Raconte-moi les livres pauvres. Entretien avec Pascale Lhomme, plasticienne et graphiste

Echange de courriels : Pascale Lhomme m’annonce la sortie du livre pauvre créé avec l'auteure Emmanuelle Guattari. Son message est accompagné de quelques photos qui illustrent leur collaboration.

Enthousiaste, je lui signale qu’elle peut m’envoyer un livre- accompagné de sa facture… Elle me répond que, justement, les livres pauvres vivent – sans s’acheter… Cet incident est significatif de la logique dans laquelle nous sommes pris. Il est suffisamment signifiant pour s’interroger sur la place de ces livres dans notre société mercantile. Que sont ces livres ? Que mettre derrière le terme de « pauvre » ? Comment Pascale a-t-elle commencé cette aventure ? Quel intérêt dans notre monde au rythme effréné ?

CAD : Qu’est-ce qu’un livre pauvre ?

PL : L’aventure du livre pauvre débute dans les années 2000. Elle est initiée par Daniel Leuwers, critique littéraire et poète français né en 1944. Voici le concept :

le livre pauvre est réalisé à la main avec des moyens limités. On y trouve des affinités avec le monde artistique et poétique. L’écrivain écrit un texte manuscrit sur un support papier, accompagné de l’intervention originale d’un artiste. Le livre est réalisé à très peu d’exemplaires et vit en dehors des circuits commerciaux. Chaque exemplaire est numéroté.

Chaque livre est édité à quatre exemplaires : le N°2 va à l’auteur, le N°3 à l’artiste, le N°1 rejoint la collection au Prieuré de Saint Cosme (près de Tours) ou est mort Ronsard – qui est aussi le lieu de conservation et d’exposition. Le N°4 alimente des expositions itinérantes en France et à l’étranger (Bruxelles, Bucarest, Milan, New-York, Moscou, Haïfa, Lucinges, Sète, Aurillac, etc.). De grands noms de la poésie (Bernard Noël, François Cheng, Michel Butor) ou des écrivains connus (Nancy Huston, Annie Ernaux, Emmanuelle Guattari) ainsi que des peintres célèbres (Coco Téxèdre, Joël Leick, Alechinsky, Alexandre Hollan) ou d’autres moins connus ont rejoint l’assortiment du livre pauvre.

CAD : Que mets-tu derrière pauvre ?

PL : «Richesses du livre pauvre» est le titre d’un catalogue sur le livre pauvre paru chez Gallimard en 2008. Ce titre pour moi traduit bien ce que j’y mets. Pour moi, il implique une notion de richesse du peu, une richesse de la pensée et de la sensibilité. Quelque chose qui ne s’achète pas mais qui se transmet avec beauté. Une notion également de diversité face aux multiples actes de création générés par cette aventure. Il est destiné à être montré à un large public et ne peut faire l’objet de spéculation.

CAD : Comment as-tu découvert cet univers ? En quoi est-ce une aventure ?

PL : Je pourrais décrire cette découverte en trois moments :

- A travers le travail artistique que je développe autour du concept du livre d’artiste, une forme d’expression qui utilise le livre comme support d’un travail d’auteur mené par un artiste. Le livre pauvre fait partie de cette famille même s’il développe une règle du jeu différente.

- Une rencontre avec Daniel Leuwers lors d’une conférence qu’il donnait à l’Institut des Beaux Arts de Besançon (F) sur la poésie et le livre pauvre.

- Et plus tard ma rencontre avec Emmanuelle Guattari, auteure de roman et poète. Nous avons réalisé actuellement deux livres pauvres avec deux textes d’Emmanuelle intitulés : «La visite» dans la collection L’Insinuant et «Le Dit de la Grande Prostituée» dans la collection l’Apocalypse.

Deux formats différents sur lesquels j’ai réalisé une intervention originale librement inspirée du texte. Le collage, le papier découpé, le crayon gras et l’encre ont été mes outils de prédilection pour composer le visuel final.

L’aventure se niche dans la rencontre du texte de l’auteur qui doit m’intéresser, me parler, élargir mes horizons... et alors je m’y plonge avec grand plaisir. C’est le cas avec l’écriture d’Emmanuelle.

CAD : Qui vises-tu ? Qu’en retires-tu ?

PL : Pour ma collaboration avec Emmanuelle Guattari, Daniel Leuwers lui a envoyé quatre exemplaires de papier vierge. Emmanuelle écrit à la main son texte ainsi que le titre, son nom et celui de l’artiste. Elle inscrit le texte à l’endroit souhaité. Ensuite le texte reproduit à l’identique sur les quatre autres exemplaires peut être disposé autrement. L’intervention de l’artiste est originale (ni litho, ni gravure). Tout l’espace peut être investi de la couverture aux éventuels rabats.

J’en retire curiosité, échange et enrichissement en lien avec mes recherches dans ce domaine. C’est un acte de création qui se réalise avec une économie de moyens. Nous partons de très peu, de quelques feuilles de papier, voire d’une seule feuille soumise à des pliages divers suivant le type de la collection proposée par Daniel Leuwers.

La richesse s’opère lors dans la rencontre des deux créateurs, sans passer par l’intervention d’un imprimeur, sans budget d’impression, sans éditeur, sans diffuseur.

CAD : Tu m’as dit avoir proposé cette démarche à des personnes âgées vivant dans un EMS. Quel intérêt y vois-tu ?

PL : Cette démarche s’est inscrite dans un atelier autour du livre d’artiste. L’idée était de façonner un livre d’artiste sous forme de leporello, de livre pauvre et de livre affiche. Avec comme matériaux de base le papier (simple, de récupération ou plus précieux), mais aussi des pinceaux, de l’encre, des crayons, des magazines, des papiers divers, de la craie grasse, des paires de ciseaux etc.

Pour cet atelier, les choix de fond et de forme devaient être en relation et en résonnance avec leur auteur (les participants). Chacun apportait des textes courts réalisés à un autre moment lors d’un atelier d’écriture.

Nous avons donc expérimenté les différentes façons de confectionner son propre livre d’artiste. Au cours de cet échange, les craintes, les barrières tombaient face à une vision sacralisante de l’art. Mettre en place et produire soi-même un travail artistique a permis de donner confiance, de créer des surprises, de susciter du plaisir et d’encourager une certaine ouverture.

Même si la notion du livre pauvre reste le domaine de Daniel Leuwers, le concept peut donner des pistes de réflexion face à l’art, à la poésie, 
à l’acquisition des savoirs, à la pensée créative mais aussi à notre mode de consommation et à notre besoin de posséder… Les apports sont pour moi l’approche artistique, culturelle et technique – désintéressés, donc…

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La visite, dans la collection L’Insinuant

Texte d’Emmanuelle Guattari et dessins de Pascale Lhomme 

Entretien réalisé par Carole-Anne Deschoux, professeure-formatrice à la HEP Vaud,  Carole-Anne.Deschoux@hepl.ch 

Chronique publiée le 2 mai 2016

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