Un âge conseillé pour lire un album ? Réflexion à partir de L’herbier des fées de B. Lacombe & S. Perez

L’excellence très saluée des versions papier et numérique de L’herbier des fées par Benjamin Lacombe et Sébastien Perez (Albin Michel, 2011) clôture les anciens débats sur la prétendue mort du livre pour ouvrir un nouvel épisode de la création littéraire : celui où l’album se convainc sereinement de ses propres forces en se mesurant – concurrence et/ou collaboration – au monde numérique. (Parmi d’autres, les pop-up de Marion Bataille, les délicats et sensibles albums d’Anne Herbauts, l’affirmatif et didactique C’est un livre de Smith Lan ou encore les intrigues jubilatoires et malicieuses d’Hervé Tullet illustrent magnifiquement ce renouveau). 

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B. Lacombe & S. Perez (2011). L’herbier des fées. Paris : Albin Michel ©

Quant à elle, la double création de Lacombe et Perez, construite sur le même scénario, à savoir, en 1914-15, en marge de la Grande Guerre, la découverte de plantes-fées par un botaniste russe dans la forêt bretonne de Brocéliande, offre :

 - un album de grand format, un papier de grammage élevé, mat et légèrement granuleux, des pages qui sont parfois transparentes ou découpées, une technique mixte (huile, aquarelle, plume, fac-similés,…), tous choix qui exhibent la matière, le livre et la main de l’artiste-artisan.

- une version numérique et interactive qui ouvre des animations, complète les savoirs, et, excusez du peu, incruste des (très) courts métrages sépias qui nous ramènent au temps de l’histoire racontée.

Une des conséquences pédagogiques de cette émulation entre les formes papier et numérique est de réactualiser l’éternelle question de l’âge conseillé pour lire les albums. L’herbier des fées étant proposé à partir de 7-8 ans, l’enseignant-e et l’adulte évaluent rapidement que leur propre médiation et leurs investissements seront déterminants pour ouvrir cet univers complexe à de si jeunes enfants. Le cadre historique et géographique (Guerre mondiale, histoire de la Russie et de la France,…), la multiplicité des genres de texte (journal intime, lettres, coupures de presse, notices scientifiques,…), la syntaxe et le lexique requièrent nécessairement des dispositifs didactiques habiles.

Qui plus est, l’album imprimé déplie maximalement ses possibles sensuels (la générosité du format, le papier bruissant, son grain, son odeur même, des surprises quand on tourne la page,…), ses modes d’approche (lecture chronologique et / ou butineuse). Quant au livre numérique, s’il aseptise le contact sensuel, il favorise des mises en évidence, des animations, des films,… il est le maître du surgissement : un clic et quelque chose de neuf, l’inconnu, peut advenir.

Bien qu’ils partagent des propriétés communes, les deux médiums appellent des expériences de lecture très diverses, tantôt sectorielles, tantôt globalisantes, parfois très attentives à l’intrigue centrale, parfois aléatoires et locales. Par exemple, si l’œil découvre potentiellement tout ce que contient une (double) page, le support informatique révèle de l’inédit à la demande, au clic.

La lecture aujourd’hui implique et combine donc tant de supports et de codes sémiotiques (la page et l’écran, le texte, le graphique, l’image fixe, l’animation, le film, le son) qu’il serait utile de pouvoir mieux mesurer les capacités spécifiques de chacun des médias. Ainsi, qu’il s’agisse d’une même histoire se donnant sous deux supports en parallèle, – tel L’herbier des fées – ou d’une oeuvre soit seulement numérique, soit seulement ou papier, comment l’un et l’autre formats :

  1. induisent-ils un accès plus ou moins linéaire ou plus ou moins éclaté aux informations ?
  2. portent-ils, créent-ils respectivement l’émotion et les sensations ? Par exemple, la petite joie réflexe du lecteur quand s’ouvre une fenêtre ou démarre une animation vs l’étonnement à la découverte d’un personnage masqué par un «plein» de la page découpée intercalaire.
  3. véhiculent-ils les contenus affectifs, sentimentaux ? Par exemple, les images mentales engendrées par un texte décrivant la folie d’un personnage ont-elles une charge équivalente à celle d’un dessin de son regard halluciné ? Ou encore : la surprise créée par le surgissement d’une animation ne perd-elle pas le potentiel émotionnel contenu dans séquence ?
  4. sont-ils de fait devenus, sans l’avoir spécifiquement recherché, des laboratoires pédagogiques non-concurrents, pour, d’un côté, stimuler le contact multisensoriel avec le livre physique, de l’autre, expérimenter la multimodalité, le virtuel, … ?

Ces premières questions le confirment, l’âge d’accès, soit à un album imprimé affichant fièrement sa matérialité, soit à un album numérique qui engendre d’autres expériences sensibles, affectives et cognitives, est plus relatif que jamais, car la capacité à comprendre et interpréter une histoire repose aujourd’hui sur un tel nombre de codes, sensations, sentiments et intellections multiples que chaque lecture en sera forcément une sélection.

Loin d’être un handicap, cette relativité atteste que l’album papier moderne et son équivalent numérique ont considérablement élargi les expériences de ce qui s’appelle forfaitairement la «lecture», expériences où l’enfant peut se trouver aussi démuni que parfois plus habile et ouvert que l’adulte. Capture d’écran 2016-04-06 à 18.02.55

B. Lacombe & S. Perez (2011). L’herbier des fées. Paris :  Albin Michel © 

 

Noël Cordonier, Professeur HEP honoraire,  noel.cordonier@hepl.ch

Chronique publiée le 11.05.2016

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