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E. Houdart (2014), abris, Paris : Les fourmis rouges. ©

A l’abri du livre

Considéré isolément, le titre abris choisi par Emmanuelle Houdart pour son onzième album en tant qu’illustratrice et auteure des textes [1] peut a priori évoquer, en les intégrant, divers énoncés plus ou moins idiomatiques, tel « Tous aux abris ! », et quelques noms composés, comme « abris de fortune », « abris-bus » ou, dans le contexte helvétique dont est originaire l’auteure, les fameux « abris PC »…

Bien évidemment rien de tout cela dans ce très beau livre. La couverture oriente immédiatement la saisie du titre vers l’univers de la protection et de la bienveillance envers l’enfant, de sa gestation jusqu’à l’adolescence au moins. Sur la quatrième, l’auteure interroge d’ailleurs : « Qu’est-ce qu’un abri ? Le berceau ? La maison ? Les copains ? L’amour ? ». C’est en se laissant happer par l’album, en lui consacrant une attention patiente voire contemplative, que chacun trouvera la réponse ou du moins le sentiment qui lui conviendra le mieux. L’ouvrage attire immédiatement une forme de sympathie. Ou plutôt a-t-il la capacité de provoquer une résonnance à la fois douce et profonde, pour quiconque sait tendre une main attentive à ses propres émotions, comme le confort ou parfois l’inconfort qu’une situation, un individu ou, ici, un album de jeunesse peut provoquer à son contact direct. Quel que soit l’effet perçu, le livre enveloppe son lecteur. Le format imposant (environ 25 x 34 cm) intimide moins qu’il forge lui-même une sorte d’abri. Même les angles du livre sont arrondis. Les pages sont par ailleurs relativement épaisses, solides mais pas rigides. Pourquoi les livres pour enfants sentent-ils l’imprimé frais alors qu’il émane si souvent des ouvrages pour adultes une odeur de poussière humide ?

Cet album a tout d’une édition « de luxe » : pour cette première collaboration avec Emmanuelle Houdart, la maison « Les fourmis rouges » rend pleinement justice au travail pictural de l’auteure, notamment pour ce qui concerne la nuance des teintes des illustrations (par exemple les dégradés du « rouge » des joues des enfants), le goût des détails ludiques (saisir une théière à l’aide de ses orteils), ainsi que la découpe fine des dessins détachés du fond blanc des doubles pages. Sur chacune d’elles se déploie généreusement un dessin, réalisé au feutre, où chaque sujet est délimité par un fin cerne noir. Il est inévitable de souligner la valeur graphique de chacun de ces « abris » (douze au total) [2]. Rappelons que l’auteure a également été peintre ; cela se voit. Ces « images-talismans », comme les appelle Emmanuelle Houdart, sont dotées de vertus pacificatrices voire consolatrices pour qui prendra le temps de s’en imprégner. Les illustrations sont d’ailleurs presque toutes disposées principalement sur la partie droite de la double page, que l’on découvre en premier lieu au fil de la lecture. L’absence de pagination renforce la saisie visuelle de l’album – les douze tableaux –, bien que leur ordonnancement ne soit nullement aléatoire.

Abriter/habiter

C’est là le deuxième tour de magie réalisé par abris : proposer une série d’illustrations elles-mêmes porteuses d’une narration à la fois large et minimale, philosophique et économe en mots, relative à l’évolution et à la pérennité des « refuges » qu’un individu peut habiter à différents stades de sa vie. Le fait de suivre dans le livre la variation d’un motif à l’échelle d’une vie humaine est plutôt rare pour un ouvrage où l’image a une part si prépondérante. Le déploiement dans une temporalité longue pour ce genre d’album jeunesse est un moyen de sensibiliser les lecteurs apprenants à la question de la successivité du temps voire à la finitude de notre condition, ainsi qu’au caractère cyclique de la vie à travers le relais intergénérationnel et la thématique de la filiation, en filigrane dans l’ouvrage. Il est question d’héritage affectif dans ce livre et de son impact sur la construction identitaire ou du moins sur le développement personnel de tout individu. Des questionnements anthropologiques sont mobilisés : nos identités sont tant redevables des interactions que nous réalisons et du temps qui passe, en particulier les premières années d’existence, celles de la constitution fondamentale de soi.

C’est bien ce qu’illustre chaque dessin dans abris, à savoir la variation dans une vie des situations abritées/habitées. Le couple paronymique entretient une relation de contiguïté sémantique qui n’est pas gratuite : les abris imaginés ici n’ont rien à voir avec une forme d’isolement ou tout autre lieu lié à un quelconque repli. Rien de régressif, au contraire : par-delà leur homogénéité stylistique et thématique, les dessins recueillis offrent tous des déclinaisons spécifiques de ce qui peut s’apparenter à un locus amoenus, ce lieu idéal (de l’amour, de la sécurité ou du confort), souvent reculé et caractérisé par la beauté de la nature. Signifiant littéralement « lieu agréable », il est décrit dans la Genèse et a largement été exploité par les Anciens, puis dans la littérature médiévale. Sa valeur est avant tout prototypique et il y a lieu de penser que l’auteure propose des modèles de situations dans lesquels les personnages trouvent une forme de sérénité. Dans l’ouvrage, ces abris évoluent (chaque tableau dépeint un environnement différent) mais se signalent également par une certaine permanence : le sujet est toujours situé au cœur d’un endroit où il peut s’habiter lui-même, à savoir se trouver dans une situation de pleine confiance. Les abris sont autant favorables aux activités (par exemple la lecture, la moto volante, la fête, …) ou à diverses formes de l’introspection (les rêves notamment). Ainsi certains personnages sont-ils joyeux et entrent en interaction immédiate avec l’environnement dans lequel ils évoluent, tandis que d’autres paraissent plus pensifs voire mélancoliques et donnent à voir l’abri comme allégorie d’un paysage intérieur, imaginaire et émotionnel.

Un tel accord de soi avec autrui et ce qui l’entoure présuppose que toutes les illustrations ont pour motif central la figure humaine, seule ou accompagnée, présentée de face ou de profil, indissociablement d’un espace vital. Des réflexions sur la psychologie du développement viennent enrichir la lecture de l’ouvrage si l’on rappelle l’importance capitale du contexte de vie notamment dans la structuration de la psyché du petit d’homme. L’environnement de proximité est ici principalement organique : la peau humaine en premier lieu (ventre, mains, corps, regards, …), qui ramène immanquablement au fameux « moi-peau » de la psychanalyse ; vient ensuite la nature, souvent abondante et luxuriante (plantes, fleurs, champignons, racines, terre, corail, …) ; puis le contexte s’élargit à divers lieux sociaux souvent familiers (maison, bar, baignoire, …).

Des abris-mains

Le constat d’un continu entre l’homme et la nature est l’occasion de rappeler l’étymologie commune entre « humain » et « humus ». Moins philologiquement que philosophiquement, il invite aussi chacun à interroger ses ressources personnelles, ses lieux propres, ses attaches indéfectibles au monde. Sur ce point, il faut signaler l’importance des mains, parfois en position d’ouverture vers les cieux, comme sur la couverture. On trouve sur internet de nombreuses représentations (photographies, dessins, logos, …) de cette posture gestuelle, au fort potentiel figuratif et symbolique, mais dont la valeur n’est pas figée. Dans abris, ces mains, un peu potelées, couvent puis protègent le petit d’homme mais ne le séparent pas du monde. Elles évoquent spontanément l’accueil voire la prière. Dessin après dessin, elles s’ouvrent progressivement, se transforment et constituent avant tout un dispositif d’éclosion, qui ramène une nouvelle fois au règne végétal. Les abris-mains sont aussi des abris-fleurs, qui portent et favorisent le développement de leur bien le plus précieux. Dans le monde naturel, une équivalence avec le tronc d’un arbre de vie, prolongé en deux branches principales démultipliées ensuite, semble adéquate et l’envie de mentionner la terre mère ou diverses déesses de la fertilité viendra sûrement à certains lecteurs. Dans le monde animal, la fente dessinée en couverture entre les pouces qui va s’affinant jusqu’à faire se rejoindre la base des poignets peut évoquer aussi la coquille entrouverte de divers mollusques, maximisant le continu du vivant entre la nature, les hommes et les animaux (volants sinon dans l’album : oiseaux et papillons).

Ce qui retient l’attention encore dans cet ouvrage, c’est le sentiment de très profonde affection qui lie chaque personnage à son entourage (humain ou naturel). La bienveillance des corps en interaction, parfois blottis les uns contre les autres, celle des regards qui s’échangent ou qui semblent adressés directement au lecteur. On aime les grands yeux turquoise de l’enfant en couverture parce qu’ils nous convoquent dans la générosité d’un don sans attente en retour sinon celle de déclencher chez autrui une forme de félicité. Certaines illustrations peuvent même faire penser à des icônes religieuses chrétiennes, par exemple Marie et l’enfant Jésus, entourés d’ornements riches et dont il émane une aura qui se diffuse par-delà les corps. Se joue ici quelque chose d’inconditionnel, relatif à une économie relationnelle, qu’il n’est pas nécessaire de désigner plus précisément. Ajoutons simplement que le livre ne présente pas l’évolution d’un même personnage mais qu’il propose dans chaque tableau un enfant différent, garçon ou fille, avec les cheveux roux, blonds ou bruns, élargissant le potentiel d’identification mais surtout ne restreignant pas la problématique à un âge au détriment d’un autre. La thématique de l’abri d’ailleurs déborde le monde de l’enfance et concerne également celui des adultes : pour bien abriter, il faut souvent l’avoir été préalablement et continué de l’être. Cela dit, il n’est pas impossible non plus que l’esthétique générale de l’ouvrage, rejoignant parfois l’Art nouveau et le plus souvent les tattoos old style, séduise autant les parents acheteurs que les enfants. Si certains devaient critiquer un ensemble visuel trop attractif, sinon trendy, répondons par une boutade : pourquoi donc bouder un plaisir partagé justement entre générations ?

De l’espace de la page à celui de la vie

Dans tous les cas, l’univers déployé dans abris est – hormis quelques détails – apaisé. Il peut sembler convenu d’associer les images d’un album jeunesse à la douceur mais le couplage est moins évident chez Emmanuelle Houdart : « il est arrivé un tas de trucs épouvantables et merveilleux dans ma vie, comme dans celle de tout le monde. Et c’est ça que je dessine : du merveilleux et de l’épouvantable », annonce-t-elle sur son site. Comparativement à certains travaux antérieurs, tourmentés, notamment consacrés à divers monstres, le présent ouvrage dévoile un univers emprunt d’harmonie et de sagesse. Ces qualités sont également présentes dans les textes qui accompagnent chaque illustration. On appréciera tout d’abord un détail : l’absence de majuscule attribuée au titre. Le « a » initial n’a pas la forme pointue de la Tour Eiffel mais il s’est moulé en grande partie à celle d’un rond, plus en cohérence avec la thématique de l’album. Par ailleurs le titre est au pluriel, en accord avec la déclinaison de plusieurs lieux décrite supra, et il ne contient pas de déterminant, si bien qu’aucun abri spécifique n’est désigné préalablement : l’absence de détermination est un indicateur de l’illimitation de refuges potentiels. On retiendra ensuite la parcimonie verbale générale de l’ouvrage puisque chaque double-page contient une seule et unique phrase typographique. A la façon d’un aphorisme, isolable, chaque énoncé gagne en autonomie et forme avec l’illustration sur fond blanc un dispositif iconotextuel particulièrement lisible.

Les phrases prennent par ailleurs la couleur dominante du dessin, comme le font les caméléons. Les teintes pastelles sont privilégiées pour chaque proposition, typographiée dans une police de caractère épuré, sans empattement, qui contraste avec le foisonnement et la vigueur des dessins. Le livre contient notamment sept énoncés définitionnels. Construits par dislocation à gauche du thème (« Un abri, c’est … »), ils offrent un écho à l’interrogation de la quatrième de couverture. Cette syntaxe du détachement en tête de phrase permet d’emphatiser le thème-titre de l’ouvrage et de lui accorder une importance spécifique. Du point de vue rhétorique, l’album avance ainsi par anaphore stylistique, où le sujet du discours est presque systématiquement repris au début des phrases (« Moi, Président de la République, … »). Du point de vue textuel, il progresse principalement par thème constant, à la façon dont ont tendance à se déployer les récits des jeunes enfants eux-mêmes, auxquels le livre s’adresse en premier lieu. Nulle pronominalisation en « il » ici cependant : l’article indéfini « un » présent toujours démarre à neuf la présentation de chaque abri, comme s’il s’agissait du premier. La reprise de cette même forme de désignation donne à l’ouvrage une tonalité itérative ; ainsi la variation de contenu propre à chaque énoncé est-elle modérée par la reprise d’une syntaxe identique. Trois autres phrases commencent pour leur part avec le circonstant « Dans un abri », qui délimite immédiatement la validité spatiale de la proposition principale au sein même du cadre abrité/habité. Les constructions pronominales « se sentir », « se retrouver » et « se ressourcer » sont un bon indicateur grammatical de la réflexivité de certains procès, où le personnage qui réalise l’action en est à la fois le bénéficiaire : comme indiqué plus haut, les abris sont également les lieux d’une intériorité. En outre, lorsque la prise en charge énonciative est signalée par un pronom de personne, c’est soit avec « on » soit avec « nous » : dans tous les cas un marqueur à forte valeur générale et inclusive, qui assure à tout lecteur la possibilité d’intégrer et habiter le récit.

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[3]

yourte figurant sur le site de l’auteure : http://emmanuellehoudart.fr 

Il est à mentionner enfin le fait que l’auteure de 48 ans semble parvenir à une forme de climax ou plutôt de plénitude dans le développement de son travail d’artiste, moins en raison du succès qu’elle connaît actuellement que parce que l’illustratrice déploie désormais une œuvre « totale ». L’esthétique d’Houdart n’a plus de limites : outre ses tableaux, l’auteure fait éditer avec La Poste des timbres, crée des cabas avec ses imprimés ainsi que des vêtements inspirés de ceux portés par différents personnages. Dans le prolongement de la parution d’abris, Emmanuelle Houdart a fait créer une installation, proche d’une yourte, qu’il est possible de louer : l’univers bi-dimensionnel des tableaux et des livres devient tridimensionnel et c’est alors les abris qui s’invitent dans le monde et l’imaginaire qui habite encore plus radicalement l’espace de la vie.

[1]  Ce décompte ne prend pas en considération les ouvrages réalisés par Emmanuelle Houdart uniquement à titre d'illustratrice. Son site (http://emmanuellehoudart.fr), riche en images, en mentionne une vingtaine, dont le dernier paru aux éditions Thierry Magnier à l'automne 2015 : Ma mère.

[2] Sur la page facebook de l'auteure, il est possible de faire l'acquisition de reproductions d'œuvres, encadrées ou non, dans divers formats (jusqu'à 40/50 cm).

[3] Image disponible sur le site de l'auteure.

Par Vincent Capt, chargé d’enseignement à la HEP Vaud et maître-assistant à l’Université de Lausanne, vincent.capt@hepl.ch

Chronique publiée le 25 avril 2016