyablement vivants, de la faune et de la flore. La prose poétique de Jules Renard et son regard tour-à-tour affectueux ou moqueur sur le cerf, le cochon ou le crapaud, le goujon, l’écureuil et tant d’autres n’ont cessé d’inspirer des illustrateurs. Jean-François Martin, dans l’édition publiée par Grasset, toujours au sein de « La Collection » (2016), croque à la manière d’un affichiste des animaux baignés de couleurs chaudes, venus planter leur regard dans le nôtre. Ce fascinant face-à-face répond au texte de Jules Renard dont il ne sera pas difficile de montrer qu’il parle avant tout, par des phrases rythmées, par l’usage de l’humour empathique, de la relation homme-animal.

Partant des Histoires naturelles, il est assez simple d’enjamber le temps pour découvrir la poésie de bonjour veaux vaches cochons de Frédérique Bertrand et Olivier Douzou (Le Rouergue, 2021). Reprise partielle des « Comptines en continu » (chaque volume cartonné était consacré à un animal), le recueil compte parmi ses invités Mister Hamster, une truite qui fait des sommes, et le fameux poney « avec son tout petit toupet ». Ces treize animaux ainsi réunis constituent un bestiaire surprenant (on y croise des invités rares tels la crevette ou le paon) et un ensemble de récits sonores, proches de la comptine, qui feront la joie des plus jeunes.

© Histoires naturelles, Grasset.

© Histoires naturelles, Grasset.

 

Qui cache qui ? Bestiaire farceur (Rue du monde, 2020) repose sur la forme ludique de la devinette. Ici, l'animal dessiné n'est pas celui que l’on attend, mais un autre qui entretient, avec l’espèce nommée, une certaine relation. Parce que le guépard boude, le gnou – en l’absence de son prédateur – pose pour l'illustratrice ; et quand la baleine refuse de rentrer dans un livre, son pote l’hippocampe accepte, à condition qu’on le grossisse cinq fois ! Un beau parcours avec les élèves consistera à ne montrer que les images pour créer une première liste d’animaux, puis de lire les textes pour constater le magistral hiatus entre le titre et l’illustration. Ce jeu permettra aux enfants de saisir la subtilité du rapport texte-image dans le livre.

© Qui cache qui ? Rue du monde.

 

Dans le champ si vaste de la littérature de jeunesse, certains albums restent – évidemment – difficiles à classer : est-on dans l’espace d’un bestiaire ou le temps d’un récit animalier, se demande-t-on à lecture de L’étrange zoo de Lavardens (Seuil jeunesse, 2014) ? Cet album se plait en effet à longer les frontières des genres, comme celles du réel et du fantastique. Dans un grand format, les illustrations pleine page revêtent l’apparence de photographies en sépia. Elles narrent la création d’un zoo par M. De Lavardens. Bientôt, les animaux prennent le thé au château, jouent au croquet et au badminton, rivalisent par leurs toilettes, et finissent par refuser de paraître « à poils » et d’être exhibés. Il leur sera alors proposé de porter des masques qui protègeront leur véritable identité ! Etranges jeux de déguisement qui font apparaître de vraies fausses créatures qui assureront la notoriété du parc. Photos à l’appui, Dedieu n’en finit pas de mêler le faux et le vrai, animaux réels et fantasmagoriques, façon de renouer avec l’origine des bestiaires, façon de boucler une boucle…

 

 

 

[1]Consulter avec la classe le site de la BNF sur les bestiaires qui permet à la fois de se documenter et de découvrir une iconographie somptueuse : http://expositions.bnf.fr/bestiaire/

 

 

Chronique publiée le 19 avril 2021

Par Cécile Desbois-Müller, cecile.desbois@gmail.com