« Un cadeau par an, c’est pas beaucoup pour un enfant » : cette phrase tirée de l’album de Davide Cali et Maurizio Quarello Mon papa pirate (Sarbacane, 2013), donne le ton du récit.

C’est l’histoire d’un papa absent car, comme nous l’explique son fils, le narrateur, ce papa est pirate. Il parcourt les mers à bord de son navire nommé l’Espoir avec son équipage, des hommes haut en couleurs, dont le père raconte les aventures.

Il y a le Tatoué et son perroquet Centime, il y a Figaro l’ancien coiffeur qui un jour a raté la coupe de cheveux du fils du roi ; Saucisse « à qui un chat avait mangé ses saucisses et qui avait mangé le chat » ou encore Bourrasque et « ses vents nocturnes pétaradants ».

Un jour la mère du petit garçon reçoit un télégramme et tous les deux quittent l’Italie pour la Belgique. Pas de bateau, pas de mer ; le garçon va découvrir son papa sur un lit d’hôpital, après un accident dans la mine de charbon où il travaille. Si le père est bien vivant, le pirate est mort pour de bon dans le cœur de l’enfant qui ne comprend pas tous ces mensonges.

Ce n’est que plusieurs années plus tard, au moment où ferme la mine et où la famille fait un second voyage vers le nord que l’enfant devenu grand comprendra. Devant le baraquement de bois où vivait son père et qui grince comme un bateau sous le vent, parmi les anciens mineurs, le fils reconnaît le Tatoué, Bourrasque, Figaro et tous les autres, les compagnons courageux de son père sont tous là, ils ont toujours été là.

Un contexte historique, un récit social et personnel

Cette histoire émouvante racontée avec talent par Davide Cali, auteur suisse vivant en Italie justement, est un récit social, situé historiquement et pourtant toujours d’actualité. Il raconte le destin de ces hommes sans le sou venus de pays pauvres et qui quittent leur foyer pour aller trimer au nord. Une histoire de saisonnier, qui aurait pu se passer en Suisse. Ici on part pour la Belgique, au début des années 1950, après-guerre. Un accord entre gouvernements provoque l’envoi de convois entiers chargés de travailleurs italiens en partance pour les mines de charbon. Partager la lecture de cet album aujourd’hui avec un jeune public, ce n’est pas seulement l’occasion d’évoquer le passé. C’est aussi discuter de notre présent, à l’heure où des centaines de milliers de personnes fuient leur pays pour parvenir jusqu’aux pays de l’ouest de l’Europe, espérant y trouver la paix et la fin d’une insoutenable précarité.

En donnant la parole à un homme qui raconte des étapes de son enfance, qui se plonge dans son passé et redevient petit garçon, l’auteur confère à son histoire une force et une résonnance particulières. Ce petit garçon, cela pourrait être moi, nous, nos pères…

Ce parti pris est assez rare dans le genre de l’album pour enfants (ici le livre s’adresse aux enfants dès 7 ans) pour être signalé. Généralement les textes sont au présent et si le narrateur est un enfant, il racontera en simultané ce qu’il fait. La narration est ici plus complexe, plus exigeante aussi : le texte, avec les portraits des personnages pirates et le soin apporté à la description des sentiments de l’enfant, conduit à la réflexion, à l’échange.

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D. Cali & M. Quarello (2013),  Mon papa pirate. Paris : Sarbacane  © 

Les dessins

C’est Maurizio Quarello qui signe les dessins, un illustrateur italien à qui l’on doit notamment une superbe version de Barbe-Bleue, parue aux éditions Milan en 2010, à vous faire froid dans le dos. Comme à son habitude, Maurizio Quarello propose des dessins très aboutis, ici des crayonnés hachurés qui rappellent parfois un peu la gravure. L’agencement entre texte et dessins est d’une exceptionnelle richesse : des vignettes, des bandeaux, des pleines pages à bord perdu. Relevons aussi le travail sur les couleurs où l’univers des pirates se décline dans des tons chauds (on est aux Caraïbes), tandis que le monde de la mine et de l’hôpital tire vers les tons plus froids, gris et bleutés.

Il y a quelque chose qui rappelle l’art de la BD dans les dessins de Quarello, un art que Davide Cali apprécie particulièrement.

Je terminerai en tentant de vous décrire une double page de ce livre, celle où arrive le télégramme annonciateur de malheur.

Seule au centre de la page, sans décor, se trouve la silhouette de la mère dont la robe rappelle celles des femmes dessinées par Edward Hopper. Elle tient le télégramme à la main, sa tête est penchée vers le sol, ses bras le long du corps. On la voit depuis en haut, en plongée, on devine sa solitude, elle a laissé tomber l’enveloppe sur le sol et notre regard s’attarde encore sur son ombre projetée. Cette page est exemplaire de l’étonnante complicité qui anime les deux artistes. A aucun moment, l’image vient supplanter le texte prenant de Cali, mis en valeur aussi par un travail sur la typographie. Et pourtant le dessin très narratif de Quarello, tout en subtilité, fait naître à lui seul des sensations intenses. Ainsi le portrait de cette femme dont le désarroi est palpable annonce à lui seul les difficultés à venir, alors que le texte dit seulement que la mère et le fils vont partir rejoindre « papa ».

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D. Cali & M. Quarello (2013),  Mon papa pirate. Paris : Sarbacane  © 

Propos de Céline Cerny, auteur et médiatrice culturelle à Bibliomedia,     Celine.cerny@gmail.com

Texte adapté d’une série de chroniques réalisées pour Les Matinales d’Espace 2 durant la période de Noël 2013. Cet album fait partie des titres disponibles à Bibliomedia pour les lectures suivies qui se destinent aux 6H. 

 Chronique publiée le 7.11.2016