« À toutes les personnes courageuses pourvues de grandes oreilles »

 

Les nôtres ne sont pas si grandes ? Qu’importe puisque nous savons le courage aisément partagé. Non, la tradition des illustrations voire leur charme suranné, ne nous invitent pas dans le confort d’un album attendu et policé. Par cette dédicace bien pesée, par la citation en épigraphe de l’artiste Ai Wei Wei ayant fait de l’art son moyen d’opposition au régime chinois, jusqu’au chien prénommé Danton comme figure de la témérité révolutionnaire française, Nadine Robert et Gérard Dubois dotent leur récit anthropomorphique d’une réelle force philosophique.

Aborder en classe Au-delà de la forêt est une question d’audace, de solidarité et d’altérité.

 N.Robert & G.Dubois (2017), Au-delà de la forêt. Paris. Editions du Seuil ©

 

Une histoire de frontières

Au cœur d’une forêt hostile, que les croyances empêchent de pénétrer, se trouve une clairière. Au coeur de cette clairière vit un village. Non loin de ce village, vivent dans une ferme Arthur, son papa et leur chien Danton. Parmi les habitants de la clairière, le papa d’Arthur est le seul qui aspire à découvrir l’ailleurs, l’inconnu. Narrateur autodiégétique, Arthur le sait : « Mais mon père n’est pas du genre à croire à ses histoires. Depuis toujours, il rêve de savoir ce qu’il y a au-delà de la forêt. »

Tout n’est évidemment pas une seule question de lieux. Les couleurs douces et naturelles du décor (nuances de beige, gris et brun) et le noir inquiétant de la forêt mettent en relief celles vives et primaires des personnages et objets donnant toute leur part à l’action humaine. Les frontières à franchir sont aussi des seuils d’appartenances, de croyances et d’identités. Comment les dépasser seul ?

N.Robert & G.Dubois (2017), Au-delà de la forêt. Paris. Editions du Seuil ©

La lecture de cet album a fait suite à deux événements artistiques vécus par mes élèves de 3P : le spectacle de danse contemporaine Hocus Pocus par le chorégraphe Philippe Saire et l’exposition d’AÏ Wei Wei. Ces rencontres ont généré d’intenses discussions, animées chacune par l’idée de l’audace. Pour ces jeunes éléves, le courage d’assumer ses idées quand elles ne sont pas admissibles (s’opposer à un régime ou prétendre vouloir voler) n’est pas resté dans l’indifférence. Au contraire, il leur a fallu débattre pour mieux comprendre.

Alors la résonnance avec l’enjeu du récit Au-delà de la forêt, ne s’est pas faite attendre. Selon eux, pour Ai Wei Wei comme pour le papa d’Arthur : « Il faut encore plus de courage quand on est seul à avoir une idée». De même pour les deux danseurs de Hocus Pocus, «Voyager et découvrir les autres et le monde, c’est un peu l’histoire de la vie ».

Mettre en regard la littérature de jeunesse avec la photographie, la sculpture et la danse, c’est la penser parmi les arts et ouvrir à de féconds dialogues. Tout album n’y invite pas nécessairement.

 

L’engagement de tous pour l’ambition d’un seul

Porté par l’ambition, le père d’Arthur définit un projet « gigantesque » pour concrétiser son rêve : édifier une tour du sommet de laquelle il espère voir au-delà des frontières de la forêt.

Avec la complicité de son fils, il conçoit un système de troc comptant sur la confection de ses pains afin de les échanger contre des pierres apportées par les villageois. Conquis par la saveur des pains et la valeur de leurs pierres, les villageois s’adonnent à l’échange sans encore s’intéresser à sa finalité mais déjà portés par sa dimension sociale. Se met alors en place un cycle alternant les jours et les nuits : la construction de la tour, des temps de repos, des temps pour le troc et la boulange. Doué de la même persévérance que son père et de foi en son projet, Arthur ne doute pas : son implication est la première des solidarités.

N.Robert & G.Dubois (2017), Au-delà de la forêt. Paris. Editions du Seuil ©

Pourtant une épreuve de taille vient effondrer à la fois la tour et le courage de ses deux artisans : une tempête, elle aussi gigantesque.

Après la tornade « arrive une chose EXTRAORDINAIRE ! » C’est Arthur narrateur qui nomme cette chose, lui, premier solidaire qui s’ignore. Il découvre la possibilité de la force collective. Même s’ils ne partagent pas le même rêve, les villageois endossent alors aussi le rôle d’édificateurs et s’attèlent à la reconstruction de la tour, jusqu’à fêter son achèvement et honorer l’ambition d’Arthur et son père.

N.Robert & G.Dubois (2017), Au-delà de la forêt. Paris. Editions du Seuil ©

« C’est en encourageant la liberté et la force de la pensée de chacun et en faisant confiance à notre instinct que les actions collectives prennent leur sens. » Les propos d’Ai Wei Wei en épigraphe invoquent l’indissocibilité ou du moins la solidarité qui unit tout je à un nous, ce principe à l’origine des grands mouvements collectifs et résistants comme celui des grands édifices de l’histoire. On pense notamment au mythe de la tour de Babel. Projet collectif mû par la vanité humaine pour s’élever au rang de Dieu, quand ici le projet est porté par la rencontre de l’autre. L’initiative personnelle devient entreprise collective. Le sens pour le père d’Arthur, partagé ou pas par les villageois,  ne remet pas en cause leur engagement. Là le troc comme principe de don et contre-don (Mauss 1924), l’humilité en somme font justement aboutir l’entreprise du père d’Arthur. En témoigne l’illustration des trois personnages principaux au sommet de leur quête : le bonheur d’être plutôt que celui d’avoir.

 

Je est un autre

N.Robert & G.Dubois (2017), Au-delà de la forêt. Paris. Editions du Seuil ©

Les trois habitants de la ferme accèdent au sommet de la tour. Le temps de la révélation est venu. Au-delà de la forêt, au-delà de toutes leurs attentes, ils découvrent la stupeur d’abord. Celle-là même que l’on place traditionnellement à l’origine de la philosophie. Selon Schelling[1] (1842) « On connaît la parole de Platon : l’affect du philosophe est l’étonnement. Si cette expression est vraie et profonde, la philosophie […] ne trouvera même aucun repos tant qu’elle ne se sera pas avancée jusqu’à ce qui est absolument digne d’étonnement. » C’est justement cette expérience de l’étonnement portée par la tradition philosophique qui s’entend comme posture proprement dite chez l’enfant. Si cette expérience permet à l’adulte de saisir le sens des questions philosophiques, les jeunes élèves, eux, sont aisément les auteurs de ces questionnements. Comment alors se dispenser de la mise en place de débats philosophiques en classe ? Les dispositifs connus ont tendance à rivaliser entre le recours aux contes philosophiques ou l’amorce d’un débat à partir d’une seule question, reléguant la littérature de jeunesse hors d’un monde où, au contraire, elle a toute sa place. À la rencontre de ces démarches et des cercles de lecture, mener des ateliers-philos à partir d’œuvres de la littérature de jeunesse constitue un dispositif et des objets d’enseignement clairs et définis.

Au-delà de la forêt offre, entre autres possibilités, celle de s’intéresser à la dernière illustration. Elle occupe une page seule plutôt qu’une double page comme le reste de l’album. Cette disposition renforce sa valeur d’épilogue. Tournés eux-mêmes vers la découverte de l’altérité, c’est aussi un être courageux qu’Arthur et son père découvrent. Lui aussi a voulu édifier une tour au-delà de sa forêt. Un pair pourtant différent (il est cerf, non lapin), existe, perché au sommet de sa propre tour. Dans et hors des frontières, ils n’étaient donc pas si seuls.

Et en classe?

Réserver cet album à la seule lecture offerte auprès d’élèves ne se passe pas de solliciter leurs réflexions, leurs hypothèses quant aux intentions de l’auteur. Il faut l’avoir éprouvé pour le croire : il n’y a pas d’âge pour l’étonnement que suscite le dénouement de ce récit. Dans cet étonnement où réside l’origine de la posture philosophique. Hormis l’évidence pour les élèves de 3P de la question de la solitude ont émergé en classe bien d’autres notions. Celles du courage, de l’entraide, de la peur, des croyances, du réconfort de l’altérité et de la différence. Toutes ont animé les propos des élèves, illuminé leur regard. Les mots des uns font avancer les pensées des autres. N’est-ce pas notamment dans cette confrontation à l’altérité que la littérature à l’école peut faire grandir ?

À deux enseignantes, nous avons conçu, à partir de cet album, une séquence d’enseignement sur la compréhension en lecture, en dix étapes. Dont cette dernière :

 

À nos possibles grandes oreilles…

 

 

par Claire Detcheverry, Enseignante-Prafo, Etudiante MADF HEP Vaud, claire.detcheverry@vd.educanet2.ch

 

Chronique publiée le 11 décembre 2017

 

[1] Philosophie de la révélation.Livre III, Paris : PUF, « Epiméthée », 1994, leçon XXIV, p. 32-33

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