Le conte : héritage du passé, regard sur le présent, germe d’avenir

N. Revaz, Haydé (2015), Les Trois Petits Cochons, Genève : Ed. La Joie de Lire.

« Qui n’a jamais lu ce conte ? C’est pas lui, c’est pas lui… » aurait-on envie de chantonner lorsqu’on se trouve confronté à une énième version des Trois Petits Cochons. Et pourtant, Noëlle Revaz, auteure suisse romande lancée sur la scène littéraire en 2002 grâce à son premier roman Rapport aux bêtes, agrémente cette histoire traditionnelle d’enjeux innovants grâce à son adaptation théâtrale du conte.

Geri, Friko et Freki sont trois petits garçons qui aiment s’occuper en lisant des contes, notamment les Trois Petits Cochons, qu’ils connaissent par cœur. Un jour, leur maman leur offre la possibilité de réaliser leur rêve : se rendre sur l’Ile du Lard pour construire leur maison, rencontrer le Loup : en somme, faire « comme les trois petits cochons » (p. 12) [1]. Le Loup, ils le rencontrent, mais ce dernier semble avoir perdu vigueur et mémoire avec le temps, si bien que les trois enfants ont du mal à le reconnaitre. Néanmoins, ils entendent bien faire comme dans leur conte favori : construire les trois maisons et, qui sait, rafraichir la mémoire du Loup. Quelle n’est pas leur frayeur lorsque, après avoir été nargué, le Loup retrouve enfin ses esprits et tente par tous les moyens de les appâter hors de la maison de briques pour assouvir sa faim. Les enfants résistent néanmoins à ses ruses, jusqu’à ce que le Loup finisse par descendre par la cheminée. Tiens… le Loup ressemble cruellement à leur maman : même voix, mêmes pantoufles, même verni à ongles, même parfum… Est-ce encore un subterfuge ou le Loup de l’Ile du Lard n’est autre que leur propre mère ?

Le conte des Trois Petits Cochons est pour ainsi dire actualisé grâce à l’histoire cadre des trois petits garçons. D’une part, le lecteur peut reconnaitre des éléments présents dans l’histoire « originale » (je dis « originale » parce que si la première publication date de 1843, la naissance (puis la propagation) de cette histoire est probablement antérieure à cette version écrite [2]) : évidemment sont présents dans la trame narrative mais également représentés par les illustrations, le loup et les trois petits cochons, les trois maisons, la désastreuse tentative du loup d’attirer des enfants hors de leur abris avec des navets ou des pommes (avant de recourir à l’« arbre à chocolats ») et l’utilisation de l’expression « par le poil de mon menton ». D’autre part, certains éléments sont ajoutés ou modifiés, notamment le fait que Noëlle Revaz présente des enfants en train de lire le conte éponyme ce qui rend la situation initiale familière pour un·e jeune qui lirait ou verrait cette pièce de théâtre, familiarité qui facilite probablement la capacité à se projeter, aujourd’hui, dans cette histoire. De plus, les aventures de ces trois enfants, contrairement aux trois petits cochons qui « s’en allèrent chercher fortune par le monde » [3], ne sont pas motivées par des raisons matérielles. Leur objectif est d’imiter leurs héros du moment (les trois cochonnets), d’en reproduire les mésaventures dans la joie et l’insouciance, c’est-à-dire qu’ils s’amusent à construire leur maison, à se rouler dans la boue pour faire venir le loup à eux et à provoquer celui-ci. Même si parfois ce jeu les dépasse et leur font peur, ils n’en paient jamais le prix fort, à l’inverse de deux des trois petits cochons qui ont servis d’amuse-bouche au loup. Si l’auteure garde intacts certains éléments du conte (les personnages, notamment), la relation entre ces différents éléments diffèrent : la situation initiale et l’objectif de la quête mais également les adjuvants (l’aide de la maman dans leur voyage et de la voix) et les opposants (l’amnésie du loup, sa fatigue). Quelques modifications dans le schéma actantiel rendent une histoire traditionnelle éloquente : le rapport à la lecture, à l’imaginaire, la confrontation des enfants par le jeu à ce qui les effrayent.

Outre cette actualisation du fond, les caractéristiques définitoires du conte semblent également avoir subi un réaménagement : l’essence du genre se retrouve dans cette pièce de théâtre sans pour autant que la forme traditionnelle soit scrupuleusement respectée. En réalité, la fonction ludique des contes, leur visée souvent didactique, la présence d’événements imaginaires ou merveilleux ainsi que la provenance d’une tradition orale [4] sont des attributs qui se retrouvent également dans Les Trois Petits Cochons de N. Revaz. Tout d’abord, cette œuvre semble être un retour aux sources car le conte des Trois Petits Cochons de 1843, vraisemblablement une mise par écrit d’une histoire transmise, à l’origine, oralement, recouvre aujourd’hui une dimension orale par le biais du théâtre. Bien évidemment l’oralité au théâtre ne poursuit pas les mêmes enjeux que celle d’un conte. Néanmoins, réinvestir un texte écrit d’un aspect oral lui confère presque nécessairement une nouvelle liberté, alors qu’il se trouvait figé à un stade donné de son évolution. En effet, le texte sera modifié au fil de ses performances et selon l’intentionnalité des acteurs·rices (prestation publique, dans un théâtre) ou des lecteurs·rices (prestation privée, lors de lecture intime). Ces modulations, propres à la réalisation scénique du genre dramatique, sont proches des changements dont peut faire preuve un conte déclamé par un·e interprète puisque, dans les deux cas, le texte est formellement et/ou sémantiquement influencé par les personnes en charge de sa récitation. En somme, le mode de diffusion des Trois Petits Cochons de Noëlle Revaz rejoint le mode de diffusion traditionnellement de mise pour des contes (la transmission orale) et ce conte endosse les conséquences induites par cette transmission.

Par ailleurs, les trois petits garçons semblent appliquer l’enseignement qu’ils ont pu tirer de la lecture répétée de leur conte favori. Pour le dire autrement, ils veulent faire comme les trois petits cochons mais en étant plus malins (p. 8) que les cochonnets. Les enfants, eux, arriveront à échapper au loup parce qu’ils connaissent l’histoire par cœur et peuvent, grâce à leur lecture, reconnaitre le danger que représente cette bête. S’ils savent comment ruser pour échapper au loup c’est que l’enjeu didactique a été intégré : les enfants ont retenu la morale du conte et l’appliquent. De plus, la dimension divertissante du conte, comme la visée didactique, n’est plus simplement une donnée que les lecteurs·rices reçoivent passivement. En effet, les trois enfants (lecteurs du conte) s’essayent à reproduire la joie et la légèreté des trois petits cochons, certes pour leur ressembler et attirer le loup, mais également pour mettre en pratique l’essence ludique du genre (« Ils s’amusaient tellement bien qu’ils avaient oublié tout ce qui n’était pas sur cette ile » p. 30). Quant au merveilleux et à l’imaginaire, certains éléments dans l’histoire peuvent être relevés : trois enfants partent seuls à l’aventure sur l’Ile du Lard ; le loup est, malgré lui et temporairement, végétarien. De plus, une grande part du merveilleux peut être attribuée aux illustrations de Haydé puisque cette dernière ne représente que des cochons et un Loup dans ses dessins, sans aucune référence aux enfants ou à la maman. Ce choix plonge immédiatement les lecteurs·rices dans la magie de l’histoire, voire incite les futurs acteurs·rices de cette pièce à conserver une certaine dose de merveilleux dans leur représentation scénique à venir.

En définitive, Les Trois Petits Cochons de Noëlle Revaz réinvestit des personnages et des caractéristiques définitoires du conte dans une œuvre théâtrale pour enfants. Ce geste ouvre peut-être ce genre traditionnel à de nouvelles perspectives puisque le conte n’était pas initialement un genre dédié aux enfants. De plus, le fait que les trois enfants amateurs de contes utilisent la morale, la visée ludique et l’aspect merveilleux du genre comme support d’invention participe à l’idée qu’« un conte n’est pas déjà donné mais demande à être produit » [5], comme certains théoriciens le pensent. En ce sens l’œuvre de Noëlle Revaz fait sans doute allégeance à ce qu’était originellement le conte, à savoir un objet en mouvement, transmis oralement, que chaque interprète teintait de sa sensibilité et participait à former. Noëlle Revaz, Haydé, les trois petits garçons (téméraires, imaginatifs), le loup (amnésique), la maman (joueuse), les lecteurs·rices du conte s’inscrivent dans la tradition des Trois Petits Cochons tout en pétrissant cet héritage d’enjeux nouveaux, qui leur appartiennent et qui résonneront peut-être pour des instances interprétatrices futures. C’est en cela, il me semble, qu’un conte est un message du passé qui peut dire quelque chose de notre présent tout en étant une lucarne sur l’avenir puisque la performance des uns éclaire de nouveaux aspects du conte, restés jusqu’alors dans l’ombre, aspects qui feront peut-être germer chez d’autres des idées inédites de réappropriation.

[1] Les références de pages entre parenthèses sont issues de : N. Revaz, Haydé (2015), Les Trois Petits Cochons, Genève : Ed. La Joie de Lire.

[2] Wikipédia [en ligne], page Les Trois Petits Cochons, lien URL: https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Trois_Petits_Cochons, site consulté le 20.07.2017.

[3] Tous les contes [en ligne], Les Trois Petits Cochons, lien URL : http://touslescontes.com/biblio/conte.php?iDconte=637, site consulté le 20.07.2017.

[4] A. Komandera, « Conte de fées aujourd’hui – continuation et/ou mutation (?) », in Mutaçoes do conto nas sociedades contemporâneas, E. Keating, C. Álvares, J. Núñez Sabarís et. al., Portugal: Ed. Humus, 2016, pp. 130-131.

[5] A.-S. Haeringer, « Le conte aujourd’hui – revisiter le partage entre tradition et performance », in Mutaçoes do conto nas sociedades contemporâneas, op. cit., p. 265.

Par Joséphine le Maire, étudiante en Lettres à l’UNIL (Master),  josephine.lemaire@unil.ch

Chronique publiée le 29 août 2017

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