Renaissance dans les sous-bois  

Sur la couverture de l'album, une Fiat 500 est garée dans une forêt de troncs hauts et sombres. J’ouvre le livre. J’avance dans le sous-bois. Rouge, la Fiat 500. Noirs, les squelettes des arbres. 

    

Henri Meunier & Régis Lejonc (illustrations), Cœur de bois, Notari, 2017 © 

 UNE ROYAUTÉ DÉCHUE 

Avant de sortir, Aurore souligne ses yeux d’un trait de khôl. « La plus belle, c’est moi. Et merde à Blanche-Neige. » Elle est si majestueuse, devant son miroir encadré de boiseries, que le mot disgracieux qui passe sur ses lèvres choque à peine. Il lui donne du chien, même. Sous l'apparence lisse, on devine la détermination, une roche solide et compacte. Aurore a le teint clair et le visage juvénile. Une allure à la Brigitte Bardot. Elle promène son corps élégant sur de longues jambes fines. « Même pour une balade dans la forêt avec un vieillard impotent, elle voulait être irrésistible. » Spontanément, je pense à la Grande Beune de Pierre Michon. Aurore semble une incarnation d’Yvonne, la buraliste charnelle qui fait frémir de désir le jeune instituteur. « Elle était grande et blanche, c'était du lait. » (Pierre Michon, La Grande Beune, Verdier, 1996) 

Le village est une bourgade tassée sous un ciel gris, la province française des années 1960. Notre protagoniste enfonce un béret noir sur sa chevelure blonde, entre dans une boulangerie et en ressort en grignotant un croissant, une boîte à gâteau sous le bras. Elle conduit en direction de la forêt, pour rendre visite à un vieillard. Son air est paisible.  

Nous plongeons dans la France profonde. 

Peu à peu, une impression vague grandit, se précise. Quelques signes : le rouge de la voiture, la galette au beurre dans la boîte à gâteau, une maison dans la forêt : serions-nous dans le conte du Petit Chaperon Rouge ? Oui, le récit de Charles Perrault et des frères Grimm est ici revisité avec des yeux d’adulte, pour des enfants, des enfants pas trop jeunes. 

Un voile de mystère enveloppe le texte d’Henri Meunier. De l’invisible se glisse dans les illustrations de Régis Lejonc, qui déploient leur magie douce et offrent des pistes à l'imaginaire. 

Aurore gare sa Fiat sur le bas-côté de la route, dans un paysage enneigé, elle poursuit à pied dans le bois, jusqu'à une chaumière délabrée. Son habitant est un loup au poil terne et hirsute. Il est fatigué, il est las. Une vieille bête. Aurore rend régulièrement visite à ce canidé cacochyme. Ils ont leurs habitudes, elle lui parle avec tendresse. Elle n’est pas son infirmière, elle n'est pas sa femme de ménage. Pourtant, elle le dorlote. Quels sont leurs liens ? Elle lui a apporté une galette des Rois. Dans un élan affectueux et maternel, elle glisse dans la part du vieillard la fève qui, un instant, lui rendra le goût fugace de sa royauté déchue. Sa superbe n’a pas complètement disparu. C'est un vieux monarque fatigué, mais il n’a rien oublié de sa gloire d’antan.  

DES QUESTIONS SANS REPONSES 

L’infirme fait sa promenade en chaise roulante. Les répliques sont facétieuses : « Chemin des Aiguilles ou chemin des Epingles ? » Aurore pousse le fauteuil, ajuste la couverture qui a glissé. Le texte ne le dit pas, mais sur l’illustration, la couverture est rouge sang. Serait-ce que le loup, à son tour, est devenu le fragile, le très faible, le Petit Chaperon rouge ? 

D'une grande économie de couleurs, l'univers pictural est à la fois inquiétant et apaisant. Le carmin sombre de la voiture et des lèvres d'Aurore, la pâleur de son visage, le blanc-gris du ciel et de la neige, la forêt enténébrée, le brun de la terre. En parcourant ces dessins, on sent le froid monter de la forêt, nous sommes en janvier. Les bûches rangées dans un coin allument l’image d’un feu de cheminée. Les tasses de thé invitent à se blottir sous une couverture, à l'intérieur, peut-être en regardant la neige tomber. 

Le loup souffreteux est triste et esseulé. « Mes enfants affirment ne pas me connaître. Je ne sais même pas si j’ai des petits-enfants. Je n’ai que vous, fillette. » Autrefois traqué par les hommes et leurs fusils, il loge désormais dans un ancien « pavillon de chasse ». Il a trouvé refuge chez ses pires ennemis, à croire que chasseur et chassé se réunifient et ne sont finalement que deux facettes d'une seule et même personnalité. Par ailleurs, l’animal égrotant renvoie le lecteur à cette morale relative à nos duplicités, qui souvent prend corps : celui qui a blessé risque fort d'être blessé un jour, comme en un juste retour de balancier. . .

Je ne comprends pas votre pardon.  

Je ne vous ai rien pardonné.  

Comment ce loup a-t-il pu dévorer Aurore ? Et comment peut-elle être là, pleine de vigueur, à se promener dans les bois ? La peur d'être dévoré parcourt Le Petit Chaperon rouge, comme beaucoup de contes, mais ce récit creuse aussi abondamment le thème des liens œdipiens. Qui est ce loup ? Le père transformé en animal par un dieu justicier, un mâle autrefois aimé, ou un dangereux séducteur couvert de poils ? Qu'est-ce qui les lie ? 

AURORE, UN JOUR NOUVEAU QUI SE LÈVE  

Aurore semble avoir pétri ses douleurs. Elle est devenue sereine et généreuse. Sa bienveillance, son sourire grave sont l’image inversée du loup autrefois cruel. « Aujourd’hui, vous êtes seul, et je ne le suis pas. Vous êtes malheureux, et je ne le suis pas. Vous êtes fragile, et je ne le suis plus. » On ne décèle nul désir de vengeance en elle. Elle souhaite vivre en paix et regarde dans le blanc de l'œil les épreuves traversées. Peut-être une manière de montrer au petit lecteur une manière de se débarrasser du ressentiment et de la haine, un chemin vers l'affirmation de soi, sans occultation  des embûches et des expériences douloureuses du passé.  

Dans son ouvrage Psychanalyse des contes de fées (Robert Laffont, 1976), Bruno Bettelheim suggère que les contes aident l’enfant  à identifier ses émotions et à prendre conscience de ses difficultés, tout en lui proposant des solutions possibles. L’auteur élargit la réflexion : 

Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu'exige notre passage de l'immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d'abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts.  

Le Petit Chaperon rouge est également le conte de la mort et de la renaissance. Après avoir été dévoré par le loup, l'enfant renaît. Ce qui est mort chez notre héroïne, c'est la petite fille qui s'est laissé violenter par le loup. Lorsqu'elle revient à la vie, elle est devenue consciente, mature. Et combattive. Aurore, ici, est sûre de ses forces.  

« Je vous rends visite parce que je suis là. Debout. Malgré vous. Je veux croire qu’il est possible de grandir sans devenir méchant. Et je prends soin de vous pour le croire toujours. » 

En portant le vieillard à bout de bras jusqu'à son fauteuil roulant, en le promenant à travers les arbres ensommeillés par l'hiver, elle montre qu’elle tient fermement les rênes de sa vie. Ce loup, c’est autant un être anciennement féroce qu’un agglomérat de peurs profondes, de pensées et de vécus sombres. En refusant de détester l'ennemi du passé, aussi en rejetant l’idée de le fuir, en choisissant de l’affronter, elle manifeste une grande sagesse. Elle est maîtresse de sa vie. Lorsqu'elle s’approche de la maison du loup, elle croit apercevoir une biche. Le lecteur, absorbé par le récit, ne la cherchera pas forcément. Une fois tournée la dernière page, sur la 4ème de couverture, pourtant, la silhouette gracieuse d'une biche lui rappelle cette apparition. Rêve, matérialisation d'un désir ?  

Je rouvre le livre, cherche dans le paysage de ronces et de troncs. L'animal est là, tapi dans la pénombre. La nature est ici un protagoniste bienveillant et protecteur, qui œuvre à la douceur de cette rencontre. Les arbres décharnés sont un abri rassurant. Aurore aime cette forêt qui lui permet de renaître.  

LA BELLE ET LA BÊTE 

Aurore est magnanime. C'est elle, la vraie reine. Sa royauté tient non seulement à sa bonté, mais aussi à sa beauté diaphane. Dès la première page, le texte mentionne son âge : 40 ans. Nulle ride pourtant, sur ce beau visage grave. En cette éternelle jeune fille, je crois voir également la Belle, penchée sur la laideur de la Bête. Car le conte de La Belle et la Bête sommeille également dans cet album.   

Dans La Belle et la Bête, une transformation s’opère par la magie de l’altruisme. Le dialogue et la force de l’esprit en sont à l’origine, tout comme dans Cœur de bois 

Quand son père est prisonnier de la Bête, la Belle s’offre à sa place : elle accepte de rester dans le château. Comme elle, Aurore est une jeune fille dévouée ; peut-être n’est-elle jamais sortie de l’antre du loup. Elle a fondé une famille, mène une vie tranquille, mais un invisible cordon la retient et l’attache encore à cet être velu. Pourquoi rendre visite à l’animal malfaisant qui l’a dévorée ? Est-ce parce qu’elle croit pouvoir le transformer, comme la Belle a métamorphosé la Bête ? Croit-elle pouvoir le convertir au Bien ? Faire germer en lui un repentir, une vraie grandeur d’âme ? 

Autant de questions qui resteront en suspens, mais feront leur chemin dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Terminons par cette invitation inscrite dans La Belle et la Bête de Jean Cocteau (film de 1946, générique): 

L’enfance croit ce qu’on lui raconte et ne le met pas en doute. Elle croit qu’une rose qu’on cueille peut attirer des drames dans une famille. Elle croit que les mains d’une bête humaine qui tue se mettent à fumer et que cette bête en a honte lorsqu’une jeune fille habite sa maison. Elle croit mille autres choses bien naïves. C’est un peu de cette naïveté que je vous demande...   

Par Pauline Desnuelles, traductrice et romancière, paulinedesnuelles@gmx.net 

Accès au blog de l'écrivaine :  L'Entaille des jours

Chronique publiée le 21 août 2017

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