Dans cette chronique, Artiola nous partage son goût pour la lecture, l’écriture et le dessin ; elle nous livre son regard sur la littérature jeunesse et sur ce qui l’inspire dans le métier d’enseignante.
Artiola, étudiante en dernière année au Collège Sainte-Croix, à Fribourg, est une artiste pleine d’enthousiasme et de sensibilité. Elle souhaite devenir enseignante au degré primaire, tout en gardant une place dans sa vie pour l’illustration. La gymnasienne est depuis toujours fascinée par les livres, « surtout ceux avec beaucoup de pages ». « Ils me donnent l’impression d’entrer dans un autre monde, même à un âge où je ne savais pas encore lire », dit-elle. Ses expériences de lecture et d’écriture ont aiguisé son sens créatif et façonné son imaginaire. Dans quelques mois, Artiola passera les épreuves de maturité et entamera des études à l’Université de Fribourg pour obtenir le Diplôme d'enseignement pour le degré primaire (DEDP). La jeune femme souhaite plus que jamais transmettre ses passions ainsi que ses valeurs à des élèves.
- Artiola, tu aimes lire, écrire et surtout dessiner ! D’où puises-tu ton inspiration ?
Enfant, j’ai mis un peu plus de temps que d’autres enfants à parler, lire et écrire, et je me suis très vite tournée vers la création. Le dessin est arrivé en premier. Puis, j’ai eu envie d’inventer des histoires pour accompagner mes personnages. Je ne peux pas dire que j’ai été une grande lectrice, en revanche j’ai été très inspirée par les dessins animés – notamment par l’animation japonaise et par les bandes dessinées numériques que je consultais plus jeune, notamment sur l’application Webtoon. Maintenant, je suis beaucoup d’artistes indépendants sur les réseaux sociaux, comme Marie Spénale et Camille Valotton ; c’est un excellent endroit pour découvrir des artistes uniques et créatif·ves. Il faut dire que j’ai longtemps donné la priorité à l’école et au dessin. Aujourd’hui, je vois la lecture et l’écriture comme des moyens de comprendre, de rêver et de transmettre. Et je ne pourrais pas parler de lecture et d’écriture sans parler un peu de ce qui m’a animée en premier : le dessin.
Illustration de Marie Spénale © Instagram @mariespenale, 2026
Illustration de Camille Vallotton © Instagram @vamilleca, 2026
- Parle-moi un peu de ton rapport à la lecture.
Pendant longtemps, j’ai considéré les livres comme des objets mystérieux et un peu inaccessibles : j’aimais les tenir, les feuilleter, imaginer ce qu’il pouvait y avoir à l’intérieur. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que lire, ce n’était pas seulement accumuler du savoir ou « comprendre le monde », comme on nous le répète souvent, mais surtout apprendre à se comprendre soi-même.
On n’a pas besoin de livres compliqués pour ça : ce qui compte c’est ce qu’il provoque en nous. À travers les livres, on découvre sa bulle : ses envies, ses peurs, ses idées, ses valeurs, sa manière de ressentir. On reconnaît ou on découvre des émotions qu’on ne savait pas nommer, on se surprend à s’attacher à des personnages, à réfléchir, à rêver, à se questionner. Et c’est grâce à tout cela qu’on se construit petit à petit en tant qu’individu, mais aussi et surtout en tant que communauté.
Au fond, la compréhension du monde n’arrive pas uniquement par la lecture : elle vient aussi avec l’âge, l’expérience, les rencontres, et bien sûr avec toutes les œuvres, textes ou images, qui nous ont marqués.
- Et l’écriture ?
L’écriture est arrivée plus tard, à l’adolescence, dans une période où j’ai ressenti le besoin de m’exprimer. La première fois que j’ai réussi à le faire, cela a été grâce à l’écriture. Devant une feuille, on ne pense pas seulement à ce qu’on va raconter, mais à comment on va traduire ce qu’on ressent.
J’ai toujours été plus à l’aise dans l’expression écrite qu’à l’oral. Parler me demandait plus d’effort de réflexion. J’avais besoin de prendre le temps pour structurer ma pensée, mais ce temps-là, tout le monde n’est pas prêt à le donner. Une feuille et un stylo, eux, peuvent m’attendre des heures sans jamais se plaindre.
Pour moi, le dessin, c’était l’échappatoire. Je partais dans un autre monde. L’écriture, quant à elle, signifiait le retour à la réalité : je revenais dans le « vrai » monde. Et les livres, c’était un peu les deux à la fois : une échappatoire qui parle des problèmes du monde réel.
C’est aussi pour ça que la littérature jeunesse me touche autant : c’est là qu’on trouve des illustrations, des histoires simples mais universelles, et cette volonté d’aborder les difficultés comme les belles choses de la vie sans que ce ne soit intimidant. Et c’est souvent par cette littérature-là qu’on commence à se construire.
- Lire et écrire sont des compétences que l’on acquiert, entre autres, à l’école. Tu souhaites commencer dès le semestre prochain ta formation pédagogique pour devenir enseignante au degré primaire. Comment ce désir d’enseigner est-il né ?
Quand on me demande « pourquoi enseignante ? », je réponds sans hésiter : « je l’ai toujours voulu, depuis que j’ai 4 ans », un peu comme ces enfants qui rêvent d’être astronautes ou chanteurs·euses. Mais pour moi, enseignant·e, c’était « le métier cool ». Beaucoup d’enfants ne deviennent ni astronautes ni chanteurs·euses, mais j’ai envie de faire partie de celles et ceux qui réalisent leur rêve d’enfant.
C’est paradoxal, parce que pour beaucoup de gens, être enseignant·e est un métier « normal », presque banal. Pour moi, au contraire, il rassemble énormément de belles choses : transmettre, accompagner, observer les progrès, encourager, découvrir des personnalités, s’adapter… c’est un métier où l’on a un vrai impact, même si on ne le voit pas immédiatement.
Toute ma scolarité, j’ai été fascinée par la manière dont les enseignant·es géraient une classe, s’organisaient, s’adaptaient aux élèves, trouvaient des solutions. Je voyais à quel point ce n’était pas simple, mais aussi à quel point ça pouvait être précieux.
J’ai toujours aimé aider au mieux les autres, écouter, expliquer, essayer de comprendre des fonctionnements différents. Je me sens ouverte à accueillir plein de profils d’élèves, avec leurs personnalités, leurs forces et leurs difficultés. Et je crois que c’est ça qui me donne envie d’enseigner : ce mélange d’humanité.
- Cette humanité, dont tu parles, la retrouves-tu dans la littérature jeunesse ? Quel regard portes-tu sur celle-ci ?
Ça peut paraître paradoxal, mais j’ai toujours été attirée en premier par les romans sans images et sans trop de fantaisie. Adolescente, je cherchais des textes « sérieux », ou du moins que je percevais comme tels. Avec le recul, je me rends compte que je craignais qu’on ne me prenne pas au sérieux si je lisais de la littérature jeunesse. On m’a souvent dit que j’étais « mature pour mon âge ». À force de l’entendre, j’ai construit une sorte de carapace autour de mes émotions et de ma manière de me montrer aux autres. Je pense que c’est l’une des raisons qui m’ont éloignée des livres jeunesse pendant longtemps.
Aujourd’hui, je lis un peu de tout. Ce que j’apprécie tout particulièrement, ce sont les récits qui explorent les relations humaines, les émotions et les questionnements intérieurs, à travers des histoires accessibles mais profondes. Je suis sensible aux univers construits avec soin, qu’ils soient réalistes ou imaginaires, et aux personnages auxquels on peut facilement s’identifier.
J’ai notamment été marquée par Le carnet d’Arly : Le monde oublié de Charivari, d’un auteur fribourgeois, Damien Vernier, qui utilise dans son récit des images et des lieux emblématiques de Fribourg pour construire son histoire dans un contexte historique et magique. Pour moi qui vis à Fribourg, cette manière d’ancrer une fiction jeunesse dans un environnement réel et familier rend l’univers particulièrement vivant et immersif, et montre à quel point le contexte visuel et géographique peut enrichir la narration.
J’aime aussi les séries qui s’inscrivent dans des mondes riches et immersifs, comme La Saga des mystères : Saules de brume de Jeff Wheeler, La Passeuse de mots d’Alric et de Jennifer Twice, ou encore La Passe-miroir de Christelle Dabos.
La Passe-miroir, tome I : Les Fiancés de l’hiver, Christelle Dabos © Gallimard Jeunesse, 2013
La Passe-miroir, tome I : Les Fiancés de l’hiver, Vanyda, d’après l’œuvre de Christelle Dabos © Gallimard Bande dessinée, 2026
- Récemment, tu t’es toi-même lancée dans un projet littéraire : celui d’écrire et d’illustrer un livre pour la jeunesse !
Oui ! Mon rapport à la littérature jeunesse a changé au moment où j’ai réalisé mon travail de maturité. Pour ce travail, j’ai choisi d’écrire et d’illustrer un livre jeunesse. Cela m’a obligée à me replonger dans un univers que j’avais mis de côté, et tant mieux : j’y ai retrouvé quelque chose que j’avais oublié.
Le processus de recherche m’a emmenée vers différentes approches de la littérature jeunesse : il fallait analyser comment les publics cibles étaient choisis, ce qui les caractérisait et identifier les limites. Je me suis assez rapidement tournée vers la fiction avec des éléments biographiques. Je devais parler, d’une manière ou d’une autre, de la question de l’identité, et j’ai décidé de le faire à travers la thématique du silence et du langage non verbal. Après l’écriture du récit, je l’ai fait lire à quelques enfants appartenant au public cible que j’avais établi (9 ans et plus) qui m’ont tous·tes fait un retour. C’était précieux d’avoir cet échange, car il a permis d’identifier ce qui était apprécié ou ce qui l’était moins et de m’améliorer.
Ce projet a également été l’occasion pour moi de me rapprocher de mes racines, notamment albanaises et kosovares. La question de la barrière de la langue est devenue un thème central de mon livre, car elle fait écho à mon propre vécu et à mon identité. Explorer ce sujet à travers la littérature jeunesse m’a permis d’aborder une thématique complexe avec simplicité et sensibilité.
Illustrations du Le Silence de Baçi, Artiola Vorfaj © Artiola Vorfaj, 2025
Je suis convaincue qu’un livre jeunesse peut parfois nous en apprendre davantage sur nous-mêmes qu’un roman dit « pour adultes ». Justement, parce qu’il est universel. Les illustrations, les mots accessibles, les phrases simples ont parfois plus de force que 500 pages de texte. À mon sens, les classiques sont mis en avant dans le parcours scolaire, alors que la littérature jeunesse pourrait y avoir plus de place. Elle va parfois davantage à l’essentiel, ce qui la rend intense. Ce que j’aime dans cette littérature, c’est qu’elle parle à tout le monde : aux enfants, mais aussi aux adolescents et aux adultes. Avec le temps, j’ai réalisé que la maturité n’est pas une question de complexité littéraire, mais de sensibilité. Et la littérature jeunesse, justement, ne manque pas de sensibilité.
- Qu’imagines-tu pouvoir partager avec tes futures élèves à travers la littérature jeunesse ?
Je pense que la littérature jeunesse sera très importante dans mon enseignement. J’aimerais partager des livres qui ne cherchent pas uniquement à apprendre quelque chose de concret, mais qui ouvrent des portes sur les émotions, sur l’imaginaire, sur les autres. Je me vois proposer des albums illustrés qui abordent des sujets parfois délicats avec douceur : la différence, la peur, la tristesse, l’amitié, la famille, le changement, etc... ; des livres qui ne donnent pas de leçon toute faite, mais qui permettent plutôt de discuter, de poser des mots, de se reconnaître. J’aimerais que la lecture soit un moment calme, presque intime, même en classe, et que les élèves soient content·es d’avoir des moments de lecture privilégiés.
Concrètement, j’imagine des lectures à voix haute, des temps où l’on s’arrête sur une illustration, où l’on demande aux élèves ce qu’ils ressentent, ce qu’ils comprennent, ce qu’ils imaginent pour la suite. Et parfois, prolonger la lecture par du dessin, de l’écriture libre, ou même simplement par une discussion. Chacun·e a une préférence concernant une méthode de travail, et j’aimerais que les élèves aient le choix : tenir un carnet de lecture, ou alors dessiner des passages importants du livre par exemple, les laisser libres s’ils·elles préfèrent aussi ne rien faire et simplement accueillir la lecture et les échanges. S’ils·elles pouvaient parfois formuler un désir de lecture, ou au moins avoir le choix entre 3 œuvres, pour ensuite travailler en petits groupes (pour les 5-8H), cela serait idéal.
L'Arabe du futur, une jeunesse au Moyen-Orient (1978-2011), Riad Sattouf © Éditions Allary, 2014
- On sent que tu as une certaine expérience de lectrice…
On pourrait penser que je lis beaucoup. En réalité, je ne me définirais pas comme une grande lectrice, car je ne lis pas de livres en quantité. J’ai un rapport plutôt irrégulier à la lecture : je peux passer beaucoup de temps sur un seul ouvrage, ou traverser des périodes où je lis peu. Ce qui compte davantage pour moi, c’est l’impact que certaines lectures ont sur ma réflexion et ma sensibilité. Si, après ma lecture, c’est dur de passer à un autre livre, ça veut dire que l’auteur·rice a su me toucher profondément. Je préfère déguster qu’engloutir un tas de livres, mais je pense qu’il est important que je me « force » à lire davantage et surtout varier, afin d’élargir mes connaissances et idées.
Cela dit, je me réjouis beaucoup de découvrir davantage de lectures dans les prochains mois et années, notamment pendant ma formation future à l'Université de Fribourg. J’y vois une occasion d’élargir mon horizon, de découvrir des œuvres que je ne serais peut-être pas allée chercher seule et de construire progressivement une culture littéraire en lien direct avec mon futur métier.
- Justement, la culture de la lecture et de l’écriture est importante à transmettre. As-tu souvenir d’activités qui t’ont marquée à l’école ? En imagines-tu d’autres pour tes futures élèves ?
Ce qui m’a le plus marquée à l’école, ce ne sont pas forcément les grandes analyses de textes, mais les moments où l’on avait un peu de liberté : écrire une histoire à partir d’une image, inventer une suite différente, tenir un petit carnet, lire silencieusement sans devoir rendre un résumé ensuite (ça me déprimait beaucoup et je perdais l’envie de lire …). Ce sont ces moments-là qui m’ont donné envie d’écrire, parce que je ne me sentais pas jugée, mais accompagnée, tout simplement. On ne cherchait pas la perfection, mais l’expression.
Pour mes futur·es élèves, j’aimerais imaginer des activités où la lecture et l’écriture ne sont pas vues comme des obligations scolaires, mais comme des outils porteurs de créativité. Par exemple : écrire une lettre à un personnage, inventer un livre collectif illustré, créer un journal de classe, associer un texte à un dessin, ou encore laisser des temps d’écriture totalement libres et inclure des lectures à voix haute de ceux-ci.
Je crois que transmettre le goût de la lecture et de l’écriture ce n’est pas seulement apprendre à lire et à écrire « correctement », mais surtout montrer que ces pratiques peuvent être des refuges, des moyens de comprendre ce qu’on ressent et de le partager avec les autres. Et si un élève repart de l’école avec au moins un livre qui l’a marqué, alors c’est déjà beaucoup, car peut être que cette lecture aura impacté sa vie d’une manière ou d’une autre.
Projet d’illustration d’un passage du Petit Prince, Artiola Vorfaj © Artiola Vorfaj, 2025
Chronique élaborée par Elsa Nguyen (elsa.nguyen@hepl.ch), assistante-doctorante à la HEP Vaud, avec la participation d’Artiola Vorfaj, (artiola.vorfaj@studentfr.ch).
Un grand merci à Artiola pour les échanges stimulants et les réflexions inspirantes !








