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De deux choses lune

Jacques Prévert

Des proverbes à l’acrylique 

Les images et le texte de cet album jeunesse, abordable dès 6 ans, adoptent la perspective d’un/e enfant (signalé par le pronom « m’ ») qui assemble ce qu’il/elle semble avoir grappillé ici ou là à propos de la lune. Dès son titre – On m’a dit que la lune… – l’ouvrage se déploie selon la modalité d’un discours rapporté indirect (DRI), faisant la part belle au refrain de chansons, à divers énoncés circulants et à certaines tournures idiomatiques : dans tous les cas, des discours dotés d’une résonance socioculturelle ayant trait à la lune. Est ainsi constitué un recueil de lieux communs, soulignés par le pronom « on » et le présent élargi/générique : « On m’a dit… qu’il existe une lune de miel ». Les topoï sont une modalité des savoirs acquis par les enfants. C’est une oreille curieuse que leur tendent les textes de Conce Condina, à la façon d’un/e enfant qui les découvrirait et tenterait de les faire valoir. L’auteure du fameux D’où viennent les bébés ? (2002) fait se juxtaposer pour mieux les interroger et les déloger de leur signification attendue diverses formes figées. Elle est accompagnée, pages après pages, d’illustrations austères et fantaisistes réalisées à la peinture par Martin Jarrie.

Il faut relever d’entrée l’importance majeure de ces peintures acryliques sur papier. Disposées généralement sur une page, elles offrent à chaque proverbe une résonance imaginaire. Jarrie est fidèle ici à son style [1] : l’on reconnaît les teintes mates, la sobriété des compositions et les fonds monochromes, mais aussi les personnages flottants et bombés aux membres longilignes, la disposition centrée d’un sujet principal, orné souvent d’un motif démultiplié (œil, poisson, télescope, …). Et si ce livre n’a pas l’odeur de la peinture, il rend pourtant justice à la matérialité de cette dernière : l’acrylique est presque palpable dans l’ouvrage édité par Notari grâce à la qualité des reproductions, suffisamment fines pour apprécier diverses déclinaisons chromatiques et l’importance des ombrages. Certaines de ces propriétés sont un bon indicateur du ton onirique ou du moins fantaisiste de l’album : les deux cercles chromatiques placés en début d’ouvrage, à la façon d’une paire d’yeux ensorcelés, n’auraient-ils pas pour fonction d’hypnotiser le lecteur et de proposer ainsi un pacte irrationnel de lecture ?

C’est une telle piste dirigée vers l’inconnu que nous allons suivre. L’astre lunaire n’est-il pas, à lui seul, un motif suffisant pour inviter quiconque au rêve ? Aussi ne sommes-nous pas en accord avec le constat auquel aboutit Sophie Pilaire : « Le résultat est ce drôle d’album pertinent, mais qui laisse un peu sur sa faim » [2]. Le livre est un texte « résistant », suivant la dénomination des didacticien.ne.s, à propos de récits dont la fin n’est pas connue ou dont l’interprétation est plurielle. On m’a dit que la lune… ne déploie pas une trame au sens narratif dont ce terme peut se revêtir ; il ne semble pas orienté vers une fin qui découlerait plus ou moins logiquement d’actions qui la précéderaient. Comment lire alors ? Nous proposons le pacte paradoxal suivant : voir dans cet album à la fois un poème et un texte argumentatif…

Dépassons donc les oppositions a priori et remarquons que le livre de Condina & Jarrie progresse souvent par superposition de subordonnées complétives autonomisées par un point et une majuscule (nous ajoutons ci-dessous l’alinéa). Prenons le premier verbe de paroles, « dire » :

On m’a dit qu’on a marché sur la lune.

Que certains entendent la voix de la lune.

Que les Japonais voient un lapin dans la lune.

Que dans certains pays, Madame Lune devient… Mister Moon.

Qu’il faut se couper les cheveux… les nuits de pleines lunes.

Que la lune fait pousser les plantes.

Qu’il y aurait des insomniaques les nuits de pleine lune.

Qu’il existe une lune de miel.

A chaque proposition correspond une ou deux illustrations (sur double-page alors). Les verbes introducteurs qui suivent sont « chanter, voir, paraître, demander, lire et promettre » : le sémantisme de l’oralité ou du moins de la parole est omniprésent tandis que l’absence de séquence narrative englobante finit de placer le discours au cœur de l’album. L’économie langagière élue correspond, comme indiqué préalablement, au DRI. C’est ainsi la relation à une altérité discursive qui est en jeu : On m’a dit que la lune… explore les positionnements imaginaires qu’un/e enfant pourrait adopter et en rend compte par les illustrations.

Le procédé est connu. Nombre d’auteurs jeunesse l’ont exploré déjà. Pensons par exemple à Alain Le Saux et son Papa m’a dit que…. Nombreux jeux de cartes pédagogiques investissent également la relation entre diverses formes figées de la langue française et leur représentation figurative par des enfants. Il s’agit là en fait d’un genre scolaire ou du moins d’un matériel souvent employé aujourd’hui dans les classes. Il existe même un Petit guide des expressions [3], dans lequel les tournures imagées du français sont recensées et parfois accompagnées d’une illustration qui représente pour sa part le sens propre ou premier (cinq expressions sur la lune y sont d’ailleurs répertoriées). Comprendre un trope, c’est dans ce cas saisir la valeur sociale et figée d’un énoncé. On m’a dit que la lune… s’inscrit donc dans une certaine filiation.

L’album ne se satisfait toutefois pas nécessairement de l’écart plus ou moins humoristique qu’il peut exister entre une expression imagée et la figuration de son sens propre. Jarrie développe aussi des déclinaisons spécifiques de cette relation en autonomisant ses peintures de la représentation littérale, en particulier lorsque deux dessins jouent avec une seule proposition. Par exemple à partir de l’énoncé « Il paraît que lorsque le soleil se couche… la lune s’éveille », deux yeux ronds (l’un fermé et l’autre ouvert), délimités par les verres et les branches d’une paire de lunettes, remplacent l’objet « lune ». Cette relation de commutation est un cas d’investissement graphique et imaginaire du verbal. Et elle ne pose nullement problème à la compréhension. La modalité de la substitution se rapproche du travail métaphorique, généralement bien saisi par les enfants, au moins à partir de 6 ans [4]. La liberté des illustrations face au texte assouplit le rapport iconotextuel (extraction du seul rapport purement exemplifiant) : avec Jarrie la peinture illustre davantage le travail de l’imagination que celui d’une quelconque mimésis.

Sur ce point, il est intéressant de noter aussi que les auteurs ne posent jamais la question de la véracité, sinon de la vraisemblance (ou non) des discours partagés et de leur représentation graphique. L’enfant en charge de la parole dans l’album ne se prononce pas sur l’authenticité de tel ou tel proverbe entendu ; son propos illustre davantage un positionnement subjectif, étayant un potentiel regard enfantin. L’on sait qu’il y a autant de textes que de lecteurs : l’idée n’est pas de faire le recensement de tous les dictons et autres énoncés parémiologiques au sujet de la lune. Peu importe si la chanson « J’ai demandé à la lune » n’est pas mentionnée, si des expressions telles qu’« être dans la lune », « être bien ou mal luné », « aboyer à la lune » ou « prendre la lune avec ses dents » ne sont pas présentes dans le livre. Codina & Jarrie n’ont aucune prétention à l’exhaustivité (qui n’aurait par ailleurs que peu de raison d’être, comme telle). La liberté de ne choisir qu’une vingtaine de propositions témoigne précisément d’une autre forme d’exemplarité, plus globale : ce qui compte ici, c’est bien d’inviter le lecteur à interroger diverses formulations idiomatiques et leur attribuer une valeur spécifique. Le travail de la peinture sur le verbe illustre le cheminement que tout lecteur peut réaliser, mentalement au moins, pour réinjecter de la valeur au langage lorsque celui-ci semble pétrifié.

La face caché du sens

Tout dans cet album invite en fait à investir durant la lecture diverses potentialités signifiantes, autrement dit « la face cachée du sens ». Le pronom « m’ » marque la prise en charge énonciative de l’album en « je », sans ce que celui-ci ne soit pour autant identifié. Qui parle ici ? Un/e enfant certainement, comme indiqué supra. Le narrateur occupe toutefois une position laissée vide pour ce qui est de son identité référentielle (âge exact, origine, genre, …), laissant à chacun.e la possibilité d’habiter durant la lecture cette place. Par ailleurs, le narrateur est le bénéficiaire de la parole d’autrui : avant d’être l’agent d’une diction/scription, il est d’abord celui d’une attentive audition. L’importance de l’écoute n’est plus à démontrer dans la formation de soi : c’est en observant le « ça parle » d’un contexte donné qu’une attitude critique ou inventive se constitue le plus favorablement. Enfin, l’usage des points de suspension, notamment dans le titre, laisse précisément au lecteur une place libre : outre le fait de créer une certaine attente, cette marque de ponctuation, située le plus souvent entre deux propositions, fonctionne comme une invitation à imaginer une suite possible, que le texte peut confirmer ou non. Dans tous les cas, l’incomplétude, même momentanée, ouvre la voie de tous les possibles.

Cette potentialité est plus radicalement exprimée si l’on prend en considération le mouvement argumentatif qu’adopte l’entier du texte. Après d’autres énoncés proverbiaux juxtaposés, celui-ci se termine ainsi :

Mais qu’importe… On m’a promis la lune.

En somme le texte finit avec une proposition concessive, qui à elle seule semble peser aussi lourd que tous les discours rapportés préalablement. L’idée ici est à la fois de reconnaître la valeur collective et potentiellement déterminante des maximes et autres formes doxiques de la langue, tout en reconnaissant la possibilité sinon l’assurance d’un avenir singulier. Ce type de mouvement est intéressant dans la mesure où il invite à une attitude complexe de pensée : reconnaître la validité de « lois générales » et leur contraire particulier (ici introduit par « Mais »). Dès lors quelle conclusion tirer ? Comme celle-ci n’est pas exprimée (le texte se rapproche de l’enthymème : aucun « donc » ou « par conséquent » n’est à observer), il revient à chacun.e de la rétablir. Ou plutôt de l’inventer. Le raisonnement doit s’extraire d’une rationalité argumentative. Ici la logique est ébranlée et les dictons peuvent se contre-dire :  que risque alors le lecteur s’il se prend à rêver ?

Un des bonheurs des textes résistants consiste en leur capacité à mobiliser le lecteur, à l’ériger en tant que sujet, sans le contraindre à une quelconque frilosité qui verrait l’illogisme ou diverses formes de résistance du sens comme un obstacle – pire : un interdit. Jarrie & Codina suscitent une perplexité et suggèrent avec malice d’accepter ce qui échapperait à une prise surplombante et planifiée d’un bout à l’autre. « Promettre la lune », c’est faire le pari d’un impensable, c’est donner la possibilité à chaque petit d’homme d’exaucer au moins un de ses rêves. Peut-être certains verront là un éloge de la crédulité. D’autres, il faut l’espérer plus nombreux, valoriseront davantage la pulsion de vie propre à une lecture enfantine du monde et insisteront sur la dimension modélisante des discours tenus par les adultes pour ce qui concerne la confiance en soi et en l’avenir chez chaque enfant.

Dans l’album, la promesse finale n’impose pas un futur déterminé mais assure un bonheur à venir et à conquérir. Le caractère peu contraint de la « conclusion » de l’ouvrage contraste avec la rigidité générale du texte. Celui-ci progresse souvent par anaphore stylistique (reprise d’un même élément en tête de phrase) et multiplie plus généralement les parallélismes syntaxiques. Si l’on figure l’autre partie du texte, on sera frappé par la contrainte forte exercée sur l’organisation textuelle :

On m’a souvent chanté « Au clair de la lune »

On m’a chanté « Le soleil a rendez-vous avec la lune »

On m’a vu tomber de la lune.

On m’a demandé de décrocher la lune.

Il paraît que lorsque le soleil se couche… la lune s’éveille.

Qu’il y a des poissons-lunes.

Qu’il y a des nuits sans lune.

Que l’on peut voir des éclipses de lune.

Qu’il existe une attraction entre la mer et la lune.

Qu’il y a des croissants de lune.

On m’a dit qu’on peut être lunatique.

On m’a lu que la lune était sereine et jouait sur les flots.

Si des affiliations littéraires sont envisageables – on pense par exemple aux contraintes chez Perec et son Je me souviens (1978) –, le retour du même favorise surtout une appréhension poétique du texte, en harmonie avec les illustrations. En maximisant les liages du signifiant, le texte tend même vers le poème en vers. On pense aussi aux discursivités de la chanson intégrées dans l’ouvrage, telle « Au clair de la lune… », et leur impact sur la mémorisation lors de la lecture/audition. Comment ne pas penser sinon au plaisir qu’éprouvent les jeunes enfants face à diverses formes de la répétition ?

L’influence de la lune sur la lecture

Alors que l’influence de la lune sur les comportements de chacun.e est reconnue, pourquoi ne pas l’identifier également au niveau de la pratique de la lecture ? Nombreux didacticiens parlent aujourd’hui de « lecture littéraire » pour désigner divers mouvements de la pensée et des affects qui participent ensemble à la compréhension non littérale des textes. La lecture « sélénite » s’en rapproche. Elle serait même plus radicale, intégrant le rôle des processus inconscients ou irrationnels à l’œuvre lors de la lecture d’un texte (littéraire plus favorablement). Un inconscient individuel - les associations libres figurées par Martine Jarrie –, mais aussi collectif voire culturel : pensons ici aux représentations proposées par Codina & Jarrie au sujet des Japonais (qui voient sur la lune des lapins), au sujet du genre masculin ou féminin de l’astre lunaire selon les langues… Une telle sensibilisation à la diversité ne peut se faire sans ébranler les formes figées ou trop dociles de lecture.

L’objet-livre lui-même se donne à la manipulation et à la prise subjective : outre ses pages solides et son format peu imposant, il se lit selon différentes orientations (par exemple un énoncé se déroule de bas en haut), voire sans aucun ordre nécessaire (hormis la dernière proposition) : On m’a dit que la lune… peut se découvrir – et l’essentiel est dans cette potentialité – à la manière d’une exposition de « tableaux iconotextuels », que le lecteur visitera dans l’ordre que le hasard ou l’envie du moment lui aura réservé. Dans tout l’album, le motif central du rond, sans fin ou du moins circulaire, figure par ailleurs le cheminement faiblement orienté de la lecture. Même le texte semble « tourner sur lui-même » : aux parallélismes s’ajoute en effet une structuration en miroir de l’album. Les deux sections composées en « On m’a dit que… » se situent respectivement au début et à la fin du texte. Le schéma en boucle rapproche le volume de la structuration globale des contes de randonnée. Et le reflet figuré par Jarrie en fin d’ouvrage semble mettre en abyme un telle réflexivité. Et si nous étions sans fin enfants ?

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J. Martin & C. Codina (2016). On m’a dit que la lune…, Genève : Notari, coll. «L’oiseau sur le rhino». ©

C’est finalement un de ces possibles que les deux auteurs investissent, en se faisant les porte-voix d’un regard enfantin sur la doxa. En somme, le texte ouvre les voies du poème en dépit de contraintes fortes de planification, d’un mouvement argumentatif rigide a priori et d’énoncés proverbiaux que l’usage semble avoir affadi. Cet album convoque son lecteur en lui disant : « prête-moi ta lune pour lire autrement ». Lire la littérature (de jeunesse) ne serait rien d’autre que de s’inventer sans cesse pour grandir toujours et inviter chacun.e à décrocher « sa » lune.

[1] http://martinjarrie.com

[2] http://www.ricochet-jeunes.org/livres/livre/56603-on-m-a-dit-que-la-lune

[3] Cheminée, P. et alii. (2008). Petit guide des expressions. CTP Interparents, coll. «rue des enfants».

[4] Voir Tamine, J. & Bonnet, C.-L. (1982). La compréhension des métaphores chez les enfants. Une hypothèse et quelques implications pédagogiques. L’Information grammaticale141, 17-22.

Par Vincent Capt, chargé d’enseignement à la HEP Vaud et à l’Université de Lausanne, vincent.capt@hepl.ch

Chronique publiée le 3.10.2016