L’été qui est là signifie, pour plusieurs d’entre nous, le temps de lire, le temps de découvrir des œuvres et des auteur·e·s que nous n’avons pas le temps de côtoyer pendant l’année scolaire. En guise de suggestion pour cette belle saison, je vous propose un titre qui, déployé sur trois publications, donne à lire aux petits comme aux grands un pays poétique et flamboyant, comme l’est l’auteur.

Un livre qui ne raconte rien. Ou plutôt, un livre qui raconte tout. La grand-mère, Da, sur sa galerie, buvant du café de la région des Palmes – le meilleur, selon elle, à cause de son odeur – ; les  passants qui défilent devant (la marchande de poules, Gédéon et son chien blanc, Passilus transformé en cheval…) ; le chien, « si maigre et si laid » que le narrateur fait semblant de ne pas le connaitre, et les longues journées à Petit-Goâve, là où Dany Laferrière a grandi, à quelques kilomètres de Port-au-Prince.

Vieux Os a dix ans en cet été de 1963 en Haïti. Vieux Os, ce n’est évidemment pas le vrai nom du narrateur, mais il aime bien que Da l’appelle ainsi et qu’elle taise son vrai nom. Le lecteur ne le saura donc pas, mais il saura comment vivent les fourmis et les petites araignées  qui envahissent la galerie et comment la pluie fait monter l’odeur de la terre et donne le gout de la manger.

Près de trente ans après ma première rencontre avec l’œuvre de Dany Laferrière, j’ai eu envie de la revisiter, à travers L’odeur du café, premier roman que j’ai lu de cet auteur et qui m’a happée dans son univers haïtien rempli de mangues et de flamboyants. J’ai lu, depuis, toute l’œuvre de cet immortel[1] qui, heureusement, se poursuit. Fragments du quotidien, L’odeur du café est moins une narration suivie qu’un enchainement de tableaux impressionnistes à travers lesquels on accompagne ce fils ainé de la fille ainée, premier enfant de la maison, enfant chéri des cinq sœurs.

 

Le même récit… pour des publics différents

Rares sont les auteur·e·s qui récrivent leur livre. Plus rares encore sont ceux et celles qui les récrivent pour des publics différents. C’est pourtant ce que fait Dany Laferrière, entre autres avec L’odeur du café, publié d’abord en 1991 pour grand public, puis adaptée pour la jeunesse en 2014 dans une édition illustrée par Francesc Rovira. De cette adaptation, il dira en entrevue : « Il faut couper pour que des enfants puissent le lire? Alors je coupe. J'ai gardé des chapitres entiers, et j'en ai enlevé d'autres qui servaient davantage à développer. […] C'est une erreur d'essayer d'écrire comme les enfants, c'est du faux réalisme. Mais la poésie, qui consiste à regarder la réalité avec un dixième de seconde de distance, les aide à trouver leur lien avec le monde. »[2] En effet, entre l’édition originale et l’adaptation – qui est en fait, davantage un abrégé qu’une réelle adaptation – rien ou presque n’est changé. C’est le même regard naïf sur la vie et le monde qui est au cœur de ce récit qui se déguste lentement, au gré des anecdotes, comme un bon café.

Pour les tout-petits, Laferrière avait déjà adapté son récit en album en 2006 avec l’illustrateur Frédéric Normandin. Cette fois véritable adaptation, Je suis fou de Vava reprend une tendre anecdote de L’odeur du café, soit le coup de foudre de Vieux Os pour Vava, la petite fille à la robe jaune, qui fera croire au garçon qu’il mourra de fièvre pour elle.

 

Une écriture comme un dessin

L’écriture de Laferrière est simple et dépouillée, parsemée de phrase nominale et de dialogues d’une déconcertante candeur, même pour parler de sujet lourd. Comme la mort.

Je ne sais pas si c’est parce que j’ai la fièvre, mais je n’arrête pas de penser à la mort.

  • Pourquoi on meurt, Da ?
  • Pourquoi on dort ?
  • Pour se reposer.
  • Alors ?
  • Alors quoi, Da ?
  • La mort, c’est le sommeil éternel.
  • L’odeur du café, 2014, p. 81

L’auteur écrit, dans la préface de la réédition de 2010 de son récit, qu’il ne cherche pas une forme particulière, mais qu’il laisse les émotions et les détails le guider. « La réalité impose son style. Je me mets dans l’ambiance de mon enfance et j’essaie d’écrire sans faire attention aux mots. En fait, je n’écris pas, je peins. »[3] Et c’est vrai. Entre chacun des fragments, si on ferme les yeux, on voit bien la galerie de Da et la mer devant. On voit l’entrée du terrain de foot où Frantz et Rico attendent Vieux Os pour aller voir le match sans payer, espèrent-ils. On voit aussi la robe jaune de Vava passer comme un éclair de soleil devant un garçon amoureux sans savoir encore que c’est ce qui fait battre son cœur à tout rompre. Et on entend le vent. Et la mer. Encore un peu et on sent l’odeur du café de Da, dans la cafetière qu’elle garde toujours près d’elle.

[1] Dany Laferrière est, depuis mai 2018, membre de l’Académie française.

[2] Lapointe, Josée (2014). Dany Laferrière: enfance mythologique. La Presse, le 11 avril 2014. https://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201404/11/01-4756603-dany-laferriere-enfance-mythologique.php

[3] Laferrière, D. (2010). L’odeur du café. Montréal : VLB éditeur.

 

 

Chronique publiée le 22 juin

Par Suzanne Richard, didacticienne du français, professeure invitée, HEP de Lausanne